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Chine : nuit blanche à Chengdu

Le photographe chinois Fengli. (Copyright : Fengli)
Le photographe chinois Fengli. (Copyright : Fengli)
*Un Virtual Private Network (VPN) ou réseau privé virtuel permet de surfer sur Internet en tout anonymat et de contourner ainsi la censure.
Vous n’avez sans doute jamais entendu parler de la photo de Fengli parce qu’il n’a pas de VPN* et n’apparait sur aucun des réseaux sociaux occidentaux. Pourtant, les scènes et les portraits surréalistes qu’il capture au flash dans les rues et les banlieues de Chengdu, ville du centre-ouest de la Chine, font de lui un artiste singulier. Né en 1971 dans la capitale du Sichuan, Fengli a grandi dans l’animation des vieux quartiers, collé aux pattes de son grand-père. Flâneur du dimanche et photographe titulaire du département de la communication du gouvernement provincial, Fengli voit double. D’un côté, artisan-ouvrier de la propagande officielle, et de l’autre, capteur de tous les à-côtés burlesques de la réalité chinoise, Fengli navigue à vue sur les eaux troubles d’un pays en constante mutation. Léo de Boisgisson l’a suivi pendant une journée, depuis l’ancien quartier de son enfance jusqu’aux chaises en bambou du Parc du Peuple. Rencontre et découverte en portfolio des clichés pris durant cette excursion épique dans Chengdu.

Un temple, un mall

Il est 11 heures 30. Fengli m’attend en bas du bâtiment où je loge durant mon séjour à Chengdu. Il est souriant mais un peu gêné du gris qui plombe le ciel, un smog compact qui n’est pas le brouillard poétique dont la ville est traditionnellement nimbé, mais bien un amas de particules fines polluantes malheureusement devenues le dénominateur commun des grandes villes de Chine. Le soleil est rare à Chengdu, me dit-il. Nous roulons vers l’est de la ville en direction du Temple de la Grande Miséricorde.

C’est là que Fengli a grandi, principalement élevé par ses grands-parents paternels et c’est là qu’il a développé sa pratique photographique, profitant de la liberté de son poste de fonctionnaire au département de la communication de la province où il travaille toujours. Joyau de l’architecture de la dynastie Tang, le temple est encore debout. Mais il est maintenant mitoyen de Taiguli. Ce complexe commercial d’assez bonne facture s’est immiscé dans le tissu du temple et des anciennes ruelles qui formaient tout un réseau de vie et de culture dans le quartier jusqu’à sa destruction en 2008. Les pavillons et maisons les plus dignes d’intérêt patrimonial ont été indexées par les enseignes de luxes et les restaurants haut de gamme, et l’ancien réservoir à manuscrits où l’on stockait les parchemins est devenu un décor à selfie comme les statues de panda qui ornent la ville.

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)

 
 
La rue du marché au son, la rue du tissu rouge, la rue des chapeaux de gaze… Fengli se souvient de l’animation qui régnait dans ce quartier très dense. Il se souvient de son grand-père qui, taxé de contre-révolutionnaire, devait sortir la nuit pour en balayer les rues. Lui, l’enfant candide, trouvait cela très amusant. Nous pénétrons dans le monastère où le manège des dévots bat son plein. La fumée de l’encens se mélange à celle des énormes bougies en forme de lotus roses qui se consument comme d’étranges bouts de chair. Certains des pavillons du complexe monastique ont été non pas rénovés mais recopiés à la manière ancienne. Ce qui énerve profondément Fengli : « J’aurais préféré qu’ils cassent ces parties sans les reconstruire, plutôt que de faire ces immondes répliques. »

Est-ce que c’était mieux avant ?

Tout a changé dans le quartier de son enfance, comme partout en Chine. Et comme beaucoup de Chinois de sa génération, il est nostalgique. Nostalgique de son enfance où tout était fruste, mais simple. Nostalgique de la Chine au tout début de son ouverture, qui découvrait avec passion le reste du monde et l’ivresse naïve d’une liberté nouvelle. En vingt ans, Chengdu a changé de visage et s’est aligné aux normes de la verticalité en dépit de la vie « horizontale », celle des promeneurs, des rêveurs, des badauds et des vélos. Un affront à cette capitale connue pour sa nonchalance mais qui demeure malgré tout un havre de douceur en comparaison de Pékin et Shanghai. De fait, Chengdu est le fief de nombreux artistes fort réputés en Chine, et qui ne la quitteraient pour rien au monde.

