Culture
Soft power

Chine : L’action culturelle française à l’offensive

Chaque printemps, le festival Croisements promeut les rencontres artistiques franco-chinoises. (Crédit : DR)
Chaque printemps, le festival Croisements promeut les rencontres artistiques franco-chinoises. (Crédit : DR)
La culture n’est pas une marchandise. Elle accompagne pourtant le champagne et les petits fours chaque fois qu’il est question du rayonnement de la France en Chine. Il en est ainsi depuis que Paris a reconnu la République populaire de Mao. Les échanges culturels constituent le socle des relations franco-chinoises. Cette stratégie n’a pour l’instant rien changé au déficit commercial abyssal que la France entretient avec la Chine, mais elle apporte ce supplément d’âme indispensable à quiconque souhaite établir une relation durable avec la deuxième économie du monde. La 23ème édition du Mois de la Francophonie en Chine l’a encore démontré : les artistes français sont de plus en plus nombreux à vouloir se confronter à une classe moyenne chinoise avide de nouveautés culturelles.

Beaubourg à Shanghai

Après avoir réalisé le plus vaste réseau de trains à grande vitesse au monde en l’espace d’une décennie, le régime chinois construit des équipements culturels à tour de bras. La Chine comptait 4873 musées en 2016, contre 1216 en France. Et ces nouveaux espaces sont à nourrir. Ils constituent donc un potentiel de développement important pour l’offre française d’expositions.

Les partenariats se multiplient. L’inauguration du festival Croisements fin avril se déroulera à la Power Station of Art à Shanghai, avec la première rétrospective de Christian Boltanski. Un lieu choisi également par la Fondation Cartier pour l’art contemporain pour son exposition « A Beautiful Elsewhere ». L’évènement doit rassembler 300 œuvres exceptionnelles sur 3000 m2.

Le Centre Pompidou a de son côté signé un accord de cinq ans avec le Shanghai West Bund Development Group. La convention a été officialisée en janvier dernier par Emmanuel Macron lors de sa visite en Chine. Cette « diplomatie des musée » considérée comme un atout par la France, permettra au Centre national français d’art et de culture de mettre en valeur une partie de ses œuvres dans un nouveau bâtiment de 25 000 m2.

Parallèlement, un accord cadre a été signé visant à créer une branche de l’Institut Georges Pompidou dans le futur quartier artistique international de Datong. Le président Georges Pompidou s’était rendu en voyage officiel dans l’ex-cité impériale à l’ouest de Pékin, alors que la Chine n’en avait pas encore terminé avec la Révolution culturelle. Ce geste de reconnaissance de la France n’a pas été oublié côté chinois. Il ne s’agit encore que d’un projet. Si ce dernier va jusqu’au bout, une « Maison Georges Pompidou », pourrait accueillir à Datong des chercheurs ou de jeunes artistes français, titulaires de bourses.

Chacun cherche son chien, son toucan, voire même son rat musqué. Les trois animaux font partie de la pièce Trissotin ou les Femmes Savantes emmenée en Chine par Macha Makeïeff et la troupe de La Criée Théâtre national de Marseille à l’occasion du Mois de la Francophonie. La taxidermie n’étant pas du goût des douaniers chinois, les trois personnages empaillés ont d’abord été interdits de territoire. Show must go on ! C’est là aussi le rôle de l’action culturelle française en Chine : faire preuve de diplomatie, trouver des solutions quitte à recourir au système D pour assurer les tournées de pièces, de concerts et de ballets dans un pays continent et devant un public qui ne va pas forcement au spectacle comme on va à la messe.

