Politique
Analyse

Chine : du bon usage des symboles selon Xi Jinping

Un habitant de Shanghai passe devant une photo du président chinois Xi Jinping le 28 septembre 2017. (Crédits : AFP PHOTO / CHANDAN KHANNA)
Un habitant de Shanghai passe devant une photo du président chinois Xi Jinping le 28 septembre 2017. (Crédits : AFP PHOTO / CHANDAN KHANNA)
« Prince rouge », « nouvel empereur », « héritier de Mao », « homme le plus puissant du monde »… Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire la concentration du pouvoir dans les mains de l’actuel président de la Chine. Cette incarnation forte du leadership dans le pays le plus peuplé du globe tranche avec la communication de l’équipe dirigeante précédente. Bien sür, Xi Jinping a poussé pour faire table rase du passé et imposer sa marque. Mais une erreur fondamentale de communication a été commise en amont sous la présidence de Hu Jintao, incapable de jouer des symboles et de construire un imaginaire national fort. Et c’est bien dans cette dimension du symbolique qu’excelle aujourd’hui le président Xi, dans la communication qu’il met en oeuvre pour asseoir son pouvoir.

Contexte

A l’époque de Hu Jintao et Wen Jiabao (2002-2012), c’était bien plus la fonction que l’homme qui était mise en avant. La dialectique de communication oscillait entre un président Hu froid et distant, voire quasi-robotique, incarnation de l’élite technocratique du PCC, et le Premier ministre Wen, surnommé « Grand-Père Wen » (Wen yeye), se plaçant en homme proche du peuple et compatissant. D’une part, l’efficacité minutieuse des ingénieurs bâtisseurs qui ont façonné la puissance retrouvée du pays, le « coté Hu » et d’autre part, la bonté traditionnelle du Parti envers les masses populaires, le besoin d’être « au service du peuple », le « coté Wen ». Cette mécaniques bien rodée devait permettre d’atteindre une « société harmonieuse » basée sur un « développement scientifique », les concepts-clés de l’ère Hu Jintao. La séparation des rôles devait aussi démontrer que c’était bien le Parti et ses insondables courants qui étaient aux commandes, et non les hommes.

Mais au final, cette stratégie a plutôt engendré un sentiment de distanciation vis-à-vis du pouvoir, une dissolution de la force de frappe de la propagande au sein de la population. Si l’on demandait en 2017 à un passant d’une ville moyenne chinoise quels sont les concepts idéologiques et les réalisations principales du président Hu Jintao, il parlerait sans doute de la « société harmonieuse » et des JO de 2008. Mais il serait incapable de citer un grand projet ou un slogan vraiment fédérateur. Malgré un bilan somme toute honorable au niveau économique et social, il ne reste quasiment rien aujourd’hui qui soit porté au crédit de l’ancienne équipe dirigeante.

