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Chine : de Pingyao à Lianzhou, l'irrésistible ascension de la photographie (1/2)

RongRong&inri, Liulitun 2003, No.1, Gelatin Silver Print. (Courtesy of RongRong&inri and Three Shadows + 3 Gallery)
RongRong&inri, Liulitun 2003, No.1, Gelatin Silver Print. (Courtesy of RongRong&inri and Three Shadows + 3 Gallery)
L’automne et l’année 2017 viennent de s’achever en Chine et avec elles, une pléthore d’événements tous dédiés à l’image et à la photo en particulier. Depuis septembre, pas moins de 4 festivals, 2 foires, 1 triennale et l’ouverture d’un musée consacré ont rendu évidente l’importance du phénomène dans le pays. Retour sur la folle saison de la photographie et sa genèse en Chine, en deux parties. Avec aujourd’hui, le chemin parcouru de la banlieue de Pékin au delta de la rivière des Perles.
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Comme dans bien des domaines, c’est une histoire accélérée et amplifiée que vit le huitième art dans une Chine boulimique d’innovation et d’images. En 40 ans, la photographie, ou plutôt, les photographes ont pris leur distance avec l’imagerie de propagande, ont plongé dans la passion documentaire, la photographie conceptuelle ou plasticienne et ont enrichi la pratique de leurs désirs de réalité ou au contraire, d’expression subjective. Mais cela ne fait qu’une dizaine d’années que la photographie incarnée par les gens qui la pratiquent et la promeuvent s’est constituée en un réseau national. Un réseau dont l’influence s’étend au-delà du pays, venant peu à peu contrebalancer à la fois l’idée occidentale selon laquelle la photographie chinoise ne se voit que dans les foires européennes et américaines, et l’idée plus chinoise qu’elle est l’apanage de l’austère China Photographers Association.

Au commencement était la ville

En Chine plus qu’ailleurs, le développement culturel est indissociable du développement urbain. Pour le meilleur et pour le pire. Les villes, à la fois théâtres et catalyseurs des transformations du pays, ont toujours représenté un poste d’observation de la société et d’expérimentation pour les photographes, à la fois facteur d’aliénation et d’expression. Omniprésente dans le processus créatif, la ville est documentée, mise en scène, prise à parti, déconstruite, reconstruite ; elle est à la fois l’espace où la réalité se joue et le trou noir où les fictions s’inventent.
D’un point de vue plus pratique, les politiques urbaines ont largement façonné l’implantation du réseau artistique contemporain en Chine dans les années 2000. Mus par les directives des plans quinquennaux successifs, les cycles de destruction et de construction, d’abandon ou d’investissement de certaines zones, ont généré aussi bien des initiatives privées et audacieuses que de nouveaux pôles initiés par les autorités, soucieuses d’inclure l’économie culturelle dans leur localité, et de jouer ainsi un rôle sur le grand damier du soft power.
C’est dans ce contexte fascinant et agité qu’ont émergé festivals, biennales et musées dédiés à la photographie et que certains acteurs et artistes, jusqu’alors hors système, ont rejoint l’establishment ou le grand marché de l’art. Le parcours de RongRong par exemple, illustre bien les aléas de la vie d’artiste dans la capitale chinoise au tournant du XXIème siècle. Au milieu des années 1990, il capture les performances trash qui se pratiquent dans la communauté d’artistes de feu l’East Village. Au début des années 2000, il s’installe à Liulitun (un autre quartier modeste) avec sa femme Inri mais leur maison ne tarde pas à être écrasée par les bulldozers. Quand le couple emménage à Caochangdi en 2004, un autre village urbain, pauvre et loin de tout, la communauté artistique est sceptique. C’est pourtant là que leur projet Three Shadows, premier centre d’art dédié à la photo de la ville, voit le jour, preuve que tout est mouvement – dirait le vieux sage -, surtout dans les villes chinoises.
RongRong&inri, Liulitun 2003, No.1, Gelatin Silver Print. (Courtesy of RongRong&inri and Three Shadows + 3 Gallery)
RongRong&inri, Liulitun 2003, No.1, Gelatin Silver Print. (Courtesy of RongRong&inri and Three Shadows + 3 Gallery)