Francophonie sur messageries

« J’ai eu cette sensation de confiance dans l’avenir, d’un mouvement qui nous porte et non pas de quelque chose que l’on tire comme un patrimoine. »
« Ce voyage est aussi pour nous une expérience de l’étonnement », confiait Macha Makeïeff à la veille de son départ pour Shanghai. Molière à l’épreuve de la mondialisation : en promenant Trissotin en Chine, la directrice du Théâtre national de Marseille a pu vérifier l’impact du rire et de la prosodie française du XVIIème siècle sur un public chinois, qui commentant la représentation, qui penché sur son téléphone portable, qui mangeant devant la scène. À défaut de communion, au moins y a-t-il eu réunion entre deux cultures. Les spectateurs chinois ont rencontré Molière. Molière a rencontré les Chinois. Certes les voyages déforment la jeunesse, mais pour les esprits ouverts, peu importe l’âge : l’étonnement est forcément réciproque ! Résultat : La quinzaine d’acteurs et de régisseurs de la pièce rentrent probablement de leur équipée avec l’enthousiasme des explorateurs. Une énergie déjà perçue par la metteuse en scène lors d’un précédent voyage. À Shanghai, Macha Makeïeff a trouvé l’air léger : « J’ai eu cette sensation de confiance dans l’avenir, d’un mouvement qui nous porte et non pas de quelque chose que l’on tire comme un patrimoine. J’avais l’impression qu’on était de vieilles âmes et qu’on apportait quelque chose venant de très loin. »
Macha Makeïeff, directrice de La Criée, Théâtre national de Marseille. (Crédit : DR)
Macha Makeïeff, directrice de La Criée, Théâtre national de Marseille. (Crédit : DR)
*Application de messagerie textuelle et vocale développée par Tencent. **Karaokés en Chine.
Avec pour mission de faire rayonner Marseille, mais aussi de faire rayonner la France, la directrice de La Criée a accepté le rôle de co-ambassadrice de cette 23ème édition du Mois de la Francophonie en Chine avec les écrivaines Leila Slimani et Marina Darrieusecq. Conjuguée au féminin pluriel, la langue de Molière a été célébrée dans une vingtaine de villes chinoises. Une fête du français également partagée sur WeChat* et dans 18 000 KTV**. Bel effort ! Mais il faut le poursuivre. L’empire du milliard et demi compte moins de 150 000 locuteurs de français, dont 13 000 apprenants le français au collège et au lycée, contre 100 000 apprenants le mandarin en France. La culture française en Chine déborde heureusement cette niche francophone et francophile. Dans des secteurs comme le cinéma et l’édition, les chiffres donnent le tournis : 15 millions de spectateurs chinois ont vu un film français l’an passé ; plus de 2000 contrats de cessions pour les éditeurs et les auteurs français ont été signés en 2016 ; et la saison culturelle 2017 a attiré 984 000 spectateurs physiques et plus de 6,3 millions de spectateurs virtuels.

Ruissellement version capitalisme rouge

« Pour les Chinois, l’attractivité de la France ce n’est pas le shopping, mais la culture ! »
Choc de l’échelle, salles immenses, cette percée de la culture française s’inscrit dans le contexte de la montée en puissance des classes moyennes chinoises. Si le concept reste flou*, voilà longtemps que le haut de la pyramide n’est plus le seul à s’enrichir** en Chine. Le cap vers une société de « moyenne aisance » pour paraphraser le discours communiste serait même une question de survie pour le régime. « La classe moyenne chinoise, ce sont des personnes qui perçoivent entre 13 000 et 15 000 dollars de revenus par an, explique Robert Lacombe. Le pays en compte vingt millions de plus chaque année. En cinq ans, vous avez donc cent millions de Chinois qui accèdent à la classe moyenne ! » À croire le conseiller culturel de l’ambassade de France à Pékin, la « théorie du ruissellement » dans sa version capitalisme rouge serait celle du torrent. Cette montée en puissance des classes moyennes se traduit par une extraordinaire diversification des goûts et par l’émergence d’un nouveau public attiré par le patrimoine français. La meilleure preuve en est peut-être l’explosion du nombre des touristes chinois en Europe. « Ce n’est pas pour faire du shopping, mais pour la culture que les touristes chinois viennent en France, » ajoute Robert Lacombe. Des touristes qui ne se déplacent plus uniquement pour la tour Eiffel, le Louvre et Versailles. Parmi les jeunes notamment, des sites en province font désormais l’objet d’un deuxième, voire d’un troisième voyage.
Cet appétit pour le patrimoine français a-t-il des répercussions sur la fréquentation des théâtres, des expositions et des salles de concert ? Une fois les touristes chinois rentrés au pays, une fois les photos postées sur les réseaux sociaux, que reste-t-il des châteaux, des bons petits plats et du vin français ? Une chose est sûre, les nouveaux centres d’intérêt de la classe moyenne chinoise élargissent l’horizon de la filière. L’action culturelle de la France en Chine part désormais à la conquête des villes de second et troisième rangs – lire l’entretien avec Robert Lacombe en fin d’article -, à la conquête également de spectateurs dont les goûts se diversifient et se raffinent. Cette diplomatie offensive a été réaffirmée par le chef de l’État lors de sa rencontre avec son homologue chinois en début d’année. Comme François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron a fait son « chemin de Xi’an ». Une visite dans l’ancienne capitale du premier empereur de Chine et son armée de terre cuite, destinée à marquer les ambitions culturelles de la France en Chine. La nouveauté étant ici le cheval de la garde républicaine apporté par le président français à ses hôtes chinois. Ciao panda. Après les ursidés, la diplomatie de l’équidé doit rapprocher Pékin de Paris et permettre d’établir des relations plus équilibrées notamment via des échanges artistiques renforcés.

