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Climat : l’Asie détermine notre avenir

Rue inondée à Manille le 14 septembre 2018, à cause du typhon Mangkhut. (Source : New York Times)
Rue inondée à Manille le 14 septembre 2018, à cause du typhon Mangkhut. (Source : New York Times)
Les rapports alarmistes s’accumulent : le réchauffement du climat s’accélère. C’est dans ce contexte assombri que la COP 24 ouvre ses portes dans la ville polonaise de Katowice, ce dimanche 2 décembre. Les engagements pris en 2015 lors de la COP 21 pour limiter la hausse moyenne des températures à 1,5 ou 2 degrés sont clairement insuffisants. Or l’objectif central des prochaines années est de parvenir à inverser la courbe de croissance des émissions. L’Asie est au cœur de cet enjeu : elle représente près de la moitié des émissions mondiales de gaz à effet de serre aujourd’hui et les deux tiers de la progression des émissions de CO2 en 2017, proportion qui pourrait se maintenir dans la prochaine décennie. Les Asiatiques – la Chine en particulier – ont engagé des investissements massifs dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique mais leurs engagements actuels sont insuffisants pour inverser la tendance. L’Asie est aussi un continent particulièrement exposé aux conséquences du changement climatique, qui peuvent remettre en cause des perspectives de croissance jusqu’à présent très solides.

Les institutions internationales tirent la sonnette d’alarme

2017 a été une mauvaise année pour la lutte contre le changement climatique. Conclusion sans appel du dernier rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) sur « l’écart d’émissions » entre les objectifs et les résultats. En effet, les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont encore progressé de 1,1% sur un an et celles de CO2 de 1,2%, rompant avec une période de relative stabilité entre 2014 et 2016. Cause principale de ce dérapage : la relance de la consommation d’énergies fossiles, y compris le charbon, en dépit d’une progression rapide des énergies renouvelables.
Selon le PNUE, il faudrait réduire les émissions de gaz à effets de serre de 25% d’ici 2030, si l’on veut limiter la hausse des températures à 2 degrés et de 55% pour la limiter à 1,5 degrés. Au regard des engagements pris lors de la COP 21 par les pays du G20, une majorité de pays, estime le rapport, n’est pas sur une trajectoire conforme aux objectifs fixés. Il faudrait tripler le niveau de ces engagements pour atteindre la réduction de 25% des émissions jugée nécessaire d’ici 2030. En clair, nous sommes collectivement mal partis.

Le poids de l’Asie est à la fois déterminant et croissant

En 2016, selon le Global Carbon Atlas, l’Asie représentait un peu plus de 47% des émissions mondiales de CO2, loin devant l’Amérique (21%), l’Europe (15%) et a fortiori l’Afrique (4%). Même constat sur l’ensemble des gaz à effet de serre : l’Asie représente en 2014 un peu plus de 45% du total mondial. A l’intérieur du continent asiatique, la Chine pèse particulièrement lourd. Elle produit à elle seule 26% des émissions globales, loin devant l’Inde (5,2%), l’Asean (4,5%) ou le Japon (3%).
(Source : Global Carbon Atlas)
(Source : Global Carbon Atlas)
Passons de la photo instantanée au film. Sur la durée, le poids de l’Asie progresse de façon constante. Limitée à 16% du total mondial d’émissions de CO2 en 1970, la part des pays asiatiques atteint 26% en 1990, 31% en l’an 2000 et 43% en 2010. La population de ce continent a certes doublé de 1970 à 2014, mais elle est restée quasi constante en proportion de la population mondiale. L’explosion des émissions tient surtout au formidable rattrapage économique engagé dans la région depuis 50 ans, un rattrapage fondé sur l’industrie, les infrastructures et l’exportation, s’accompagnant d’une surconsommation énergétique.
Certes, les émissions par habitant des pays d’Asie restent largement inférieures à la moyenne mondiale pour l’Inde et l’Indonésie. Mais elles sont devenues très supérieures à cette moyenne dans les pays développés de la région ainsi qu’en Chine ou en Malaisie, la Thaïlande étant proche de la moyenne mondiale (et de la France).
(Source : Source : Banque Mondiale)
(Source : Source : Banque Mondiale)
Comment expliquer ce mauvais résultat mondial en 2017 ? Pour les deux tiers, il est dû à une relance de la consommation d’énergie en Chine, en Inde et dans l’Asean. Si l’Asie ne parvient pas à inverser la tendance dans la décennie à venir, le monde n’a aucune chance de le faire sans elle.