Pingyao, événement pilote

On est en 2000 quand le français Alain Jullien, qui après avoir fait ses armes dans le monde de la photo à New York, est professeur à Luoyang (province du Henan) et découvre People’s photography. C’est un étonnant journal en noir et blanc tiré à un million d’exemplaires où sont présentés avec une grande ouverture des photographes étrangers et locaux. Il ne tarde pas à devenir ami avec le rédacteur Si Sushi, basé à Taiyuan, la capitale provinciale du Shanxi. De leur amitié naît l’idée de monter un festival dédié à la photo à Pingyao, ville historique. Quand le gouverneur de la province demande à Alain Jullien : « Pourquoi Pingyao ? », il répond : « Aujourd’hui [année 2000], on dit que Pingyao est proche de Taiyuan. Si on y monte un festival, on dira que Taiyuan est proche de Pingyao. » Le gouverneur est séduit et la prophétie d’Alain Jullien se réalise. En ce début 2018, la vieille ville de Pingyao est largement associée au festival.
De gauche à droite, Alain Jullien, un membre de l'Ambassade de France à Pékin, Oleg Gouriev, vice-directeur de la maison de la photo de Moscou, Alain Sayag, conservateur au Centre Pompidou et Agnès de Gouvion St-Cyr du ministère de la Culture. (Copyright : Marc Riboud)
De gauche à droite, Alain Jullien, un membre de l'Ambassade de France à Pékin, Oleg Gouriev, vice-directeur de la maison de la photo de Moscou, Alain Sayag, conservateur au Centre Pompidou et Agnès de Gouvion St-Cyr du ministère de la Culture. (Copyright : Marc Riboud)
Quant à l’anecdote, elle traduit bien l’état d’esprit du début des années 2000 en Chine. Il ne fallait parfois guère plus qu’une opportunité et beaucoup d’audace pour monter un projet d’ambition internationale et trouver les moyens pour le réaliser. C’est le cas de Pingyao qui fût promu avec enthousiasme par le gouvernement local, trop heureux de développer le tourisme dans sa ville. De son côté, Alain Jullien trouvait l’appui en France d’Agnès de Gouvion St-Cyr alors en poste au ministère de la Culture, au Fonds national d’art contemporain, et d’Alain Sayag, conservateur du département photographie du Centre Pompidou. La première édition voit des noms comme Man Ray, Marc Riboud, Susan Meiselas, Antoine D’Agata, Martin Parr, Philip Blenkinsop, exposés aux côtés des Chinois An Ge, Aniu, Han Lei, Hong Lei, Shao Yinong, Li Lang. Ils sont exposés dans des maisons de bois millénaires et des cours carrées, le long des rues noires de monde. C’est un succès.
Depuis, le festival a largement été repris par la localité et semble avoir perdu en qualité au profit de la quantité. En 2017, la 17ème édition n’exposait pas moins de 2000 photographes de 12 pays différents et évoquait plutôt un vaste pot-pourri qu’un haut lieu du genre. Peu importe. Pingyao aura marqué le coup d’envoi d’une dynamique évènementielle autour de la photographie en Chine. Aujourd’hui, il existe une trentaine de festivals à travers le pays, à Lishui (Zhejiang), à Chongqing (Sichuan), à Jinan (Shandong), à Dali (Yunnan). Grands et petits, traditionnels ou contemporains, ils témoignent de l’engouement pour cet art populaire. Même si une poignée seulement a atteint un niveau international.

