Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

Chine : la bataille des normes derrière la guerre commerciale

Les smartphones chinois Vivo partenaires de la Coupe du Monde de football 2018 en Russie. (Source : Vivo Global)
Les smartphones chinois Vivo partenaires de la Coupe du Monde de football 2018 en Russie. (Source : Vivo Global)
La Chine n’est pas qualifiée pour le Mondial 2018, mais plusieurs marques chinoises sont présentes à Moscou. La faute aux scandales à répétition au sein de la FIFA qui ont fait fuir les occidentaux. Les entreprises chinoises en ont profité pour s’engouffrer dans la brèche aux sponsors. Hisense, Mengniu et Vivo sont devenus des partenaires de la Coupe du monde de football en Russie, répondant au rêve chinois de Xi Jinping de faire de la Chine un pays du ballon rond. Au-delà du sport, l’enjeu est stratégique ! Car si la percée des entreprises chinoises est encore timide, ces dernières pourront bientôt s’appuyer sur la diffusion des normes chinoises : un enjeu bien plus important que les soubresauts de la guerre commerciale qui oppose la Chine aux États-Unis.

Dépôts de marques et contrefaçons

Depuis quelques années, l’État chinois aide les entreprises à déposer leurs marques à l’étranger.
Dans les années 1990, une grande entreprise française du prêt-à-porter découvre que sa marque a été déposée en Indonésie où elle comptait s’installer. La stupéfaction est alors d’autant plus grande que l’initiative vient d’un concurrent avec lequel elle a dû négocier un accord. Depuis de nombreuses entreprises ont fait cette expérience en Chine. Dire que les Chinois sont des copieurs est une demi-vérité, car ce sont en réalité d’excellents copieurs. A la suite des Japonais, puis des Coréens, les entreprises chinoises sont même devenues les championnes de la discipline en Asie, où la copie est un mode d’apprentissage qui précède la création.
Parallèlement à cette expertise dans la contrefaçon, la Chine tente désormais de protéger ses marques. Depuis quelques années, l’État chinois aide les entreprises à déposer leur nom ou le nom de leurs produits à l’étranger. Entre 2014 et 2017, les dépôts de marques chinoises ont quintuplé en Europe. Ils ont été multipliés par 8 aux États-Unis. Une course au dépôt qui est particulièrement marquée dans le domaine des programmes informatique. La Chine est ainsi à l’origine de 8 % des nouvelles applications aux États-Unis – plus que l’Allemagne, le Royaume-Uni ou le Canada.

Course aux brevets

Paradoxalement, alors que la Chine est la première puissance manufacturière mondiale, seules deux marques chinoises – Huawei et Lenovo – figurent au classement des 100 premières, dans lequel figure trois marques coréennes et six marques japonaises. Cette faiblesse peut s’expliquer par l’entrée tardive de la Chine dans la mondialisation. Contrairement aux entreprises japonaises et sud-coréennes qui ont exporté dès les années soixante en affichant leurs marches, la Chine et les pays d’Asie du Sud-Est ont exporté en s’insérant comme sous-traitants dans les chaînes de valeur.
Source https://www.uspto.gov/ et 2018 sur la base des dépôts jusqu’au 15 juin
Pour les brevets en revanche, la course est déjà bien lancée. Il faut dire que la progression technologique de la Chine est spectaculaire. Le réacteur nucléaire troisième génération de Taishan est déjà en fonctionnement, alors que les EPR en Europe n’ont cessé d’accumuler des retards et sont toujours en construction. Dans quelques années, Ariane Espace sera confrontée à la concurrence des fusées chinoises « Longue Marche ». Selon le World Intellectual Property Office (WIPO), en 2017, la Chine a dépassé le Japon et s’est classée à la seconde place avec 48 882 brevets déposés derrière les États-Unis (56624). Parmi les dix premiers déposants dans le monde, on trouve Huawei Technologies, ZTE et BOE (Chine), Mitsubishi Electric et Sony (Japon), LG Electronics et Samsung Electronics (Corée du Sud).
En 2020, la Chine aura sans doute dépassé les États-Unis au classement WIPO. Si l’on considère l’évolution des seuls brevets déposés à l’Office américain des brevets (USPTO), la Chine se classe à la troisième place parmi les pays étrangers en 2018. L’écart s’est particulièrement resserré entre la Chine et le Japon, passant de 1 à 10 en 2010 à 1 à 3 en 2018. La Chine se rapproche ainsi de l’Allemagne et de la Corée du Sud.