Ah ! Le petit vin rouge

« C’est très désorganisé, mais l’énergie et la motivation sont toujours au rendez-vous. Et à la fin, le résultat est nickel ! »
L’attente positive des artistes français vis-à-vis de la scène chinoise accélère les échanges, mais les tournées en Chine demandent toujours à être accompagnées. Malgré ce nouveau public ouvert et curieux, une pincée d’enthousiasme et une bonne dose de volontarisme sont les bienvenues. Quelques notions de chinois ne font pas de mal non plus. Joyce Jonathan fait partie des pionnières de la chanson française en Chine. Sa maman a fondé une agence de voyage spécialisée sur la Chine. Toute petite, la chanteuse est tombée dans le chaudron mandarin, ce qui explique probablement son endurance. Dix ans déjà qu’elle se produit dans ces « petites villes chinoises de quelques millions d’habitants ». Dix ans et déjà quatre tournées en Chine à son actif après un premier album en français et en mandarin. Les spectateurs qui chantent en yaourt, elle connaît. L’émotion partagée avec les fans au-delà de la barrière du langage, elle connaît aussi. Sans parler des dizaines d’anecdotes rapportées dans les bagages après chaque tournée. Un jour, c’est une invitation à participer au gala du Nouvel An chinois. Le spectacle est produit à la piscine olympique de Pékin face aux caméras de la télévision centrale de Chine. The Voice à côté, c’est le confessionnal ! L’émission du Nouvel An lunaire de CCTV rassemble 350 millions de téléspectateurs devant le poste.
La chanteuse française Joyce Jonathan est présente sur toutes les grandes plateformes chinoises de musique en ligne. (Crédits : Stéphane Lagarde/Asialyst)
La chanteuse française Joyce Jonathan est présente sur toutes les grandes plateformes chinoises de musique en ligne. (Crédits : Stéphane Lagarde/Asialyst)
Le choc de l’échelle à nouveau. Côté public, mais aussi côté scène, comme lors de cette émission enregistrée au stade de Guiyang dans le sud du pays. Là encore, des dizaines de millions de téléspectateurs assistent à la performance. Joyce Jonathan doit représenter « la France et la petite Française ». Elle est invitée à chanter le petit vin blanc en… mandarin ! Comme à chaque fois, tout est réglé au millimètre. Pas question de se retrouver avec une Björk exhortant les Tibétains à lever le drapeau. Les organisateurs veillent sur les moindres détails, depuis les textes, les musiques jusqu’aux tenues de scène : « Ils veulent tout vérifier à l’avance, précise la chanteuse, mais quand on arrive sur place tout est très désorganisé. Au moment des répétitions, j’ai découvert qu’il y avait 100 danseuses derrière moi et qu’elles avaient toutes à la main un verre de… vin rouge ! » Le petit vin banc de Lina Margy a pris de la couleur, mais c’est le résultat qui compte : « Globalement, c’est le bazar, observe Joyce Jonathan. En revanche, l’énergie et la motivation sont toujours au rendez-vous et le spectacle est toujours nickel. »

Droits d’auteur, j’oublie tout !

