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Chine : d'Arles à Shanghai, l'irrésistible ascension de la photographie (2/2)

La foire PhotoFairs Shanghai en Septembre 2017. (Courtesy : PhotoFairs Shanghai)
La foire PhotoFairs Shanghai en Septembre 2017. (Courtesy : PhotoFairs Shanghai)
Qui peut ignorer aujourd’hui la photographie chinoise ? Depuis septembre dernier, pas moins de 4 festivals, 2 foires, 1 triennale et l’ouverture d’un musée consacré ont rendu évidente l’importance du phénomène dans le pays. Retour sur la folle saison de la photographie et sa genèse en Chine, en deux parties. Nous parlions de Pingyao et Lianzhou, le voyage continue aujourd’hui à Jimei, nouveau lieu d’adoption des Rencontres d’Arles en Chine, et à Shanghai.
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Contexte

Comme dans bien des domaines, c’est une histoire accélérée et amplifiée que vit le huitième art dans une Chine boulimique d’innovation et d’images. En 40 ans, la photographie, ou plutôt, les photographes ont pris leur distance avec l’imagerie de propagande, ont plongé dans la passion documentaire, la photographie conceptuelle ou plasticienne et ont enrichi la pratique de leurs désirs de réalité ou au contraire, d’expression subjective. Mais cela ne fait qu’une dizaine d’années que la photographie incarnée par les gens qui la pratiquent et la promeuvent s’est constituée en un réseau national. Un réseau dont l’influence s’étend au-delà du pays, venant peu à peu contrebalancer à la fois l’idée occidentale selon laquelle la photographie chinoise ne se voit que dans les foires européennes et américaines, et l’idée plus chinoise qu’elle est l’apanage de l’austère China Photographers Association.