Internationalisation des normes chinoises

Lorsqu’il finance la construction d’infrastructures, le gouvernement chinois ne tente pas de réformer la gouvernance, mais fait pression sur les pays pour qu’ils adoptent ses normes.
Entre l’innovation et la diffusion de nouveaux produits ou de nouvelles technologies, il y a les normes. En Europe, les États sont intervenus dans leur définition en coordonnant ou en finançant le processus. Aux États-Unis, ce processus qui a débuté avec la création de l’American Engineering Standards Institute en 1918, a davantage reposé sur les associations industrielles. Les entreprises qui contrôlent les technologies servant à définir les normes disposent d’un avantage concurrentiel considérable. Leurs concurrents sont en effet tenus d’acheter leurs équipements ou une licence.
C’est notamment le cas de Qualcomm qui détient les brevets sur les technologies LTE, 3G et 4G. Chaque année, le géant américain des technologies mobiles tire plusieurs milliards de dollars de recettes de ses brevets, dont 8 milliards de dollars rien que pour la Chine en 2014. Le tiroir-caisse fonctionne dans le cas d’une industrie où la définition des normes est l’aboutissement d’un processus complexe de négociations menées entre grands fabricants et des utilisateurs du monde entier. Les bénéfices sont encore plus importants, lorsque les normes sont définies de façon unilatérale.
*OBOR pour « One Belt One Road Initiative », les nouvelles routes de la soie chinoises lancée en 2013 par le président Xi Jinping. Le projet vise notamment a développer la coopération entre pays sur une vaste bande s’étendant à travers l’Eurasie de manière à renforcer la position de Pékin sur le plan mondial.
Depuis l »adoption d »une nouvelle loi sur les normes, la Chine évolue d »un mode de définition contrôlé par l »État à un système reposant davantage sur les associations industrielles. Parallèlement, la Chine se donne les moyens d’internationaliser ses normes. Le projet OBOR* est aussi un projet économique. La « Belt and Road Initiative » est un puissant levier de diffusion. Lorsqu’elle finance la construction d’infrastructures, le gouvernement chinois ne tente pas de réformer la gouvernance, mais fait pression sur les pays pour qu’ils adoptent ses normes dans de nombreux secteurs – routes, voies ferrées, train à grande vitesse et transport de l’électricité.

Lignes ultra haute tension

Jusqu’à maintenant, les entreprises occidentales ont fait face à la concurrence d’entreprises chinoises proposant des équipements répondant aux normes américaines ou européennes. A l’avenir, elles pourraient devoir concurrencer des entreprises chinoises en fabriquant des équipements conçus selon des normes chinoises.
Au cours des cinq dernières années, les entreprises chinoises ont investi 102 milliards de dollars dans la construction et l’acquisition d’infrastructures de transmission électrique avec notamment une prise de participation de 40 % dans le réseau national de distribution d’électricité aux Philippines et de 27 % dans le réseau chilien. Un montant cinq fois supérieur a également été investi dans la production d’électricité et ce dernier pourrait encore augmenter, si la China Three Gorge Corporation prenait le contrôle d’Energias de Portugal (EDP). Les Chinois ont mis 7 milliards de dollars sur la table. EDP a rejeté l’offre en mai la considérant trop faible.
*La Sate Grid Corporation of China est le plus grand gestionnaire de réseau, transporteur et distributeur d’électricité au monde en nombre d’employés.
Ces acquisitions s’inscrivent dans une stratégie qui s’appuie sur l’adoption par la Chine d’une technologie de transport de l’électricité à ultra haute tension que justifie l’éloignement des sources d’énergie (hydro-électricité et charbon) des centres de consommation. Une technologie qui réduit considérablement le coût de transport. Elle permet à la State Grid Corporation of China* de substituer aux centrales des régions côtières, des centrales plus performantes et moins polluantes situées dans l’Ouest chinois. L’internationalisation de cette technologie ouvre de nouvelles perspectives : State Grid peut ainsi exporter 4000 MW au Pakistan, mais elle peut aussi importer de l’électricité sur de très grandes distances.
Ces évolutions technologiques pourraient entrainer un changement de paradigme en matière commerciale. La diffusion des normes chinoises est de nature à bouleverser les modalités de la concurrence sur le marché mondial. Jusqu’à maintenant les entreprises occidentales ont fait face à la concurrence d’entreprises chinoises proposant des équipements répondant aux normes américaines ou européennes. A l’avenir, elles pourraient devoir concurrencer des entreprises chinoises en fabriquant des équipements conçus selon des normes chinoises.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).