« Le répertoire Sacem a généré 5 500 euros de droits pour toute la Chine en 2016. »
Des conditions de voyage parfois compliquées et pas mal de stress à l’arrivée, les tournées en Chine ne sont pas un long fleuve tranquille. « Nous sommes encore au temps des pionniers, constate Mark Thonon, directeur du bureau export de la musique. Les concerts peuvent être annulés ou rendus impossibles au dernier moment pour défaut de visa. » « C’est très difficile d’ouvrir la porte de la chanson, ajoute Joyce Jonathan, seuls dix albums étrangers sortent par an en Chine. » La concurrence est rude. Jouer des coudes ne suffit pas. Il faut bien souvent l’appui de la diplomatie. Il faut aussi multiplier les partenariats. Le Bureau export, l’ambassade de France en Chine et l’Institut français travaillent en ce moment à l’organisation d’une tournée des artistes français électro. L’événement se tiendra en mai prochain dans le cadre du réseau des salles Mao Live. Depuis la mythique première édition des Transmusicales sur la grande muraille en 2003, les acteurs indépendants de la scène musicale chinoise tiennent une part importante dans la diffusion de la culture française en Chine. Ils ne sont pas les seuls. « On assiste à une extraordinaire diversification des partenaires, confirme Robert Lacombe. Ce qui m’a frappé en arrivant dans ce pays il y a deux ans et demi, c’est de découvrir que c’était tout sauf un monolithe. »
Mark Thonon, directeur du Bureau export de la musique (Crédits : SL/Asialyst)
Les partenaires, c’est bien, les royalties, c’est bien aussi. Dans un pays majuscule, les droits d’auteurs demeurent minuscules. « Les choses sont en permanente évolution ou révolution depuis dix ans, mais rien ne fonctionne en termes de copyright, résume Aline Jelen, responsable du pôle musique contemporaine à la Société des Auteurs, Compositieurs et Editeurs de Musique. Dans un pays qui fait quinze fois la taille de la France, le répertoire Sacem a généré… 5 500 euros de droits dans toute la Chine en 2016 ! » Contrairement au cinéma et à l’édition, la musique française ne gagne pas un yuan en Chine. Les droits télévisés sont inexistants. L’autre difficulté concerne la diffusion en streaming. La situation de quasi-monopole de Tencent – 77 % du marché chinois – en fait un acteur incontournable en matière de distribution numérique. « Tencent est censé sous-distribuer les contenus aux autres plateformes chinoises, mais en réalité, ils le font très peu », explique Mark Thonon, directeur du Bureau export de la musique. La monétisation de l’audience des plateformes fait donc partie des priorités de l’action culturelle française en Chine. L’accord intervenu fin 2017 entre Tencent et les Suédois de Spotify est plutôt encourageant. Les deux services de streaming musical ont pris des participations croisées dans leurs entreprises respectives à hauteur de 10 %.

Théâtres de la soie

La Chine est demandeuse d’échanges internationaux. Elle est aussi en quête d’expertise en matière d’ingénierie culturelle. C’est le sens de la convention engagée en 2016 entre l’Association française des scènes nationales et le China Arts and Entertainement Group (CAEG). 70 scènes nationales côté français, 48 théâtres côté chinois.

L’union fait la force. L’association des scènes nationales françaises constitue la plus grande fédération de théâtres publics en Europe. Se regrouper en réseau, jouer collectif, permet à ses membres de présenter leurs productions en Chine. Entre octobre et novembre 2017, le Wanderer Septet d’Yves Rousseau a ainsi pu tourner dans cinq villes chinoises. Ce spectacle revisité entre jazz et musique classique a été amené par le Théâtre 71 de Malakoff. La deuxième tournée aura lieu fin mai et début juin prochains avec un spectacle d’ombromanie de Philippe Beau et la Comète de Châlons-en-Champagne.

Côté chinois, il s’agit non seulement de créer du lien avec les pays amis, mais aussi de vendre le projet du président Xi Jinping autour des « Nouvelles routes de la soie ». L’Association française des scènes nationales est ainsi devenue membre de la « Ligue internationale des théâtres de la route de la soie ». « C’est un terme générique, mais cette route de la soie s’autorise quelques détours, s’amuse Fabienne Loir, secrétaire générale de l’Association des scènes nationales. C’est la route de la soie au sens très large, le principe étant de signer des partenariats et des conventions avec différents pays afin de développer des relations autour de la création, mais aussi en matière de formation. Cela, sachant qu’il existe du côté des professionnels chinois une forte interrogation sur les politiques publiques en matière de spectacles vivants en France. »