Alchimie rouge

Touristes venus visiter la grotte troglodyte à Liangjiahe (province du Shaanxi) dans laquelle l'actuel président chinois Xi Jinping a vécu lorsqu'il fut l'un des milliers de "jeunes instruits" envoyés à la campagne par Mao. (Crédits : AFP PHOTO / STR / via AFP)
Touristes venus visiter la grotte troglodyte à Liangjiahe (province du Shaanxi) dans laquelle l'actuel président chinois Xi Jinping a vécu lorsqu'il fut l'un des milliers de "jeunes instruits" envoyés à la campagne par Mao. (Crédits : AFP PHOTO / STR / via AFP)
Être le fils d’un grand nom de la révolution communiste, un « prince rouge » élevé dans les hautes sphères de Zhongnanhai à Pékin, pourrait sembler difficile à concilier avec l’image d’un homme proche du peuple. Vu de l’Occident, cette faction des « princes rouges » qui mène un accaparement du pouvoir face au clan des Jeunesses Communistes de Hu Jintao n’a véritablement rien de populaire. Sans doute parce qu’il l’a vécu de près, Xi Jinping n’a pas oublié toute la puissance des slogans, l’impact des affiches, la force des symboles rabâchés sans cesse durant la Révolution culturelle. Il s’appuie donc sur sa propre expérience de cette période, quand il fut envoyé à la campagne à Liangjiahe dans le Shaanxi, pour se construire un récit idéalisé, repris dans les biographies officielles, et pouvoir revendiquer un lien privilégié avec le peuple (lire notre article). Le « jeune instruit » Xi s’est frotté au monde rural, il a connu la vie dure, il comprend le peuple. Il peut à la fois revendiquer le passé glorieux d’un père héros de la révolution puis grand architecte de l’ouverture économique, et une proximité « forte » avec le peuple. « Xi Dada », l’oncle Xi, est né !
Et oncle Xi ne lésine pas sur la propagande autour de sa personne. En col Mao sur des affiches géantes, sur les calendriers, sur le fond des assiettes décoratives, son image est omniprésente. La grotte dans laquelle il a vécu durant la Révolution culturelle est désormais un lieux de « tourisme rouge », au même titre que le village natal du Grand Timonier. Ce culte de la personnalité est totalement assumé et pour Xi Jinping, c’est une nécessité pour s’inscrire dans la lignée des grands dirigeants chinois. De plus en plus clairement, apparaît sa volonté d’imposer un « storytelling » du développement national, allant de Mao Zedong à Deng Xiaoping puis directement à lui, et en mettant en sourdine les époques Jiang Zemin et Hu Jintao.
Un calendrier de "rêve chinois" à la gloire de Xi Jinping. (Crédit : Nicolas Sridi)
Un calendrier de "rêve chinois" à la gloire de Xi Jinping. (Crédit : Nicolas Sridi)
Le président chinois Xi Jinping et sa femme en assiettes, aux côté de Mao Zedong, dans un magasin de souvenirs in près de la place Tian'anmen à Pékin, le 28 septembre 2017. (Crédits : Artur Widak/NurPhoto/via AFP)
Le président chinois Xi Jinping et sa femme en assiettes, aux côté de Mao Zedong, dans un magasin de souvenirs in près de la place Tian'anmen à Pékin, le 28 septembre 2017. (Crédits : Artur Widak/NurPhoto/via AFP)
Ce retour à un style de communication et une esthétique « Révolution culturelle » a tendance à nous sembler au mieux totalement désuet et faisant référence à une page particulièrement noire de l’histoire de Chine. Il faut pourtant comprendre que pour des millions de Chinois, pour les anciens, les aînés de la nation et même pour les dirigeants actuels, la relation à cette période est beaucoup plus complexe. L’enthousiasme « révolutionnaire » et la fierté de la « renaissance de la nation chinoise » prônée par Xi Jinping, un de ses slogans phares, se font écho et permettent de tracer une sorte de continuum symbolique fort. Cette « légende » nationale qu’entend réécrire l’actuel président se retrouve dans les publicités vantant les avancées obtenue durant son premier mandat. S’y mélangent allè-grement les « prouesses technologiques » réalisée dans le pays comme les trains à grande vitesse, l’aéronautique, les grandes infrastructures et des tableaux de masses populaires en mouvements qui semblent porter cet élan, le fameux petit livre rouge en moins…

Innovation et modernité pour les classes moyennes

Dans les journaux télévisés et les clip de propagande, Xi Jinping est quasi exclusivement aux côtés des ouvriers, des paysans, des « petites gens ». On ne le voit jamais à la rencontre d’une famille de cadres dans son immeuble moderne et cosy, proche de cette classe moyenne qui pourtant profite le plus du développement économique. Pour parler à cette frange de la population, Oncle Xi se place différemment. Il n’est plus le protecteur mais devient plutôt le leader charismatique, le chef d’entreprise victorieux. On le voit en visite sur les sites de productions des TGV 100% chinois « Fuxing » (Renaissance) aux commandes de la locomotive, en visite dans le cockpit du COMAC C939, le premier avion moyen courrier de conception locale… D’une certaine manière, Xi Jinping s’accapare ces symboles de l’innovation chinoise en marche ; il devient celui qui « oriente » et « éclaire » l’entrée dans la modernité et mène le retour à un statut de grande puissance mondiale.
Il faut pourtant noter que Xi Jinping n’est pas à l’origine de tous ces grands programmes de développement technologiques débutés bien avant sa prise de fonction. Mais personne ne s’en souvient vraiment. En exhortant à la « fierté patriotique » sur ce thème de l’innovation nationale, le président chinois réussi à en faire un symbole de son premier quinquennat : le rouleau compresseur de la propagande d’Etat n’aura eu aucun mal à persuader la population qu’il est bien l’architecte de ce développement. Une stratégie identique avec le projet des « Nouvelles Routes de la Soie » qui doit servir de base au rayonnement international du pays. Xi Jinping n’a bien souvent fait que donner un « label » unique et extrêmement flou à une série de projets pensés et initiés par ses prédécesseurs. Renforcement des liens avec le Pakistan, ouverture vers l’Asie centrale, projection d’influence vers l’Union européenne ou encore montée en puissance du pays sur la scène régionale asiatique… Rien n’est véritablement l’oeuvre de Xi. C’est lui néanmoins qui a su rassembler tout cela dans un cadre global et très dynamique qui frappe l’imaginaire. Un retour symbolique aux temps glorieux des routes de la Soie quand l’empire du Milieu était la puissance économique numéro un de la planète.
Le coup de génie de Xi Jinping réside en fait dans la création en 2014 de la Banque Asiatique d’Investissement dans les Infrastructures (AIIB), qui doit permettre de financer les plans pharaoniques des « Nouvelles Routes de la Soie ». En parvenant à réunir 57 pays membres fondateurs, dont de nombreux pays occidentaux, Xi Jinping a doté son projet d’une stature internationale indéniable. Il se place comme le « penseur » d’un projet qui donne une direction au pays jusqu’à l’horizon 2049, année des 100 ans de la prise de pouvoir des communistes en Chine.