Canton-Lianzhou express

Loin de Pingyao et des plaines houilleuses du Shanxi, Canton, ville emblématique du boom économique des années 90, a inauguré son Museum of Arts dès 1997. En 2005, son directeur Wang Huangsheng y lance la première biennale de photographie, bien nommée « Re-viewing the City ». Il intègre Alain Jullien dans son équipe curatoriale. C’est une première pour la photo à un niveau institutionnel. La nouvelle garde chinoise y est rassemblée pour témoigner de la ville et de ses mutations : Aniu et ses échangeurs urbains, Luo Yongjin et ses curiosités architecturales « New residences », Zeng Yicheng et ses marginaux, aux côtés des travaux de photographes étrangers comme Daido Moriyama, Marc Riboud ou Martin Kollar. Malheureusement, la biennale ne fait pas long feu. Après la troisième édition en 2009 et la nomination d’un nouveau directeur au Musée, elle est mise en sommeil. Néanmoins elle aura permis de mettre en avant des photographes comme Wang Ningde, Wang Qingsong, Moyi, Luo Dan ou Zhang Hai’er. Ces derniers demeurent aujourd’hui les plus actifs et les plus influents de Chine.
Pendant ce temps-là à Lianzhou, une humble bourgade située à 250 kilomètres de la mégapole cantonaise, plus connue pour ses fondues de viande de chien et ses anciennes fabriques de sucre, que pour son penchant photographique, naissait également un festival dédié à la photo. C’est Duan Yuting, une diplômée en économie devenue directrice de la photo du People’s photography et amie d’Alain Jullien, le pionnier de Pingyao, qui est derrière cette initiative insolite. A la fin des années 90, elle décide de quitter le nord du pays, étouffant et rétrograde, pour s’installer dans la province du Guangdong, plus ouverte et libérale. Canton, quartier général de la presse nationale, connaît alors une véritable révolution photographique à laquelle Duan Yuting assiste avec passion.
Dans le cadre de son travail, elle rencontre en 2004 le maire de Lianzhou qui rêve de dynamiser la petite ville juchée en haut des montagnes Nanling. Le patrimoine industriel de Lianzhou colle parfaitement à l’esthétique brute des festivals contemporains, découverte via Alain Jullien. Elle ne tarde pas à inviter le Français et tout un groupe d’artistes, critiques et philosophes (la dame sait s’entourer), et transforme les anciennes usines de sucre et de chaussures de la ville en espaces d’exposition pour montrer les forces vives de la photographie locale et internationale. Ce genre de configuration n’est pas un cas isolé en Chine : une ville, des ressources, des autorités locales entreprenantes et hop ! un évènement est né. Mais rares sont ceux qui se pérennisent tout en gardant leur intégrité.
On peut dire que Lianzhou a gagné ce pari, au-delà même de toute espérance. En décembre 2017, ce n’est pas seulement une douzième édition du festival, toujours novateur et exigeant, que Duan Yuting célèbre, mais également l’ouverture officielle du Musée de la photographie de Lianzhou, entièrement financé par le gouvernement local – une première en Chine ! L’architecture même du musée, niché au cœur de la petite ville, imbriqué dans la vie citadine et bâti en partie avec des matériaux anciens et recyclés, contraste avec le gigantisme architectural dont se dotent habituellement les villes chinoises pour prouver leur modernité.
Exposition du photographe chinois Zhang Hui dans une des salles du Musée de la photographie de Lianzhou. (Courtesy of Lianzhou Foto)
Exposition du photographe chinois Zhang Hui dans une des salles du Musée de la photographie de Lianzhou. (Courtesy of Lianzhou Foto)
Aux commandes du musée, Duan Yuting et François Cheval, qui collabore avec elle depuis plus de dix ans. Libéré de ses fonctions au Musée Nicéphore Niepce de Chalons-sur-Saône, le Français conseille la partie chinoise. « 34 ans dans les musées français, explique-t-il, un parcours qui a commencé dans le Jura pour s’achever à Chalon-sur-Saône. Un savoir-faire hérité aussi d’une tradition revendiquée, celle de la Révolution Française, à l’origine de l’idée du musée. Ce que Duan Yuting recherchait, ce qu’elle a peut-être trouvé en moi, est avant tout un questionnement : un musée pour quoi et pour qui ? »
Plan du Musée de la photographie de Lianzhou. (Courtesy of Lianzhou Foto)
Plan du Musée de la photographie de Lianzhou. (Courtesy of Lianzhou Foto)