COP 21 : des engagements asiatiques inégaux et insuffisants

Aucun pays asiatique n’a voulu suivre les États-Unis ou l’Australie dans leur stratégie de l’autruche à l’égard du changement climatique. Tous ont ratifié les accords de Paris et pris des engagements nationaux.
Premier émetteur de la planète, la Chine est aussi le pays asiatique le plus volontariste. Ses engagements dans le cadre de la COP21 couvrent un champ large et incluent une série d’engagements chiffrés relativement ambitieux. Elle est le seul pays en développement d’Asie à s’engager sur une date pour un sommet d’émission (2030). Reste que les engagements chiffrés du pays sont en valeur relative et, selon le rapport onusien, les émissions chinoises en 2030 seront encore supérieures de 17% à ce qu’elles étaient en 2015, même si le pays respecte la totalité de ses engagements. Pour donner une idée de la situation, la seule hausse des émissions de CO2 chinoises en 2017 représentait l’équivalent de la totalité des émissions françaises.
L’Inde, quant à elle, a pris des engagements plus modestes que la Chine. Elle ne s’engage à aucune date pour déterminer un pic et se borne à envisager une réduction de 20 à 25% de ses émissions par rapport aux tendances constatées en 2005. Pour le PNUE, ces engagements n’empêcheront pas une progression globale massive des émissions indiennes, à hauteur de 68% d’ici 2030.
La trajectoire de l’Asean n’est pas meilleure. Avec une hausse de 120 %, le Sud-Est asiatique a connu une croissance très rapide de ses émissions de CO2 au cours des deux dernières décennies. Parmi les causes, les déforestations massives en Indonésie, en Malaisie, en Birmanie ou en Thaïlande. L’enjeu indonésien est particulièrement important : alors que le pays abrite l’une des trois grandes forêts primaires du monde (avec le Brésil et le Congo-Kinshasa), la déforestation se poursuit malgré les promesses du gouvernement. Les engagements des différents pays de l’Asean sont modestes et l’analyse des résultats obtenus difficile : l’action de l’Indonésie n’est pas chiffrable, déplore le rapport onusien, compte tenu de l’insuffisance des données sur l’état des forêts. De toute façon, le respect des engagements indonésiens se traduirait par une hausse de 15% des émissions par rapport à 2015.
Les pays développés d’Asie ne sont pas un modèle d’efficacité dans le changement de leur stratégie climatique. La Corée du Sud est sans doute l’un des pays au monde, avec la Chine, dont les émissions, multipliées par onze, ont cru le plus rapidement depuis 1970. Mais en dépit de son statut de pays développé, l’État sud-coréen a pris des engagements faibles pour 2030 : ils restent déterminés en valeur relative par rapport aux tendances antérieures, ce qui ne garantit pas un retournement de trajectoire.
Le Japon, lui, a été pénalisé par l’accident nucléaire de Fukushima. Tokyo a dû revoir à la baisse ses ambitions en matière de réduction des émissions. L’arrêt des centrales nucléaires du pays s’est traduit par un recours massif au gaz. Pourtant signataire du protocole de Kyoto, le pays avait vu ses émissions progresser de 10% sur la période 1990-2015. En revanche, les prévisions actuelles sont plus optimistes. Le Japon pourrait tenir ses engagements d’une réduction en valeur absolue des émissions de 26% par rapport à 2013. Jusqu’à présent, la réduction globale réalisée depuis 1990 atteindrait 18%. Chiffre à comparer aux 40% auxquels l’Union européenne s’est engagée.
Au total, les engagements des pays asiatiques ne garantissent aucun retournement de tendance. Il faut dire que la sensibilisation des opinions publiques demeure au second plan par rapport aux objectifs de croissance. Deux facteurs pourraient cependant changer la donne : l’Asie est plus que jamais exposée aux effets du changement climatique ; les pays de la région développent avec succès les énergies renouvelables et de nouveaux modèles économiques apparaissent.