« Nous vivons une époque où tout change très vite. D’un côté, on ne peut pas nier que notre vie est plus pratique qu’avant : le niveau de vie s’est amélioré et nous sommes tous hyper connectés. Sur ce dernier point, je me demande si c’est un mal ou un bien. Tout est très contradictoire. Par exemple, je suis très attristé par la disparition des quartiers anciens, mais je ne souhaite à personne d’habiter dans une vieille maison de bois qui prend l’eau à chaque averse… »

Après un moment de silence, il ajoute : « Je pense que la planification urbaine qui a cours en Chine depuis 20 ans est un désastre pour le tissu social, la vie humaine. Je suis triste de voir Chengdu perdre sa vie de quartier, et je ne comprends pas pourquoi les dirigeants mettent systématiquement tout ce qui est vernaculaire à la poubelle alors que c’est une partie intégrante de notre culture. »

Après avoir fait patiemment la queue devant un des restaurants de Taiguli, pris d’assaut à l’heure du déjeuner comme toutes les adresses réputées de Chengdu, nous arrivons dans une salle bondée où les locaux s’adonnent aux plaisirs de la cuisine régionale, rouge, pimentée, incandescente. Nous commentons les plats qui arrivent sur notre table. Fengli regarde d’un air interrogatif le poulet aux cacahuètes flanqué de deux tranches de pain de mie. « Pas très authentique » comme recette.

Le rythme de la rue

Après le repas, nous reprenons notre chemin à travers la ville. Fengli est un flâneur professionnel et de ce fait un excellent guide. L’air de rien, il dégaine son Sony numérique et prend des photos au flash sans s’arrêter de marcher. Il n’est ni un praticien de l’instant décisif, ni un esthète en quête de mise en scène. L’instant décisif, c’est maintenant : pour rien au monde il ne se placerait à un endroit pour l’attendre. Chaque cliché qu’il prend est une rencontre, souvent fortuite et peu arrangeante, avec le destin. Alors que nous nous engageons dans des rues commerçantes décrépies remplies de vendeurs de ballons et de cannes à sucre, il tire le portrait de quinquagénaires excentriques, immortalise les défauts d’une coloration capillaire, le reflet d’un tissu bon marché. Certains lui sourient, d’autres clignent des yeux sans bien savoir ce qui vient de leur arriver, au moment où ils le réalisent, Fengli a déjà disparu dans la foule compacte du week-end.
Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)
Extrait de "White Nights" par Fengli. (Copyright : Fengli)
« J’aime les endroits peuplés. Les gens m’intéressent, c’est ma principale source d’inspiration. Je n’ai encore jamais éprouvé le besoin d’aller loin de Chengdu et même de certains quartiers pour trouver matière à mon travail. Toutes ces photos font partie d’une même série « Baiye » (白夜 – traduit « White Nights » en anglais) que je réalise depuis plus de 10 ans. Je ne fonctionne pas par projet, je nourris UN projet, inlassablement. Je ne me soucie pas des histoires et du contexte des personnes et des paysages que je capture : de fait, mes photos n’ont pas de légendes. Parfois quand j’expose, les galeries me demandent tout de même de donner un nom à mes clichés, alors j’ajoute peut-être un lieu et une date mais c’est subsidiaire ; c’est ce qui fait ma différence avec les photojournalistes. Mes photos sont ancrées dans le réel mais ma démarche est purement subjective. »

Nous poursuivons notre chemin et traversons un immense carrefour surplombé d’un écran LED d’une trentaine de mètres. Les photos qui y défilent montrent des vues de zones périurbaines verdoyantes et gorgées de soleil, en complet décalage avec les paysages grisâtres du quotidien. Le plus comique, c’est que c’est Fengli l’auteur de ces photos !

« Dans le cadre de mon travail, me confit-il, je photographie des hubs technologiques, des usines ultra-perfectionnées et des dirigeants très fiers de leurs réalisations. Quant à ces paysages idylliques, ils sont bien sûr rehaussés en couleur, mais je fais les shootings pendant la quinzaine de beaux jours qui existe à Chengdu au printemps. Donc, tout n’est pas trafiqué, haha ! »

« Je ne suis pas malheureux dans mon travail et je ne veux pas faire une critique de mon département, poursuit-il. Après tout, c’est grâce au temps libre qu’il m’octroie que j’ai le temps d’explorer sans cesse la ville. Mes collègues connaissent une partie de mon travail, pas tout évidemment… Et puis je pense que le fait de travailler pour la propagande a aiguisé mon œil à percevoir tous les à-côtés de la réalité « officielle ». Ma femme me dit souvent que mes photos sont bizarres. Je lui réponds que ce n’est pas de ma faute si toutes sortes de choses étranges se produisent sous mes yeux ! »