La constellation Jimei X Arles

La première incursion des Rencontres d’Arles en Chine date de 2010 à Pékin. Le festival porte alors le nom de Photo Spring via l’action conjuguée de RongRong et son centre Three Shadows, de l’ambassade de France en Chine, et de Bérénice Angremy, actrice importante des échanges culturels franco-chinois. Pendant trois ans, une sélection issue du prestigieux festival français migre dans les espaces de briques grises du district de Caochangdi. Elle suscite une réaction enthousiaste du public, mélange interlope de villageois et de jet-set internationale, et impose Three Shadows comme pôle local de la photo.
Trois ans plus tard, en 2015, alors que Sam Stourdzé a succédé à François Ebel à la direction du festival arlésien, RongRong, réactive les « relations » dans sa province natale du Fujian et trouve un nouvel écrin à l’événement, dans le nouveau quartier de Jimei de la périphérie de Xiamen (province du Fujian). Le festival re-baptisé « Jimei X Arles International Photography Festival » propose une nouvelle plateforme pour exposer des temps forts du festival français au public local, tout en continuant le travail de promotion de la jeune photographie chinoise initié par Three Shadows à Pékin. Nommée co-directrice de l’événement par RongRong et Sam Stourdzé, Bérénice Angremy rejoint l’équipe avec sa collaboratrice Victoria Jonathan. Contentes de cette troisième édition les deux jeunes femmes commentent :
« Le festival a attiré 60 000 personnes depuis son ouverture en novembre ! Pour nous c’est un tournant pour le festival qui est encore jeune mais bénéficie de l’expérience et du savoir-faire de deux institutions de référence en Occident et en Chine. 40 expositions, 250 artistes, 25 commissaires, ça a été beaucoup de travail ! En termes de contenu artistique, de scénographie, de fréquentation et de visibilité, c’est un bilan très positif. »
Comme beaucoup de « nouveaux quartiers » en Chine, Jimei est encore peu peuplé et quelques jours avant l’inauguration en novembre, la gigantesque Grand-Place du district encadrée de sévères bâtiments officiels paraît un peu fantomatique… L’équipe du festival compte beaucoup sur l’ouverture prochaine du métro pour connecter le festival à Xiamen et faire vivre le lieu.
« A long terme, commente Bérénice Angremy, nous souhaitons travailler avec les autorités pour que le festival relie plusieurs sites emblématiques et très fréquentés dans toute la ville (sans tomber dans le piège de multiplier trop de lieux impossibles à visiter en peu de temps). Arles, c’est un formidable festival de photographie mais également un facteur d’attractivité touristique, 400 emplois, 23 millions d’euros de retombées économiques pour le territoire. La ville a fait de la culture un atout pour son développement et c’est un modèle intéressant en Chine où comme chacun sait les villes poussent comme des champignons ! »
Si le quartier de Jimei est encore en devenir, le contenu artistique du festival s’impose déjà par sa qualité comme l’attestent les 40 expositions élégamment mises en scène. « Le savoir-faire, l’ingénierie et la « patte » d’Arles » sont bien là, souligne Bérénice. Parmi la sélection, on retrouve 8 moments forts venus d’Arles dont Early Works de Joel Meyerowitz, Superfacial d’Audrey Tautou, Les Gorgan de Mathieu Pernot, ou encore Iran : Année 38 avec 66 photographes iraniens. S’ajoutent 4 expositions « CHINA PULSE » conçues par de jeunes commissaires d’expositions chinois ou étrangers spécialistes de la Chine, ainsi qu’une exposition solo de Wang Wusheng, maitre de la photo pictorialiste chinoise, ou encore une exposition dédiée à la scène indonésienne.
Sun Yanchu et Feng Li, les deux photographes nominés par Thomas Sauvin pour le Jimei X Arles Discovery Award. (Courtesy of Thomas Sauvin)
Sun Yanchu et Feng Li, les deux photographes nominés par Thomas Sauvin pour le Jimei X Arles Discovery Award. (Courtesy of Thomas Sauvin)
En plus des expositions, Jimei X Arles propose deux prix intéressants. Le premier est dédié aux photographes émergents (le Jimei x Arles Discovery Award) qui, en plus d’une dotation très élevée (200 000 yuans, soit plus de 25 000 euros), assure au gagnant une exposition à Arles l’été suivant. Cette année, c’est le photographe sichuanais Feng Li, que l’on retrouvera dans les espaces des Ateliers SNCF dès le mois de juillet. L’autre prix, le Jimei x Arles – Madame Figaro China Women Photographers Award, monté avec Madame Figaro-Chine, est, comme son nom l’indique, dédié aux femmes photographes. Cette année, c’est la jeune Guo Yingguang qui a remporté le prix avec sa série « The Bliss of Conformity » sur le phénomène des mariages arrangés en Chine.

