Politique
Entretien

François Bougon : "Xi Jinping, l’anti-Gorbatchev chinois"

Cette photo prise le 13 octobre 2017 montre une chorégraphie destinée à accueillir le prochain congrès du 19e congrès à Huaibei, dans la province orientale de l'Anhui, en Chine. Le Parti communiste chinois ouvre son 19e Congrès national le 18 octobre, une réunion politique qui se tient deux fois par décennie pour remanier les positions de leadership. (Crédits : STR / AFP / China Out)
Xi Jinping n’est peut-être pas le maître incontesté de Pékin. Il sera en tous cas et, sans la moindre surprise, reconduit à la tête de la deuxième économie du monde au terme du 19e Congrès du Parti communiste chinois qui s’ouvre ce mercredi 18 octobre dans la capitale. Quels sont les projets de l’homme parmi les plus puissants du moment ? Que veut-il pour la Chine et pour le monde ? Le temps d’un essai publié aux éditions Solin/Actes Sud, François Bougon s’est mis Dans la tête de Xi Jinping. Il a bien fait. L’ancien correspondant de l’AFP à Pékin, désormais chef-adjoint du service international du journal le Monde, nous décrit le président chinois comme un conservateur obsédé par la chute de l’URSS et admirateur de Han Fei, penseur politique de la Chine ancienne, qui prône la primauté de la peur et de la force pour servir l’autorité.

Contexte

La grande messe revient tous les cinq ans. Un peu moins de 2300 délégués et une partition qui semble jouée d’avance, le 19e Congrès du Parti communiste chinois s’ouvre ce mercredi à Pékin sous haute surveillance. Comme à chaque fois que sont réunis les dirigeants du plus grand organe politique de la planète, les mesures de sécurité sont renforcées dans la capitale chinoise : interdit de louer son appartement en AirBnb à moins de 20 kilomètres de la place Tiananmen, mise à l’écart des pétitionnaires, assignation à résidence de ce qu’il reste de la dissidence. Rien ne doit perturber les délégués, jusque dans les territoires les plus reculés. Comme à chaque Congrès, les étrangers sont priés de quitter le Tibet juste avant le démarrage des festivités communistes.

Circulez, il n’y a rien à voir ! Ce qui va se passer cette semaine à l’abri des murs du Palais du Peuple est pourtant crucial pour l’avenir de la Chine et du monde, claironnent les médias officiels. En interne, comme nous l’explique l’expert Asialyst Alex Payette, il s’agit pour Xi Jinping de placer un maximum de pions de son côté. Un partie de go observée de près par les capitales étrangères et notamment les voisins de la Chine. A la clé : rien de moins, que les rênes de la deuxième économie du monde pour les cinq ans à venir. A ce titre, l’ouvrage de François Bougon est précieux. Il nous permet d’en savoir un peu plus sur le pilote du navire Chine, son passé mais aussi les principes et les écrits qui conduisent sa stratégie et son action.

