Politique
Tribune

Pakistan : la redoutable feuille de route du "capitaine" Khan

L'ancien capitaine de l'équipe nationale de cricket, Imran Khan est devenue le 19ème Premier ministre du Pakistan le 11 août 2018. (Source : 91.3 WESM)
L'ancien capitaine de l'équipe nationale de cricket, Imran Khan est devenue le 19ème Premier ministre du Pakistan le 11 août 2018. (Source : 91.3 WESM)
Le flamboyant Imran Khan a prêté serment ce samedi 18 août comme nouveau Premier ministre du Pakistan, la sixième économie d’Asie avec ses 207 millions d’habitants. Vainqueur des législatives du 25 juillet avec son parti, l’ancienne gloire nationale du cricket a promis de liquider la corruption endémique « en trois mois », d’instaurer un « État-providence islamique », et de créer dix millions d’emplois.
*Contre 166 obtenus lors du scrutin général de 2013.
Cela faisait longtemps qu’il l’attendait, cette victoire. Qu’il rêvait de remplacer à la tête du gouvernement un Nawaz Sharif désormais en prison depuis le 13 juillet, suite au scandale des « Panama Papers ». Imran Khan, le sexagénaire aussi énergique que télégénique, succède ainsi au très éphémère et discret Shahid Khaqan Abbasi (août 2017-juin 2018) du PML-N, le parti de Sharif. Au nouveau parlement, Khan et le PTI (Pakistan Tehreek-e-Insaf, le mouvement du Pakistan pour la Justice) comptabilisent 114 des 342 sièges en jeu. Un socle solide lui permettant a priori de composer sans trop de difficultés une majorité parlementaire en attirant quelques élus indépendants ou issus de formations plus modestes (comme le MQM), avides de reconnaissance et décidés à capitaliser sur leur bonne fortune électorale. Le PTI a lui-même largement capitalisé sur le revers des deux grands partis dominant la sphère politique des dernières décennies, le PML-N, crédité d’à peine 64 sièges* à l’Assemblée, et le Pakistan People Party (PPP) de la dynastie Bhutto, plus encore en recul dans le soutien populaire (43 sièges). De son côté, en l’espace d’une mandature quinquennale et tout en demeurant dans l’opposition, le Mouvement du Pakistan pour la Justice a rien de moins que triplé le nombre de ses représentants dans les instances parlementaires nationales.
La performance arithmétique ne manque pas d’impressionner. Cependant, elle doit probablement autant à la lassitude d’un électorat éprouvé par la gouvernance médiocre des dernières décennies, qu’au concours de la très influente caste des généraux. Au pouvoir durant 31 des 71 années d’existence du Pakistan indépendant, ces derniers sont visiblement enclins à soutenir les espoirs électoraux du PTI et de son iconique dirigeant, que l’on dit capable de composer avec l’omnipotente institution militaire.
*154 morts et plus de 200 blessés dans deux attentats perpétrés le 13 juillet au Baloutchistan et dans la province de Khyber-Pakhtunkhwa ; une vingtaine de victimes supplémentaires trois jours plus tôt, le 10 juillet, dans un attentat-suicide réalisé par les Taliban pakistanais (TTP) près de Peshawar.
Les observateurs extérieurs n’ont pas particulièrement loué la régularité du scrutin. Entre autres faiblesses – en plus des traditionnelles violences préélectorales meurtrières* -, ils ont signalé de possibles cas de fraude et de pressions exercées les mois précédant ce rendez-vous électoral sur nombre de personnalités politiques (de la PML-N et du PPP notamment), pour les amener à se rapprocher du PTI. Les hommes en uniforme, leur autorité de tous les instants sur la société civile, les rouages de l’État et les individus, auront certainement figuré au rang des facteurs déterminants à l’arrivée imminente du premier gouvernement civil aux couleurs vert, rouge et blanc du PTI.

Le soutien vital de l’armée

Mauvaise gouvernance, corruption, État de droit sinistré, environnement sécuritaire ténu, environnement des affaires mal noté… Le Pakistan est un pays malmené par ses carences. Il souffre de maux profonds. Fortement exposé au terrorisme, il a vu une partie de sa société islamisée. Que dire de la situation économique incertaine du moment ? Le déficit public et commercial élevé se combine à des dettes publiques préoccupantes. S’ajoute l’ingérence dans les affaires intérieures de certains voisins. Sans expérience préalable du pouvoir, sans certitude sur ses aptitudes à gérer les affaires d’une nation de 207 millions d’individus affligée d’une image internationale dégradée, le futur chef de gouvernement doit sans tarder rassurer son électorat, certains pays voisins – à commencer par l’Inde et l’Afghanistan – et la communauté internationale.
Face à une feuille de route d’une telle densité, l’administration Khan devra compter a minima sur l’assistance de l’armée. Elle est certes investie dans la défense de la souveraineté nationale, mais aussi dans une foultitude d’autres domaines (dont tous ne sont certainement pas opportuns…). Sans le soutien et une relative bonne intelligence avec les militaires, l’espérance de vie gouvernementale du nouveau Premier ministre s’en trouverait assurément ramenée à des proportions plus modestes. Démis de ses fonctions à trois reprises avant le terme de son mandat, son prédécesseur Nawaz Sharif peut en témoigner.
*C’est sous son capitanat que le Pakistan remporta en 1992 la coupe du monde de cricket, le sport national. **Le QG de l’armée pakistanaise, une douzaine de km au sud de la capitale nationale Islamabad.
Déjà, avant même son entrée en fonction, on peut s’interroger sur la réalité du pouvoir de la prochaine administration civile issue des urnes. De quelle marge de manœuvre disposera réellement Imran Khan ? Aura-t-il le même succès à la tête du pays que lors de ses brillants états de service un quart de siècle plus tôt en tant que capitaine de l’équipe nationale de cricket* ? Quid notamment de son autorité sur la gestion quotidienne, sur l’orientation des grands dossiers extérieurs et sensibles, de tous temps sous l’aile austère de la caste des généraux de Rawalpindi** ? Au niveau régional, Imran Khan sera-t-il en mesure d’engager un chapitre bilatéral moins heurté avec le grand voisin oriental indien, avec qui les relations confinent davantage ces derniers temps avec les abimes que le zénith ? Pourrait-il œuvrer sur ses seuls charisme et succès électoral pour infléchir un début de décrispation au Cachemire, terre de dispute et de contentieux s’il en est entre Islamabad et New Delhi avant même que l’Union indienne et la République du Pakistan ne naissent à l’indépendance 71 ans plus tôt ? Une alchimie personnelle avec son très dynamique homologue indien Narendra Modi est-elle concevable sans heurter la proverbiale sensibilité des officiers supérieurs de Rawalpindi, généralement réservés sur l’opportunité d’un printemps indo-pakistanais ?