Un continent très exposé aux aléas climatiques

La liste est longue des aléas climatiques auxquels les pays asiatiques sont exposés. Citons quelques exemples. Selon le German Watch Global Climate Risks index, 6 des 10 pays les plus touchés ces 10 dernières années étaient asiatiques (Birmanie, Philippines, Bangladesh, Pakistan, Vietnam et Thaïlande). Pour la Banque Mondiale, la montée des eaux des océans en Asie de l’Est et du Sud-Est affecterait, selon son ampleur (1 à 3 mètres), entre 37 et 90 millions de personnes, surtout au Vietnam, en Chine et en Indonésie. L’Asie du Sud est encore plus exposée, en particulier le Bangladesh et l’Inde. Nombre de métropoles asiatiques sont des villes côtières, à l’instar de Bombay, Manille, Jakarta, Shanghai, Bangkok ou Singapour. Certaines, comme la capitale indonésienne, se situent déjà au-dessous du niveau de la mer.
Quant à la montée des températures, elle touchera particulièrement l’Asie du Sud. D’ici 2050, un tiers de la population indienne pourrait être exposée à des températures extrêmes – supérieures à 35° pendant au moins trois mois. Le réchauffement devrait affecter le rendement des récoltes dans des proportions significatives, notamment le sous-continent indien (de l’ordre de 8 à 10%, selon le type de graines). La question de l’autonomie alimentaire devient brûlante dans une région dont la croissance de la population restera, au sein de l’Asie, la plus importante.
Autre type d’aléa climatique dévastateur : les typhons frappent les côtes asiatiques avec une ampleur croissante, en particulier aux Philippines, au Japon, en Chine ou en Indonésie. La prise de conscience de ces multiples risques prend de l’ampleur dans les opinions publiques. Elle pourrait conduire à de nouveaux arbitrages politiques plus volontaristes.

Energies renouvelables et nouveaux modèles

Terminons sur une note plus optimiste. Le développement des énergies renouvelables a connu des avancées spectaculaires en Inde et en Chine. Le pays de Xi Jinping est de loin le champion de l’éolien dans le monde, au moins pour ce qui concerne les capacités installées, avec 35% du total mondial. L’État chinois poursuit un programme très vigoureux d’investissement, avec l’ambition d’approcher 500 Gigawatts de capacité en 2030. Ses performances dans le solaire sont comparables, avec une capacité installée de 130GW fin 2017, supérieure à celles des États-Unis, du Japon et de l’Allemagne réunis. L’Inde vient loin derrière, mais elle a un programme très ambitieux de développement du solaire. Son objectif : atteindre 100GW de capacités dès 2022. Conséquence édifiante : les prix au kWH des appels d’offres dans le solaire en Inde sont devenus inférieurs à ceux du charbon.
(Source : Renewable global status report 2018)
(Source : Renewable global status report 2018)
Autre percée vers les nouveaux modèles de consommation : les véhicules électriques. Avec près de la moitié de la production mondiale, la Chine veut s’imposer comme le leader absolu du secteur. Un exemple : Pékin sera équipé de 10 000 bus électriques en 2020, soit 60% du parc global. Les comparaison font mal : à la même échéance, Paris vise un parc installé de seulement 1000 bus roulant à l’électricité.
L’Asie donne des raisons d’espérer. Prenons la Chine : grâce à l’accélération de ses investissements dans les énergies propres et à ses efforts soutenus pour accroître l’efficacité énergétique, son pic d’émissions pourrait se produire avant 2030 – entre 2020 et 2025 dans les prévisions les plus optimistes. L’Inde, la Corée et l’Indonésie sont également en mesure de faire mieux que leurs engagements au titre de la convention de Paris. Une coopération étroite avec l’Asie pour matérialiser de nouvelles avancées est vitale pour l’Europe et pour le monde. A ce titre, il est urgent de se remettre en cause. En France, l’aide publique au développement consacrée au climat en Asie représente en 2017 moins de 20% des programmes climat de l’Agence française de développement. Est-ce à la hauteur des enjeux ?
Par Hubert Testard
A propos de l'auteur
Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l'Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l'Asean. Il a également participé à l'élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu'il s'agisse de l'OMC ou des négociations avec les pays d'Asie. Hubert Testard enseigne depuis quatre ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l'Asie. Il a participé à la rédaction d'un livre sur la crise asiatique ("Asie, les nouvelles règles du jeu", éditions Philippe Picquier) et co-rédigé avec Brigitte Dyan un livre intitulé "Quand la Chine investit en France", publié par l'Agence Française pour les Investissements Internationaux. Il est diplômé de l'Ena et de Sciences Po.