François Bougon auteur de "Dans la tête de Xi Jinping" aux éditions Solin / Actes Sud (Crédits : Le monde.fr)
Comment fait-on pour dresser le portrait de quelqu’un qu’on ne peut pas rencontrer ? Le président chinois est peut-être plus inaccessible que Kim Jung-un, du moins pour les journalistes étrangers…
François Bougon : Les leaders chinois sont inaccessibles depuis Deng Xiaoping. En particulier depuis 1989 et la répression du mouvement de Tian’anmen, il y a une grande muraille autour d’eux. Le livre traite de ses projets idéologiques, de ce qu’il a dans la tête, de ce qu’il est lui-même, de sa chair. Donc comment on fait ? On regarde ce qu’il a commis comme production intellectuelle : ses discours, ses livres… Il a pas mal écrit depuis qu’il est dans la politique. Par ailleurs, on essaye de rencontrer des gens qui le connaisse, qui l’ont côtoyé qui l’ont vu, des diplomates, des chercheurs, des sinologues…
C’est aussi quelqu’un qui a un style et qui a compris les codes de la communication moderne…
C’est aussi pour cela que j’ai bien voulu faire ce livre. Xi Jinping est un personnage intéressant, alors que son prédécesseur était terne, apparatchik, etc. On a quelqu’un qui sort de la machine bureaucratique du Parti, mais qui en même temps, a sa propre personnalité, qui utilise les codes de la communication politique. Il met en avant sa femme qui est une ancienne chanteuse. C’est très glamour ; ils utilisent aussi beaucoup les réseaux sociaux. Bref, c’est quelqu’un de nouveau effectivement.
Xi Jinping écrit beaucoup dîtes-vous. C’est aussi quelqu’un qui aime les citations d’auteurs classiques, notamment lors de ses voyages officiels. On a l’impression qu’il a tout lu !
Je pense que c’est quelqu’un qui a la formation intellectuelle de tout apparatchik communiste. Mais par ailleurs, il a une réelle appétence pour tout ce qui est littérature classique. En même temps, il faut faire la part des choses. Derrière tous les auteurs qu’il cite dès qu’il se rend à l’étranger – et il peut citer jusqu’à une dizaine d’auteurs -, il y a une grosse part de construction politique et d’invention. Je ne pense pas qu’il aie tout lu et qu’il connaisse tous les livres qu’il cite.
L’écrivain Murong Xuecun est sceptique dans votre ouvrage. Si on prend en compte l’ensemble des citations de Xi Jinping, ce dernier serait une vraie bibliothèque…
Murong Xuecun cite surtout l’un de ses amis qui s’étonne de la variété des auteurs cités par le président chinois. Dans un même discours, Xi Jinping peut faire référence à Dostoïevski et Zhou Xiaobing. Il met sur le même plan un monument de la littérature russe et un jeune blogueur nationaliste chinois : « Je ne pense pas que quelqu’un qui apprécie Zhou Xiaobing puisse aimer Dostoïevski. »
Détail couverture Dans la tête de Xi Jinping de François Bougon, aux éditions Solin / Actes Sud
Parmi les maîtres à penser du président chinois, il y a un certain Han Fei (mort en 233 avant JC)…
Han Fei est le penseur de ce que l’on appelle « l’école légiste » qui était un peu la grande concurrente de l’école confucianiste. Dans cette école de pensée, on part du principe que l’homme est mauvais et que pour pouvoir le gouverner, la peur, la force et le contrôle doivent primer sur le reste. Les lois sont là pour guider, mais aussi pour réprimer. Cette « école du légisme » a inspiré l’une des grandes figures historiques de l’histoire chinoise, l’Empereur Qin Shihuangdi, le premier à avoir unifié la Chine. D’ailleurs, Mao Zedong disait : « Je suis le marxisme et Qin Shihuangdi ». C’est donc cette école qui pense que la loi est faite pour donner des repères aux gens, mais aussi pour les punir, et donc montrer que les gens doivent se conformer à la loi. Une pensée qui va bien avec ce que certains décrivent comme un « nouveau totalitarisme de marché ». Quand Xi Jinping dit que la Chine doit être un pays de loi, cela signifie que la Chine doit être gouvernée par la loi. Ce n’est pas un pays qui respecte la loi, mais bien le fait que les gens doivent respecter la loi.
Pour comprendre l’homme qui dirige la seconde économie du monde, vous revenez également sur ses racines. C’est un « prince rouge », dîtes-vous, un héritier et également quelqu’un qui fait partie des « jeunes instruits »…
Après deux ans de Révolution culturelle, Mao sent bien qu’il faut remettre de l’ordre et décide d’envoyer les jeunes un peu turbulents à la campagne. Il relance alors en 1968 un mouvement qui avait débuté en 1964 et nommé « descendre dans les campagnes, monter dans la montagne ». On estime à dix-sept millions le nombre de personnes qui sont allés se frotter aux paysans. Xi Jinping en fait partie car en 1965 son père est limogé par Mao et sa famille considérée comme contre-révolutionnaire. Il part donc pour fuir cette ambiance très pesante de la ville et se rend dans la province du Shaanxi où son père avait fait la révolution dans l’année 1920-30. Il va plus précisément dans la région de Yangjiahe à proximité de Yan’an, là où les communistes s’étaient retrouvés à l’issue de la Grande Marche.