Twilight zone

En effet, les photos de Fengli recèlent souvent une atmosphère « bunuelesque » où les visages blanchis par le flash surgissent d’une manière spectrale dans un environnement un tantinet ténébreux. Les paysages aussi, expositions de luminaires en rase campagne ou kermesses géantes, sont résolument surréalistes. Mais c’est le lot de toute la réalité chinoise, une réalité où les transformations sont tellement intenses qu’elles nous plongent tous les jours dans un monde qui flirte avec le fictif. En revanche, Fengli n’a jamais un regard malveillant ou moqueur sur les choses et les gens qu’il photographie. Quand il passe en revue les images sur son appareil, il est fasciné par toutes les postures que les humains adoptent dans leur cheminement quotidien, émerveillé par leurs gestes, incongrus parfois, les manies qui se lisent sur leur corps, leur manière de traverser la vie, comme cet enfant qui marche la tête posée dans la main de son grand-père, croulant sous un gros cartable.
« J’ai eu le déclic pour « White Nights » un jour où je devais couvrir un événement organisé en banlieue de Chengdu par le gouvernement. Il s’agissait d’une gigantesque fête des lumières où d’énormes structures avaient été montées là, en pleine campagne, sans personne autour. Quand je suis arrivé sur le site, les techniciens étaient encore en train de faire des tests de lumière et il y avait ce sapin de Noël d’une trentaine de mètres qui se dressait comme ça devant moi et diffusait un halo lumineux. Comme d’habitude, le temps était couvert et on ne distinguait pas vraiment le jour de la nuit : c’était fantomatique. J’ai vraiment été marqué par cette vision digne d’un film d’Angelopoulos ou de Tarkovksi. Et c’est comme ça que j’ai décidé de prendre cette orientation dans ma photo et de montrer à quel point le réel ici semble irréel. »

Nous arrivons au Parc du peuple, un des poumons de la ville où le troisième âge se donne rendez-vous pour chanter des airs populaires, s’ébrouer sur de la « sino-danse » jouée à plein pot sur des enceintes grésillantes ou placarder des annonces pour marier leur enfant unique à l’ombre des bambous. Mais la véritable attraction, c’est la maison de thé où les locaux, les vrais, les purs, viennent passer un bout d’après-midi à discuter en buvant du thé aux fleurs et grignoter des graines sur de solides chaises de bambous. L’endroit grouille de vie et tous les natifs de la ville vous diront qu’il représente l’authentique « lifestyle » du Chengdu d’antan. Autrefois, les maisons de thé étaient aussi nombreuses que nos cafés en France, mais une fois encore l’effort de « normalisation » impulsé par le gouvernement local a eu raison d’elles.

Après avoir bu force thé, nous regagnons la voiture de Fengli et longeons la rivière de brocart. Quel nom enchanteur pour ce cours d’eau verdâtre flanqué d’immeubles de 30 étages et de karaokés. Il évoque le temps où Chengdu était le centre du commerce de brocart de soie. Comme tout en Chine, le nom poétique est resté mais les multiples revirements historiques et urbains ont fait table rase du lieu authentique. Les choses du passé sont recyclées en lieux touristiques ou remplacées par une plaque commémorative en bronze moche. C’est comme ça. On ne va pas pleurnicher pour quelques siècles d’histoire…

« Quelque part, je me sens obligé de prendre des photos de cette vie locale qui se transforme et disparait peu à peu. C’est aussi pour ça que je reste concentré sur « White Nights » et que je ne cherche pas à expérimenter de nouveaux média. Les déclinaisons formelles n’ont que peu d’importance : ce qui compte c’est de documenter la vie autour de moi et pour cela je me dois d’être constant. »

Extraits de la série « White nights », réalisée entre 2005 et 2015

“White Nights” est une série frappante par la quantité des images produites et les drôles de spécimens qui peuplent le monde crépusculaire de Fengli. Hommes, femmes, enfants, chiens ou chats, tous semblent tenir un rôle dans le spectacle tantôt comique tantôt macabre de la vie. Impossible de rester indifférent devant certains visages, déformés ou hagards, devant certaines silhouettes grotesques et leurs tenues chamarrées qui scintillent dans l’obscurité…
Fengli a déjà obtenu le prix du festival de Photographie de Jinan (Shandong) et le prix du Jury de Lianzhou Foto en 2012. « White Nights » a aussi été montré dans le cadre de la biennale de photo Zongmu à Chengdu et de l’exposition solo dédiée à l’artiste au Musée Nua à Nankin en 2016.
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Sans titre. Extrait de la série "White Nights 2005-2015" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Sans titre. Extrait de la série "White Nights 2005-2015" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Sans titre. Extrait de la série "White Nights 2005-2015" par Fengli. (Copyright : Fengli)

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Sans titre. Extrait de la série "White Nights 2005-2015" par Fengli. (Copyright : Fengli)

 
 
A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.