L’étape suivante pour 2018 et 2019 sera donc de mettre en place des échanges plus fournis concernant les formations. « Ils ont des lieux extraordinaires, poursuit Fabienne Loir. Ils font pousser en quelques mois des théâtres qui font 1500 places. » Reste maintenant à les remplir ! Les musées flambants neufs sont à la recherche d’œuvres pour garnir leurs salles d’expositions tandis que les nouvelles scènes chinoises cherchent leur public. Si les comédies musicales anglo-saxonnes y parviennent sans peine, c’est une autre histoire quand il s’agit d’amener des textes ou une valeur ajoutée. Les théâtres français vont chercher leurs spectateurs par la main : « Les Chinois sont dans une approche uniquement diffusion et ils se rendent bien compte qu’en France, il y a un travail sous-terrain de médiation, de sensibilisation et d’éducation artistique. »

Schubert en tournée

« Je dirige une scène nationale à Châlons-en-Champagne. Châlons n’est pas connue en Chine, mais champagne en revanche… c’est miraculeux ! »
*Pas toujours facile de composer avec les censeurs chinois. Lors de l’arrestation d’Ai Weiwei au printemps 2011, les responsables du Caochangdi PhotoSpring festival n’en mènent pas large. Le plus célèbre des artistes chinois contemporain est l’un des fondateurs de ce quartier des arts au nord-est de Pékin où se tient la deuxième édition du festival. Impossible de lui témoigner directement de son soutien sans risquer un retour de bâton des autorités. Depuis trois ans, les Rencontres d’Arles en Chine se tiennent dans la ville côtière de Xiamen, au sud du pays.
Que peut-on exposer, exprimer, exporter dans un pays comme la Chine ? Culture et censure* font-ils bon ménage ? La culture est-elle au contraire un moyen d’éviter les sujets qui fâchent ? Prendre le risque de froisser le régime chinois sur les droits humains ne fait pas forcément avancer les choses. Du coup, on parle patrimoine, de l’Orient et de ses mystères ou de la géographie. « La Chine est un grand pays plein de contrastes », disait Maurice Couve de Murville. La phrase est reprise en chœur par Jean-Pierre Raffarin et les « amis » de la Chine aujourd’hui. La vision chinoise de la culture est-elle pour autant conservatrice ? « On a organisé une tournée en octobre avec un projet jazz autour de Schubert, et c’est Schubert qui a tourné ! se souvient Philippe Bachman, trésorier de l’Association des scènes nationales. Ce qui les rassure, c’est le patrimoine artistique, c’est Shakespeare, c’est Beethoven ! » Le directeur de la scène nationale de Châlons-en-Champagne connaît la chanson et les mots-clés qui ouvrent les portes en Chine : « Châlons n’est pas connu à l’international concède ce dernier. Champagne en revanche, ça vaut largement Versailles. C’est miraculeux ! »
*Premier festival étranger en Chine, l’édition 2017 a attiré plus de 4 millions de spectateurs dans 30 villes de Chine. **Grande ville portuaire du nord-est de la Chine, Tianjin fait partie des quatre municipalités avec Pékin, Shanghai et Chongqing qui ont rang de province. ***Certains anciens conserveront le souvenir ému de performances dans des lieux aujourd’hui disparus, comme cet inoubliable DJ set de l’écrivain Frédéric Beigbeder dans un improbable ciné-parc de Pékin en 2013.
« Quoi de neuf ? Molière ! » En réalité, tout dépend qui s’exprime : « L’affichage politique des autorités reste conservateur, affirme Robert Lacombe. Mais les programmateurs et le public chinois sont beaucoup plus ouverts. » Une partie d’entre eux seraient même prêts à consommer des œuvres très contemporaines. Et comme le « eux » est très nombreux en Chine, le festival Croisements* fait le plein jusque dans ses propositions les plus pointues. Le plus grand festival français à l’étranger fêtera son 13ème printemps le 24 avril prochain. Lors de la précédente édition, l’exposition Marcel Duchamp a attiré 175 000 visiteurs. 1 600 spectateurs ont également assisté à « 2666 », le roman total de Roberto Bolano, adapté et mis en scène par Julien Gosselin. Onze heures de représentation et, à la fin de la pièce, certains, paraît-il, en redemandent ! Un quart du public serait resté assis dans les gradins du théâtre de Tianjin** afin de dialoguer avec le metteur en scène. Contemporanéité encore, dans un autre registre, lors de la Fête de la Musique en juin prochain. Déjà très festif*** à ses débuts, l’événement a gagné en notoriété. Trois millions de spectateurs ont suivi les concerts organisés dans une dizaine de villes chinoises sur la plateforme de live streaming PPTV l’an passé. Parmi les artistes invités en 2018, des Français qui chantent en anglais, et notamment Pony Pony Run Run, Colours in the Street, Lysistrata et L.E.J.