Aujourd’hui en Chine, la culture se consomme comme des bonbons et les espaces d’art servent souvent de décor aux selfies. Dans ce contexte, la philosophie et les actions de Duan et Cheval envers cet art ambigu, à la fois contenant et contenu, reflet et chimère de notre monde sensible, sont assez décoiffantes. Prenez l’édition 2016 intitulée « As entertaining as possible » (« Aussi divertissant que possible »), comme celle de 2017, « Me and my selfie stick » (« Ma perche à selfie et moi ») : elles sonnent comme des avertissements destinés aux moutons que nous devenons à force de contempler notre reflet mis en scène dans un décor de plaisir permanent. Conscient des dérives consuméristes et narcissiques de nos sociétés, Duan Yuting et François Cheval ont avant tout pensé leur musée comme une alternative au flot continu et superficiel des images du quotidien.
« Très tôt, confie François Cheval, j’ai ressenti la puissance d’expression de l’art et de la photographie, leur capacité d’instituer des moments de compréhension critique et poétique du monde, au-delà des mots. L’art est empathie. Je suis au service de tous ceux qui sont exclus du savoir et pour moi, exposer, c’est lutter au quotidien contre l’ignorance dans laquelle certains veulent laisser la majorité des gens. »
Inauguré le 2 décembre dernier en même temps que le festival à qui il sert maintenant de QG officiel, le musée est sorti de terre en trois ans seulement. Non pas pour des raisons court-termistes, mais pour s’inscrire dans la continuité d’un événement qui a déjà fait ses preuves.
« Avec 100 000 spectateurs par an au festival, le public existe déjà, ajoute François Cheval. La nouvelle ligne de train à grande vitesse reliant Canton à Lianzhou devrait désenclaver encore plus cette région et apporter au musée une autre audience. Le lendemain de l’inauguration, le musée était noir de monde. Les habitants du quartier, les premiers, se sont rués et se sont appropriés le musée qu’ils ont vu s’édifier. »
De retour au Musée des Arts du Guangdong à Canton, l’arrivée de Wang Shaoqiang fait renaître la photographie dans ses murs sous la forme d’une triennale accessible jusqu’au mois de mars prochain. Thomas Sauvin, l’artiste collectionneur derrière « Beijing Silvermine », gigantesque archive de négatifs trouvés, y exposait « No More No Less », sa collaboration avec le Japonais Kensuke Koike. Il s’agit d’une série de photographies issues d’un recueil de négatifs datant des années 1980 qui compile les exercices studieux d’un étudiant en photographie. Les tirages produits à partir des négatifs sont ensuite placés entre les mains expertes du Japonais qui muni d’un cutter et d’un rouleau de scotch, les découpe et les réinvente avec maestria.
"No More No Less " par Thomas Sauvin et Kensuke Koike. (Courtesy of Thomas Sauvin)
"No More No Less " par Thomas Sauvin et Kensuke Koike. (Courtesy of Thomas Sauvin)
Dans le musée, l’exposition « No More No Less » a été placée face au travail de Cai Dongdong. L’homme est un amateur d’images anciennes – notamment des noir et blanc de propagande – et ajoute des éléments plastiques dans ses photographies – ici un miroir, là une flèche. « Il brouille ainsi la trame de leur sens premier et de leur charge documentaire, explique Thomas Sauvin. J’ai trouvé cette mise en quinconce intéressante. Dans les deux cas, il y a manipulation du support argentique. On sent que Bao Dong et Alejandro Castelote, les commissaires, ont pensé à l’interaction des œuvres entre elles plutôt que d’investir l’espace par bloc thématique. »
Au troisième étage du musée, la grande rétrospective commissionnée par Zeng Han remplit l’espace : « Cantonese Imaging 
— A Transition of Pearl River Delta Photography in Parallel to the History of Globalization ». Un retour sur la place particulière que la région du delta de la rivière des Perles occupe dans l’histoire de la photographie en Chine. D’abord immortalisée par le photographe britannique John Thomson, elle fut en effet un point névralgique des échanges commerciaux avec les puissances étrangères au XIXème siècle et de fait, une zone où la pratique s’est développée localement. Cette vaste exposition permet un retour dans le temps et l’histoire du pays. On redécouvre de saisissantes vues de la baie de Hong Kong sur plaques de verre, des portraits à l’albumine de Chinois drapés dans de longues robes du temps de l’empire mandchou, puis des clichés du renommé Sha Fei, le premier « reporter de guerre » à qui l’on doit des témoignages de l’agression japonaise ou de la Longue Marche (1937). Quant aux saynètes de Meng Minsheng (1919-2006), elles sont remarquables d’invention et d’audace : avec douceur et humour, elles mettent en scène des actes de la Révolution culturelle, un des épisodes les plus traumatiques de l’histoire chinoise contemporaine, qui encore aujourd’hui n’autorise guère de second degré.
Par Léo de Boisgisson
Retrouvez la semaine prochaine la seconde partie de cet article : « Chine : de Jimei à Shanghai, l’irrésistible ascension de la photographie (2/2) »
A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.