Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

Est-ce que les Chinois investissent plus à l'étranger que les étrangers en Chine ?

Photo d'employés chinois dans un magasin Apple
Des employés chinois dans un magasin Apple dans la ville de Xiamen, dans la province chinoise du Fujian sur la côte est, le 12 janvier 2016. (Crédits : Ye li juan / Imaginechina / via AFP)
La Chine est le deuxième pays d’accueil des investissements étrangers (IDE) et leur montant cumulé est de 1085 milliards de dollars en décembre 2014, soit cinq fois moins que le stock d’IDE reçus par les Etats-Unis selon la CNUCED (Conférence des Naitons Unies sur le commerce et le développement). Depuis quelques années, les entrées d’IDE en Chine se tassent, tandis que les sorties progressent rapidement, encouragées par la politique « Go Global » adoptée en 2002.
Selon la CNUCED, qui reprend les données du Minstère chinois du Commerce (Mofcom), la Chine était en 2014, le deuxième pays investisseur à l’étranger en terme de flux derrière les Etats Unis. Les entreprises chinoises multiplient les implantations et les rachats pour sécuriser leurs approvisionnements de matières premières, accéder aux technologies et aux réseaux de distribution. Avec un stock d’investissement à l’étranger de 729 milliards de dollars selon la CNUCED (données Mofcom), la Chine est au septième rang, très loin derrière les Etats Unis (6 100 milliards), le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas, Hong Kong et le Japon qui ont reçu chacun entre 1 000 et 1 500 milliards (sachant que les Pays-Bas et Hong Kong font office de tremplin pour d’autres pays dont la Chine).

Pourquoi les données diffèrent

Deux séries statistiques renseignent les entrées et sorties d’IDE en Chine :
Les statistiques du Mofcom se fondent sur les autorisations et sont publiés une fois par an ; les plus récentes concernent 2014 : cette année-là les Chinois auraient plus investi à l’étranger que les étrangers ont investi en Chine.
Les statistiques de la State Administration of Foreign Exchange (SAFE), l’organisme chargé de la gestion des réserves, qui élabore la balance des paiements selon la méthodologie du Fonds Monétaire International (FMI). Ses données sont publiées trimestriellement depuis 1998 et les plus récentes concernent le premier trimestre 2016.
Graphique des entrées et sorties des investissements étrangers de la Chine selon son ministère du Commerce (Mofcom).
Graphique des entrées et sorties des investissements étrangers de la Chine selon son ministère du Commerce (Mofcom).
Graphique des entrées et sorties des investissements étrangers de la Chine selon sa State Administration of Foreign Exchange (SAFE).
Graphique des entrées et sorties des investissements étrangers de la Chine selon sa State Administration of Foreign Exchange (SAFE).
L’écart entre ces séries, plus prononcé pour les entrées que pour les sorties, se creuse avec le temps. L’une et l’autre signalent un tassement des entrées qui, selon SAFE se seraient contractées en 2015 et au premier trimestre 2016. Ces entrées sont deux fois plus importantes que celles renseignées par le Mofcom. Comment expliquer cette différence ? Cela pourrait correspondre aux profits réinvestis par les entreprises implantées en Chine, qui, ignorés par le Mofcom, sont pris en compte par SAFE. Si c’est le cas, le creusement de l’écart traduit une hausse des profits rééinvestis. C’est ce que confirment les statistiques des pays investisseurs : les profits réinvestis par les entreprises allemandes ont augmenté de 36 million d’euros en 2005 à 3,8 milliards en 2013 et ceux réinvestis par les filiales américaines ont grimpé de 1.8 milliard en 2005 à 6.7 milliards en 2013.
Selon ces deux sources, les sorties d’IDE ont fortement progressé. Elles atteignaient ou dépassaient les 100 milliards de dollars en 2014 ; depuis, selon SAFE, elles auraient doublé en rythme annuel et approcheraient les sorties d’IDE des Etats-Unis.

La structure des actifs chinois à l’étranger

Depuis 2004, Safe publie la « position internationale » de la Chine. De quoi s’agit-il ? Alors que la balance des paiements enregistre les flux (exportations, importations de biens et de service, capitaux entrants et sortants d’une économie), la position externe mesure le solde des encours des créances et des engagements d’une économie vis-à vis du reste du monde. Par analogie avec le bilan d’une entreprise, l’actif mesure le montant cumulé des avoirs en devises d’un pays et le passif ses engagements. La position nette est l’équivalent de la situation nette d’une entreprise.
Actifs et passifs sont répartis en trois catégories : 1) les stocks d’IDE (investissements chinois à l’étranger à l’actif, investissements directs étrangers en Chine au passif), 2) les investissements de portefeuille (une participation au capital inférieure à 20 %), 3) autres capitaux (dont les dépôts). Ces montants ajoutés aux réserves forment le total de l’actif et la différence avec le passif donne la position externe.
Position internationale de la Chine (mars 2011, mars 2016) et des Etats-Unis (mars 2016).
Position internationale de la Chine (mars 2011, mars 2016) et des Etats-Unis (mars 2016).
Le tableau ci-dessus présente la position externe de la Chine en mars 2011 et en mars 2016. Ce qui différencie la structure chinoise de celle des autres pays, est le poids des réserves : même si elles ont peu augmenté – de 3 116 à 3 305 milliards de dollars) – au cours de cette période, elles représentent la moitié des actifs. Quant au stock d’IDE chinois à l’étranger, il a presque triplé et atteint 1 191 milliards de dollars. Du côté du passif, ils sont dominés par les investissements étrangers qui ont augmenté de 75 % en cinq ans et à 2 881 milliards de dollars, soit deux fois plus que le stock d’IDE chinois à l’étranger. Ce stock représente 30 % du PIB chinois, trois fois plus que l’évaluation par le Mofcom pour 2014, et un pourcentage proche de celui qui caractérise les Etats-Unis (40 % en 2016).
La position externe de la Chine est de + 6 219 milliards de dollars alors que les Etats-Unis ont une position externe nette négative de 7 625 milliards de dollars.
Où vont les investissements chinois ? Les statistiques publiées par la Chine ne permettent pas de répondre. Chaque année le Mofcom publie la répartition des flux et des stocks sur la base des informations demandées aux entreprises, qui sont seulement tenues d’indiquer la première destination de leur investissement. Ainsi, selon le Mofcom, en 2014, près 70 % du stock se concentre sur Hong Kong, les Iles Vierges Britanniques et les Iles Caïmans, des places qui sont autant de tremplins vers d’autres destinations. Pour aller au-delà, on peut utiliser les statistiques des pays d’accueil ou suivre les annonces des entreprises chinoises.
Retrouvez prochainement la suite de cette chronique de Jean-Raphaël Chaponnière sur Asialyst.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).