Trois questions à Robert Lacombe

Il dirige le plus important réseau de coopération culturelle français dans le monde. Chaque année, le conseiller culturel de l’ambassade de France à Pékin et l’action culturelle en Chine pilotent et soutiennent près de 600 événements, dont trois festivals dans une trentaine de villes. Le soft power français en Chine, ce sont plus de 500 personnes qui travaillent au service de la diplomatie d’influence. Et pour faire swinguer l’orchestre : pas moins de 4,5 millions d’euros sont investis chaque année dans les arts, l’audiovisuel, le livre, l’environnement, le patrimoine, les sciences.

Robert Lacombe, conseiller culturel de l'ambassade de France en Chine. (Crédits : Stéphane Lagarde/Asialyst)
Robert Lacombe, conseiller culturel de l'ambassade de France en Chine. (Crédits : Stéphane Lagarde/Asialyst)
On assiste à une croissance sans précédent des équipements culturels en Chine. La culture française en bénéficie-t-elle ?
Robert Lacombe : Ce qui explique la formidable croissance chinoise de ces dernières années, c’est l’immobilier. Et ce qui frappe quand vous allez dans une ville chinoise, c’est de voir à quel point l’architecture contemporaine est présente. Donc évidemment, cette croissance a des répercussions positives pour les architectes. L’architecture française arrive tout de suite après l’architecture japonaise en Chine. On voit des structures et des bâtiments réalisés par les cabinets d’architectures français à peu près partout. On voit du Paul Andreu, de l’A.R.E.P, du Odile Deck, du Jean Nouvel. Une fois sur deux, il s’agit d’équipements culturels de très grande ampleur. Ils sont d’ampleur, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont remplis. Il faut maintenant trouver les contenus culturels pour remplir ces espaces tout à fait considérables. Ce développement fulgurant offre des opportunités non seulement aux institutions culturelles étrangères, mais aussi à des opérateurs étrangers tels que le Centre Pompidou qui va s’installer à Shanghai.
La coopération culturelle française part désormais à la conquête des villes moyennes, si toutefois ce terme a un sens quand on parle de la Chine…
Notre ambition n’est pas de couvrir le territoire chinois de manière exhaustive. Nous sommes présents dans un certain nombre de villes qui constituent des points stratégiques pour le développement de la culture française. Il reste évidemment des blancs sur la carte. Ce n’est pas un pays, c’est un continent ! Ce que je peux dire, c’est que depuis vingt ans, nous sommes à la hauteur des enjeux de ce pays. Les nouveaux équipements font la fierté d’une ville, la fierté d’une province. Ils nous permettent d’être de plus en plus présents dans ces villes de deuxième et troisième rang. On travaille sur de nombreux points du territoire, on travaille aussi avec une multitude de partenaires. Ce qui m’a frappé en arrivant en Chine il y a deux ans et demi, c’était de découvrir que c’était tout sauf un monolithe. Je pense notamment aux géants du Net qui sont des acteurs culturels online, mais aussi de plus en plus offline.
Qu’est-ce que la France offre de plus en matière culturelle ?
L’offre française est aussi une offre d’expertise culturelle. Nous savons organiser des expositions, nous savons organiser des festivals, nous savons marier le patrimonial et le contemporain. En résumé, nous avons une certaine manière de collectionner les œuvres, d’organiser une programmation artistique qui n’appartient qu’à nous.
Propos recueillis par Stéphane Lagarde

Médiathèque : on ferme à Séoul ?

La francophonie en fête en Chine, la francophonie inquiète en Corée du Sud. Selon une pétition lancée par des usagers de la médiathèque française de Séoul, l’avenir de cette dernière ferait « l’objet de discussions au sein des services culturels de l’ambassade de France. » Les choses seraient même bien avancées. Selon une source diplomatique citée par ActuaLitté, la médiathèque de l’Institut français devrait fermer ses portes par « manque de fréquentation. » Une partie des fonds devant être transférée à l’Alliance française de Daejon, à plus de 150 kilomètres au sud de la capitale sud-coréenne.

