Politique
Entretien

Kim Jong-un en piste pour Singapour

Détail de la couverture du livre "La Piste Kim, voyage au coeur de la Corée du Nord" de Sébastien Falletti aux éditions des Équateurs. (Crédits : DR)
Détail de la couverture du livre "La Piste Kim, voyage au coeur de la Corée du Nord" de Sébastien Falletti aux éditions des Équateurs. (Crédits : DR)
Son visage joufflu occupe les écrans du monde entier, mais il reste une énigme pour la plupart des services de renseignements. L’héritier de la dynastie des Kim en Corée du Nord a longtemps figuré parmi les parias de la scène internationale. Dans une semaine à Singapour, l’ex-ennemi numéro 1 de Washington devrait pourtant serrer la main de Donald Trump. Qui est vraiment Kim Jong-un ? C’est à cette question que tente de répondre Sébastien Falletti dans La piste Kim, voyage au coeur de la Corée du Nord, qui parait ces jours-ci aux éditions des Équateurs. Un ouvrage trépidant écrit à la vitesse d’un missile Hwasong-15. Entretien avec l’auteur.
Sébastien Falletti : J’ai débarqué en Corée comme journaliste en 2009. D’une certaine manière, Kim Jong-un a été le fil conducteur de mon existence coréenne. Je suis en effet arrivé à Séoul juste après l’accident cérébral de son père Kim Jong-il. À l’époque, nous cherchions à savoir qui pourrait lui succéder à la tête du régime nord-coréen. On cherchait un nom et celui de Kim Jong-un a commencé à émerger. Je me souviens bien de cette période. J’étais à Pyongyang et des étudiants m’ont confié qu’ils avaient déjà des cours sur ce personnage. Beaucoup disaient à l’époque que le jeune et gentil Kim manquait d’expérience, que c’était un enfant gâté, qu’il n’était qu’une marionnette dans les mains de son oncle. Et puis, finalement ce fut tout l’inverse. Kim Jong-un a trompé son monde. Il a mis la vieille garde au pas.

Contexte

Alors qu’une bonne partie des observateurs internationaux continuent de se pincer, Kim Jong-un devrait bien rencontrer Donald Trump à Singapour le 12 juin prochain. Voilà maintenant 65 ans que Pyongyang espérait ce sommet. L’héritier de la dynastie des Kim sur la même photo que le président américain : son père et son grand-père en ont rêvé, Kim junior l’a fait ! Un moyen de légitimer le régime nord-coréen. Une réussite incontestable pour celui que beaucoup considéraient comme une marionnette lorsqu’il a succédé à son père il y a sept ans.

Kim Jong-un demeure pourtant une énigme. En dehors de son adolescence en Europe, le dirigeant nord-coréen n’a jusqu’à présent quitté la Corée du Nord que pour se rendre en Chine. Et comme pour son père et son grand-père, les Chinois n’ont appris le passage de son train blindé dans leur pays, qu’après que ce dernier eut repassé la frontière.

Biographie impossible d’un dirigeant nord-coréen plus jeune qu’Emmanuel Macron, La piste Kim vaut donc autant pour les témoignages d’experts, de transfuges, de diplomates et de proches de Kim Jong-un, que pour le style haletant du récit et l’enquête trépidante autour de la personnalité de celui qui a osé défier les deux premières puissances et les trois premières économies de la planète.

De Pyongyang à Washington, en passant par Pékin, Tokyo, Osaka, Guam et Séoul, Sébastien Falletti décrit les convulsions d’une péninsule coréenne qu’il connaît comme sa poche, d’Est en Ouest et surtout du Nord au Sud. Au-delà du maître de Pyongyang, c’est un portrait des deux Corées que propose cet ouvrage passionnant. Une histoire au présent de ces Balkans de l’Asie que de puissants voisins aimeraient voir figer dans le passé, et aujourd’hui plus que jamais en mouvement.

Correspondant du journal le Figaro et du magazine le Point en Asie du Nord-Est, Sébastien Falletti intervenait ce mardi 5 juin à l’European Council on Foreign Relations (ECFR) dans le cadre du débat : « Kim-Trump, les enjeux du bras de fer nucléaire. » En piste !