Shanghai, hub bouillonnant

Alors que Pékin, la capitale du Nord, subit le vent puritain de Xi Jinping sur la culture depuis 2013, Shanghai la mégalopole cosmopolite, s’affirme comme le nouveau hub incontournable de l’art contemporain. Des galeries sélectives, une biennale d’art, une impressionnante « Power Station of Art » et des nouveaux venus comme le Yuz Museum et le Long Museum (ouverts tous deux par des millionnaires-collectionneurs éclairés) en font une destination de choix pour montrer et… vendre ! En effet, si les artistes créent et exposent un peu partout en Chine, c’est bien à Shanghai qu’est le cœur du business aujourd’hui. Steven Harris, le directeur de l’influente galerie M97, a été bien inspiré de s’y installer alors que le marché y était encore embryonnaire.
« J’ai commencé à travailler sur le projet de galerie en 2003. A l’époque, le marché était concentré à Pékin. Entre 2003 et 2006, le district artistique de 798 dans la capitale, attirait tout le monde mais les prix étaient instables. J’ai préféré le calme de Shanghai pour travailler de mon côté », commente Steven Harris alors que sa galerie vient de déménager dans un vaste espace post-industriel en plein centre-ville. Connu pour sa fiabilité et sa fidélité aux artistes qu’il représente, Harris a participé au succès commercial de photographes comme Wang Ningde ou le jeune Huang Xiaoliang.
En 2014, le groupe World Photography Organisation déjà présent à Londres et à San Francisco a préféré Shanghai à Hong Kong pour y implanter une branche de Photo Fairs, foire dédiée à la photo et à la vidéo qui se révèle être un bon poste d’observation des tendances du marché.
« Nous assistons à une transition au niveau du type d’œuvres vendues au long des 4 éditions de la foire. Au début, il y avait un grand engouement des acheteurs pour la photo de mode. Maintenant, les travaux plus conceptuels ou abstraits se vendent aussi très bien, commente Han Peipei, la directrice adjointe de Shanghai Photo Fairs. On sent que les acheteurs sont plus audacieux qu’avant, qu’ils ont élargi leur connaissance et leur vision de la photographie. En septembre dernier, on a exposé des œuvres de 4 des gros collectionneurs chinois : Adrian Cheng, David Chau, Jenny Jinyuan Wang et Thomas Shao dans le but de montrer aux collectionneurs novices que la photo est un médium accessible et un investissement intéressant. »
La photo gagne donc en attractivité auprès des Chinois nantis et soyons honnêtes, occidentalisés. Quid des institutions locales dont le travail de recherche et d’acquisition demeure fondamental dans le processus de valorisation artistique et de la reconnaissance culturelle du médium ?
« A part SCôP (Shanghai Center of photography) ici à Shanghai et Three Shadows à Pékin, rares sont les institutions à considérer la photographie contemporaine comme un médium artistique à part entière. Malheureusement dans beaucoup de musées chinois, exception faite du Musée de Shanghai, la photo est encore perçue comme un simple matériel documentaire et ne fait pas vraiment partie des collections », explique Karen Smith, critique et commissaire britannique qui co-pilote SCôP avec son mari le photographe Liu Hung Shing (Prix Pulitzer 1992).
Inauguré en 2015 dans la zone du West Bund où se concentrent lieux d’arts et shopping contemporain, SCôP fait penser à une MEP (Maison Européenne de la Photographie) version shanghaïenne. « La mission de SCôP est très liée à la vision de la photographie de Liu, commente Karen Smith, et il entend la présenter dans son intégralité, de la photo documentaire à la photo d’art tout en instaurant dialogue et réflexion autour de l’image et de son rôle dans nos sociétés et nos vies. Pour ce qui est du financement de SCôP, c’est Liu encore une fois qui va au-devant des sponsors et des mécènes via notre board, c’est beaucoup de travail ! Malgré tout, nous jouissons d’une relation de confiance avec les photographes qui nous aident à constituer notre collection grâce à des dons précieux. Ce qui fait se poser la question du développement de notre institution sur le long terme, car en Chine il y a beaucoup d’incertitudes. »
Que de chemin parcouru de Pingyao 2001 à aujourd’hui ! L’irrésistible ascension de la photographie en Chine est concomitante du boom des industries culturelles, un moment à la fois propice pour la diffusion des talents dans des infrastructures flambant neuves et ambiguës dans un contexte politique de moins en moins libéral. La censure n’est jamais loin quand il s’agit d’image, comme en attestent les bandes noires collées sur les œuvres sensibles à Lianzhou et même à Photo Fairs (Robert Mapplethorpe n’a pas plu à tout le monde). Malgré tout, elle n’a jamais empêché les Chinois de créer et d’entreprendre, la formidable vitalité de ce réseau photographique en témoigne. L’enjeu pour toutes ces forces en place repose maintenant sur leur capacité à inscrire leur action sur le long terme, s’éloigner de la nature « événementielle » de la culture et au contraire, se coller au travail fastidieux des fondations. Les acteurs présentés dans cet article ne sont pas nés de la dernière pluie et savent naviguer en eau trouble. Gageons que leur mission soit prospère et dure 10 000 ans.
Par Léo de Boisgisson
A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.