Politique « hors les murs »

Cette décision serait liée notamment à des réductions budgétaires. Les usagers frondeurs rapportent des propos tenus lors d’une réunion d’information : « Une politique globale hors les murs menée par le ministère des Affaires étrangères, serait mise en place pour tous les Instituts français à échéance de dix ans, visant la disparition des médiathèques moyennes. » Les auteurs du compte-rendu publié sur Change.org critiquent d’abord la manière : « Cette décision a été prise en catimini, on éteint les lumières et on laisse mourir le lieu, se désole Marie-Cécile Armand, inscrite à la médiathèque depuis deux ans et demi. » Ensuite le fond : « On nous fait un foin pas possible avec la francophonie, constate cette expatriée à l’initiative de la pétition. Le chef de l’État a promis de défendre le français partout dans le monde. Or la francophonie sans médiathèque, c’est du vent, ce n’est pas une francophonie de terrain. »

Les évolutions du terrain, l’air du temps et la numérisation accélérée de l’économie coréenne, c’est justement ce qui pousserait à la disparition de la médiathèque, selon l’avocat du diable. La Corée, pays parmi les plus connectés au monde, pourrait se contenter de consultations virtuelles, ce qui expliquerait une fréquentation jugée trop faible, de l’ordre de 500 à 600 adhérents. Un argument que renverse le professeur Jimmyn Parc sur le site de l’ECIPE : « Si la médiathèque de Séoul n’est pas assez fréquentée, explique cet intervenant à Sciences Po, c’est peut-être parce que l’Institut Français n’a pas été capable de percevoir les demandes alimentées par la puissante vague numérique et d’y répondre. La question n’est pas celle de la localisation de la Médiathèque, mais celle du contenu de son offre .(…) En clair, la Corée est le meilleur endroit au monde pour chercher une bonne manière de diffuser la culture française dans l’ère numérique. »

Crêpes et convivialité

La diplomatie d’influence de la France peut-elle se passer d’une proposition de livres, de CD et de DVD français en Corée ? Probablement, mais peut-elle se passer d’un lieu d’échanges entre Coréens et Français ? « En tant qu’enseignante de français, j’envoyais mes étudiants à la médiathèque, raconte Ida Daussy. J’y allais aussi le samedi avec mes enfants, poursuit la Française la plus célèbre de Corée. On mangeait des crêpes, il y avait des assiettes de pâté, on empruntait des livres et on allait pêcher des disques et des films que l’on consultait en famille. » « Il va y avoir de gros travaux dans l’ambassade de France à partir de mai prochain, relève de son côté Marie-Cécile Armand. Ils veulent probablement récupérer la médiathèque pour y mettre une partie du personnel. On sacrifie un lieu de partage avec la communauté coréenne pour des raisons purement logistiques. »

Cette disparition, si elle est confirmée, marquerait en tous cas la fin d’un symbole de la culture française à Séoul. La Médiathèque de l’Institut Français a probablement perdu une partie de ses habitués en déménageant une première fois au début des années 2000. Celles et ceux qui ont connu la capitale sud-coréenne avant cette date se souviennent de l’ancienne adresse près du Palais Gyeongbok, au nord de Séoul. A l’époque, le cinéma sud-coréen appelait la France à la rescousse dans sa lutte contre le rouleau compresseur d’Hollywood. La Médiathèque était alors un lieu de liberté, de débats et d’ébats. Les amoureux venaient regarder des films. On pouvait parler de tout.

Natalité en déclin

« Carrefour de l’information et de la culture, dont elle se veut l’expression vivante, la médiathèque-centre d’information est le lieu privilégié de la diversité culturelle en dialogue et du débat d’idées écrira quelques années plus tard, Marc Sagaert, alors chargé de mission auprès de la Direction générale de la coopération internationale et du développement au ministère des Affaires étrangères. L’époque a changé. Les usages ont évolué. Ce qui était « le plus grand réseau de médiathèques à l’étranger » doit s’adapter. Faut-il pour autant qu’il disparaisse ? Dans le contexte coréen, certains craignent que cela ne fragilise un peu plus la diffusion du français dans cette partie du monde. « Face à la natalité coréenne déclinante, les maternelles ont fermé en masse, les écoles primaires, les collèges et les lycées se restructurent s’inquiète Ida Daussy. En province, de nombreux départements de français à l’Université ont disparu faute d’apprenants. Et maintenant le gouvernement n’y croit plus, puisqu’on ferme la médiathèque. »

A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est l'envoyé spécial permanent de Radio France Internationale à Pékin. Co-fondateur d'Asialyst, ancien correspondant en Corée du Sud, il est tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.