Sébastien Falletti, auteur de "La Piste Kim, voyage au coeur de la Corée du Nord", paru aux éditions des Équateurs. (Crédits : Stéphane Lagarde/Asialyst)
Sébastien Falletti, auteur de "La Piste Kim, voyage au coeur de la Corée du Nord", paru aux éditions des Équateurs. (Crédits : Stéphane Lagarde/Asialyst)
« Kim Jong-il était un grand cinéphile, il n’a pas fait d’erreur de casting. Il a choisi parmi sa progéniture celui qui avait le plus de tempérament. »
Et il a fini par tuer le père, écrivez-vous, et ce dès 2013…
Oui, en faisant exécuter son oncle Jang Song-taek, il a finalement tué le père. Il a en tous cas fait comprendre à tout le monde que c’était lui le patron. Jang Song-taek était non seulement considéré comme le régent du régime, il était aussi perçu comme l’homme de Pékin. C’était à la fois une façon d’affirmer son pouvoir à l’intérieur, mais aussi un message d’indépendance destiné à l’extérieur. Une manière de dire aux Chinois :« Bas les pattes, je ne veux pas d’une Corée du Nord vassale de la Chine ! » C’est un geste très fort qui montre que Kim Jong-un a une vision. Son père Kim Jong-il était un grand cinéphile. Il n’a pas fait d’erreur de casting. Il a choisi celui qui avait le plus de tempérament. Depuis qu’il a accédé au trône, Kim Jong-un n’a pas fait d’erreur majeure. Il a su mener son cap avec beaucoup de fermeté, il a imposé la terreur au sommet.
Où en sont les relations Pyongyang-Pékin ?
Kim Jong-un se méfie des Chinois. Il a été jusqu’à les défier. Pendant cinq ans, il n’y a eu aucune visite entre les deux pays. Le président chinois avait une certaine condescendance pour Kim Jong-un. Du coup, Xi Jinping ne l’a pas invité non plus. Les relations sino-nord-coréennes étaient gelées. Et puis Kim Jong-un a obtenu de rencontrer Donald Trump. Et là, il y a eu cette soudaine visite chez le voisin chinois. La Chine craint de voir s’éloigner son allié. Kim Jong-un forcément en joue. Il a trouvé un moyen de sortir de son isolement en mettant en balance les deux grandes puissances. Il semble que cela fonctionne, puisqu’il y a déjà eu deux visites de Kim Jong-un en Chine en un mois.
« Étudiant en Suisse, Kim Jong-un allait jouer tous les jours sur un terrain de la banlieue de Berne. Sa tante raconte qu’il dormait parfois avec un ballon de basket. »
On connaissait la passion de Kim Jong-un pour les plats en sauce et le fromage suisse, on apprend qu’il dort avec un ballon de basket sous la couette…
Et cette passion pour le basket remonte bien avant Dennis Rodman. Quand il était étudiant en Suisse, Kim Jong-un était obsédé par les paniers. C’était un grand fan de Michael Jordan. Kim Jong-un allait jouer tous les jours sur un petit terrain public de la banlieue de Berne. A l’époque, c’est sa tante qui l’élevait en se faisant passer pour sa mère. C’est elle qui raconte que le jeune Kim dormait parfois avec son ballon dans son lit. C’est une adolescence dans un exil doré, mais ce fut aussi un exil douloureux. Sa mère est tombée malade. Elle a eu un cancer. Kim Jong-un était bouleversé. Et pour finir, c’est lui qui a uni la fratrie. On voit d’ailleurs aujourd’hui que sa sœur cadette, Kim Yo-jong, joue un rôle-clé. On voit aussi que son frère, Kim Jong-chol, est très proche de lui.
Toute dynastie a son lot de tragédies. Il y a aussi des parias chez les Kim. Son demi-frère, Kim Jong-nam, a été empoisonné…
Kim Jong-nam a été assassiné par des tueuses à l’aéroport de Kuala Lumpur, parce qu’il menaçait la légitimité de Kim Jong-un. C’était le frère ainé. Il était issu du même sang. Il était proche de la Chine, il était aussi courtisé par la Corée du Sud. Et il y avait un risque qu’il fasse défection à Séoul, et ce n’était pas acceptable pour Kim Jong-un.
Kim Jong-un ressemble-t-il davantage à son père Kim Jong-il ou à son grand Père Kim Il-sung ?
Physiquement, il ressemble davantage à son grand père. Il est plus extraverti que son père en tous cas. En même temps, il tient aussi de sa mère qui était une danseuse. C’est donc quelqu’un qui sait s’exprimer avec son corps. Kim Jong-un a d’indéniables talents de communication. On l’a encore vu lors de ses rencontres avec le président sud-coréen Moon Jae-in. En même temps, il a forcément hérité un peu de son père qui était un homme rusé. Sachant que dans le contexte de l’époque, Kim Jong-il était un homme cerné et qui craignait que l’avenir ne remette en cause son pouvoir. Kim Jong-un est au contraire quelqu’un d’ambitieux et tourné vers l’avenir.