C’est un endroit qui a beaucoup marqué Xi Jinping – vous l’appelez la « terre jaune » dans votre livre – et auquel il est fait référence à de très nombreuses reprises dans les biographies officielles…
Les conditions étaient effectivement très difficiles et d’ailleurs Xi Jinping quitte les lieux pour aller à Pékin car il n’arrive pas à s’y habituer. Il est ensuite arrêté et sa famille réussi à le convaincre d’y retourner. Par la suite, il a reconstruit, mythifié ce passage et en a fait un texte pour en tirer un « storytelling » qui le place comme « fils de la terre jaune ». Cela lui permet de se dégager un peu de son côté « fils de », affilié à une sorte de noblesse communiste, et de montrer ainsi qu’il est proche du peuple. Xi Jinping joue beaucoup là-dessus.
« Toute la question de ce 19ème Congrès est de savoir si Xi Jinping va pouvoir intégrer son concept de « gouvernance » accompagné de son nom à la constitution. Ce serait une première depuis Deng Xiaoping ! »
Les présidents chinois utilisent souvent des slogans… On se souvient de « Un pays, deux systèmes » de Deng Xiaoping ou encore de « La société harmonieuse » de Hu Jintao. Pour Xi Jinping, c’est quoi ?
Son slogan le plus connu, c’est le concept de « gouvernance selon Xi Jinping ». Et toute la question durant le XIXe Congrès, va être de savoir s’il parvient à intégrer ce concept de « gouvernance » dans la constitution chinoise ainsi que son propre nom. Ce serait alors la première fois depuis Deng Xiaoping qu’un président chinois obtient un tel résultat.
Beaucoup de questions encore sur cet homme très puissant à l’approche du XIXe Congrès. D’abord s’agit-il, comme certains commentateurs l’affirment, d’un nouveau Mao ? Est-ce que Xi Jinping gouverne seul ?
Xi Jinping a une conception très personnelle du pouvoir, mais il ne dirige pas seul. Et c’est ce qui fait la différence avec Mao d’ailleurs, qui avait une vision très autocentrée du pouvoir jusqu’au culte de la personnalité. Xi Jinping correspond à un nouveau type de dirigeants chinois. Ce n’est ni Mao, ni Deng, même s’il est sûrement aussi puissant qu’eux. Il a très probablement aussi un problème de légitimité au sein du parti : beaucoup considèrent que Xi Jinping ne peut pas être l’égal de Mao.
Vous parlez de « gouvernance ». Xi Jinping a lancé une vaste campagne anticorruption qui par certains aspects s’est transformée en grand nettoyage des clans ennemis. C’est aussi une société muselée…
Ah pour moi, c’est une société… disons que certains parlent d’une dictature parfaite. On est à la fois avec une concentration du pouvoir, un resserrement total du contrôle de la société. Tout ce que la société civile chinoise avait pu obtenir de libertés sous Hu Jintao a été balayé. Les avocats sont en prison. Il y a très peu de possibilité de s’exprimer hors du Parti. Et donc moi je dis : c’est un anti-Gorbatchev. Il fera tout pour que le Parti communiste chinois ne subisse pas le même sort que son grand-frère, à savoir le parti communiste de l’ancienne URSS.
Vous vous êtes mis dans la tête du président chinois. Que veut-il alors pour le reste du monde ?
Il y a une version hégémonique certaine, mais elle est cantonnée aux zones frontières de la Chine. C’est une hégémonie régionale et non pas une volonté hégémonique mondiale comme les États-Unis dans les années 1950 et 60. Il reste néanmoins à Pékin, la volonté de se poser comme un acteur incontournable sur le plan mondial face à Washington et d’apparaître comme une solution pour des pays d’Asie ou d’Afrique, totalement opposés aux valeurs occidentales, aux droits de l’Homme et à la démocratie.
Xi Jinping va entamer un second mandat au terme de ce Congrès. Est ce que le « Xiisme » existe ?
C’est un grand mystère. Je pense que le « Xiisme » existe. Après, c’est un grand fourre-tout idéologique où l’on a à la fois du marxisme à la sauce chinoise, mais aussi une promotion de la « belle civilisation » chinoise, donc les valeurs du confucianisme et une bonne dose de nationalisme. Ce qu’il veut, c’est réaffirmer la grandeur et la puissance de la Chine. Il y a aussi une certaine vengeance par rapport aux cent ans d’humiliations coloniales et une volonté de retrouver une place parmi les tous premiers sur la scène internationale.
Propos recueillis par Antoine Richard, Nicolas Sridi et Stéphane Lagarde

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A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est l'envoyé spécial permanent de Radio France Internationale à Pékin. Co-fondateur d'Asialyst, ancien correspondant en Corée du Sud, il est tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.