Le grand retour de l’armée

Autant l’actuel président a su récupérer et valoriser des projets qui lui sont antérieurs, autant il a clairement à son actif la « reprise en main » et la « mise en lumière » de l’armée chinoise. Dans un discours interne du PCC en 2012, Xi Jinping expliquait sa vision de la chute de l’URSS et le rôle de l’armée rouge dans cet effondrement. Pour lui, c’est avant tout le fait d’avoir séparé la direction des forces militaires du Parti Central soviétique qui a permis aux différentes revendications nationales de croître jusqu’à la dislocation totale du bloc socialiste, symbolisée par la chute du mur de Berlin en 1989. Dès son arrivée au pouvoir, il a donc décidé de renforcer les liens entre l’armée et le PCC en concentrant dans ses mains présidentielles l’autorité sur les militaires chinois. Sur le plan de la communication, la propagande sur la puissance et la grandeur de l’APL s’est renforcée progressivement pour aboutir à la grande parade militaire à Pékin en 2015 célébrant les 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Avec Vladimir Poutine à ses côtés, Xi Jinping s’est posé comme leader incontesté d’une armée à la puissance restaurée, capable de défendre les intérêts du pays à l’international.
Lors de sa première « visite d’inspection » de trois jours à Hong Kong en juin 2017, le président chinois a choisi d’organiser une parade des forces de l’APL stationnées localement. Un message on ne peut plus clair sur le rôle fondamental de l’armée chinoise pour assurer l’intégrité du territoire national telle que la conçoit le Parti. Enfin, pour les 90 ans de la création de l’APL le 30 juillet dernier, Xi Jinping a de nouveau dirigé une grande parade sur une base militaire de Mongolie-Intérieure. Une direction totalement incarnée puisque l’on y voit le président lui-même en uniforme passer les troupes en revue. Dans son discours, il a une nouvelle fois insisté sur la nécessité pour l’armée de respecter le leadership absolu du Parti : « Suivez et obéissez au Parti, allez et combattez dans la direction qu’il vous indique ! »
A voir, Xi Jinping en uniforme pour inspecter les troupes de l’Armée populaire de libération dans la province de Mongolie-Intérieure, le 30 juillet 2017, la veille du 90ème anniversaire de la fondation de l’APL (images Xinhua) :
En cinq ans de mandat, Xi Jinping a su imposer un style de communication beaucoup plus offensif que ses prédécesseurs. Avec son parcours « exemplaire » pendant la Révolution culturelle, ses attributs de « leader central » du PCC qui le lie aux plus prestigieux dirigeants du pays, il joue avant tout sur des symboles de puissance. Une puissance chinoise qui s’incarne dans ses réussites économiques, technologiques et diplomatiques, mais aussi dans son armée et dans la stabilité d’un système de parti unique. Pour un grand nombre de Chinois aujourd’hui, le pays est déjà devenu LA grande puissance de la planète. Preuve que la propagande mise en place s’avère très efficace.
Par Nicolas Sridi
A propos de l'auteur
Nicolas Sridi
Co-fondateur de Asia Focus Production, journaliste accrédité à Pékin pour Sciences et Avenir depuis 2007, Nicolas a collaboré avec de nombreux média presse écrite et web français, notamment le groupe Test (01Net), lemonde.fr,… Il est également co-rédacteur en chef de l’ouvrage collectif « Le temps de la Chine » aux éditions Félix Torres (2013) en partenariat avec la CCIFC. Nicolas est par ailleurs cameraman et preneur de son et collabore à divers postes avec de nombreuses chaines comme Arte, ARD, France2, RCN,… ainsi que sur des productions corporate et institutionnelles.