« Pour Séoul, la Corée du Nord, c’est aussi un marché, avec une main-d’œuvre pas chère et parlant la même langue. La Corée du Sud cherche un nouveau souffle, un nouvel horizon. Et sur ce plan, la Corée du Nord fait rêver. »
Comment percevez-vous le rapprochement opéré avec Séoul ces dernières semaines ?
Moon Jae-in en Corée du Sud et Kim Jong-un en Corée du Nord sont en train d’établir des liens directs. C’est extraordinaire de voir que les deux hommes ont pu monter en direct un sommet en quelques heures. Le président sud-coréen croit à la possibilité d’un rapprochement. C’est un centriste. Il y a chez lui un idéal. Il y a aussi l’espoir d’une nouvelle frontière économique, dans une société sud-coréenne qui vieillit et commence à ralentir. Pour Séoul, la Corée du Nord est aussi un marché. C’est aussi une main d’œuvre bon marché qui parle la même langue. La Corée du Sud cherche un nouveau souffle. Sur ce plan, la Corée du Nord apparait comme un nouvel horizon. D’une certaine manière, la Corée du Nord fait rêver.
Jusqu’où Kim Jong-un peut-il aller dans l’ouverture ?
Il veut renforcer son pays et cela passe aussi par davantage d’ouverture économique. Et puis, il y a un choix pragmatique chez Kim Jong-un. Le maître de Pyongyang est acculé par Donald Trump. Il veut éviter la confrontation militaire. Il cherche surtout à desserrer l’étau des sanctions qui étrangle toute possibilité de développement pour l’économie nord-coréenne. Et pour cela, il semble prêt à donner quelques biscuits aux Américains. Mais la vraie question, c’est évidemment la dénucléarisation. Et là, on voit difficilement Kim Jong-un renoncer à la bombe. Pour un régime tel que celui de la Corée du Nord, ce serait perdre son assurance-vie en quelque sorte.
« Les Nord-Coréennes sont devenues le fer de lance d’une révolution capitaliste souterraine qui est en train de transformer la Corée du Nord. On est dans une économie qui est désormais en développement, alors qu’elle était au bord de l’effondrement dans les années 90. »
Vous avez fait plusieurs séjours à Pyongyang. La capitale nord-coréenne a changé ces dernières années et à vous lire, ce sont les femmes qui sont aux affaires…
Ceux qui connaissent un peu Pyongyang ont été très frappés par l’émergence de nombreuses boutiques dans les rues de la capitale nord-coréenne ces dernières années. Ce sont des petites échoppes qui rappellent le monde post-soviétique. Des petits kiosques où l’on vend des yaourts, des boissons, des DVD. Le plus souvent, ces commerces sont tenus par des femmes. Pourquoi les femmes ? Parce que dans le régime nord-coréen, quand les femmes ont un enfant, elles ne sont plus obligées d’aller pointer à l’usine ; elles sont dispensées de se rendre à leur unité de travail ; elles ont donc du temps libre. Et ce temps libre, elles le consacrent aux affaires ! Les Nord-Coréennes sont ainsi devenues le fer de lance d’une révolution capitaliste souterraine qui est en train de transformer la Corée du Nord. L’économie nord-coréenne a retrouvé la croissance (+ 4% par an). On est dans une économie qui est désormais en développement, alors qu’elle était au bord de l’effondrement dans les années 90 avec la famine. On assiste à un changement de paradigme et on comprend pourquoi Kim Jong-un peut parler avec force aux grandes puissances. Il n’est plus désespéré comme son père dans un système au bord de l’effondrement. Le régime nord-coréen est d’autant plus solide qu’il dispose de l’arme nucléaire. Contrairement à l’image d’un pays figé dans le passé, nous sommes au contraire dans un pays en pleine transformation.
Propos recueillis par Stéphane Lagarde
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est l'envoyé spécial permanent de Radio France Internationale à Pékin. Co-fondateur d'Asialyst, ancien correspondant en Corée du Sud, il est tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.