Pékin bienveillant, Washington aux abois

Très disputée et sujette à caution, la politique afghane d’Islamabad pourrait enfin coïncider davantage avec les attentes de Kaboul. Elle pourrait se montrer plus assistante et conciliante qu’ingérante, conformément aux espoirs (depuis longtemps éreintés…) des 31 millions d’Afghans, aux prises avec un chaos quotidien et une insurrection talibane radicale prenant progressivement le pas sur les forces de sécurité nationales. Elle profiterait ainsi d’un concours extérieur bienvenu.
*Cas peu ou prou similaire au Sri-Lanka (avec le financement du port d’Hambantota) et en Birmanie (avec le port en eau profonde de Kyaukphyu, en Arakan). ***« The United States has foolishly given Pakistan more than 33 billion dollars in aid over the last 15 years, and they have given us nothing but lies & deceit, thinking of our leaders as fools. They give safe haven to the terrorists we hunt in Afghanistan, with little help. No more! », tweet de Donald Trump du 1er janvier 2018.
Du côté de Pékin, on se montre pour l’heure moins inquiet de cette nouvelle configuration politique chez l’allié pakistanais. D’autant moins que le futur Premier ministre a dernièrement et à plusieurs reprises fait état de ses velléités d’inspiration du modèle chinois pour engager le Pakistan sur la voie du (re)développement économique national. Une posture allant de soi, alors que la République Populaire a investi l’équivalent d’une soixantaine de milliards de dollars dans l’ambitieux projet économique, énergétique et industriel, dit China-Pakistan Economic Corridor (CPEC). La question de son financement – remboursement des emprunts contractés auprès des « partenaires » chinois – va vite venir se poser au 19ème chef du gouvernement pakistanais. La thématique, d’ailleurs, est de plus en plus familière dans la région*. A une douzaine d’heures d’avion vers l’Est, la sérénité n’est à l’ordre du jour à Washington. L’administration Trump a déjà considérablement réajusté sa politique vis-à-vis du Pakistan et joint le geste (suspension en janvier 2018 de l’équivalent d’1,3 milliard de dollars d’aide annuelle) au tweet***, dès l’investiture à la Maison Blanche du tempétueux successeur de Barack Obama.
*Un authentique défi dans un pays où les zones grises sont pléthore, à l’instar des agences tribales de la frontière pakistano-afghane (FATA) ou de certains quartiers entiers de la métropole méridionale Karachi. **Entre autres, la crise énergétique, des services publics défaillants ou des infrastructures souvent obsolètes et insuffisantes. ***Dans ce pays où 96% de la population est de confession musulmane, les sunnites sont très majoritaires – 85 à 90 % du total – ; la minorité chiite représente 10 à 15% des 205 millions de Pakistanais.
Sur le plan intérieur, ce n’est pas l’ouvrage qui devrait manquer. En matière de chantiers prioritaires, sensibles et complexes, l’administration Khan aura de quoi éprouver ses talents. Qui pour rétablir l’État de droit et l’autorité sur le territoire*, lutter contre les structures radicales et terroristes – et revoir la nature de leurs liens avec certains services de l’État (armée, ISI) – ? Qui pour impulser quelque confiance au secteur économique ? Qui encore pour remédier au quotidien ténu de plusieurs dizaines de millions de citoyens, exposés aux carences diverses de plusieurs décennies de négligence en matière d’investissement** ? Tout cela n’ira pas sans la lutte promise contre la corruption et le népotisme, ainsi que le rétablissement de meilleures relations entre les provinces et entre les deux grandes familles de l’islam*, sinistrées au quotidien par les violences interconfessionnelles. L’obligation de démultiplier les runs pour le capitaine et son équipe.

À lire

« Les fils perdus du Cachemire », un roman d’Olivier Guillard, Éditions Saint-Honoré.

Couverture du roman "les fils perdus du Cachemire" par Olivier Guillard, Éditions Saint-Honoré. (Copyright : Saint-Honoré)
Couverture du roman "Les fils perdus du Cachemire" par Olivier Guillard, Éditions Saint-Honoré. (Copyright : Saint-Honoré)
A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) à Paris, le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015, NUVIS, Paris, 2016. Egalement chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal - UQAM), il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien et, entre autres régions d’Asie, abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.