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Documentaire

Chine : la route de la soie vue du ciel

Affiche du documentaire "Chine : à la conquète de l'ouest." Crédits : Laurent Bouit / Morgane productions
Voilà longtemps que la route de la soie est devenue celle des hydrocarbures, ce qui ne devrait pas empêcher les amateurs des caravanes d’autrefois de regarder Arte ce soir. Diffusé à 22h35 ce mardi 10 octobre, le documentaire « Chine : à la conquête de l’ouest » a su se mettre à la hauteur du projet pour le moins pharaonique du président chinois. Pékin entend ressusciter les anciennes routes de la soie, en commençant par relier l’ouest de la Chine à l’Europe via l’Asie centrale. Comment suivre cette saignée de béton de 10 000 kilomètres depuis la mégalopole de Chongqing, comment filmer ces nouvelles cicatrices du rail sur les contreforts du Tibet, dans le désert de Gobi, puis les steppes d’Asie centrale ? Le spécialiste des road-documentaires, Laurent Bouit, nous raconte dans l’entretien qui suit, les dessous d’un tournage : une structure légère qui permet de rester mobile ainsi qu’un technicien son ET pilote de drone, pour ne pas perdre une miette de cette nouvelle aventure de bitume

Contexte

N’espérez pas rencontrer les expulsés des nouvelles routes de la soie, ne comptez pas sur le témoignages des Ouighours, oubliez les écologistes et autres empêcheurs de goudronner en long… Le réalisateur ne s’en cache pas d’ailleurs, ce film n’aurait pas pu être réalisé sans la bienveillance des autorités chinoises, autrement dit sans un accord passé avec ces dernières. Pour tourner sur un territoire aussi explosif que le Xinjiang, où l’ethnie majoritaire Ouighours se sent dépossédée de ses terres et de sa culture en raison d’une arrivée massive de Hans -l’ethnie majoritaire en Chine- attirés par des projets de grandes ampleurs dont celui des nouvelles routes de la soie, pour pouvoir ne serait-ce que mettre un pied dans la région autonome et couvrir des évènements publics tels que la foire d’Urumqi ou filmer les champs d’éoliennes, oui pour tout cela il a fallu passer un « deal. » Un « accord » on ne peut plus clair : impossible de se séparer du traducteur recommandé par les autorités locales, impossible également d’envoyer bouler les équipes de « communication » qui vous suivent dans tous vos déplacements, depuis l’arrivée de l’équipe de tournage à Urumqi, la capitale du Xinjiang, jusqu’au passage de frontière vers le Kazakhstan voisin.

Cela étant posé, « Chine : à la conquête de l’ouest » est loin d’être un film de propagande. Le principal mérite de ce documentaire étant d’avoir su résumer l’esprit d’OBOR –« One Belt, One Road »-. Le projet titanesque lancé par le président Xi Jinping à l’automne 2013 est en effet difficilement cernable et souvent flou quant à ses ambitions. Le parti pris a été ici de concentrer la caméra sur une seule route, à savoir le tracé mythique des caravanes et des oasis interdites d’antan. En ressuscitant l’antique route de la soie, version autoroutes et trains porte-conteneurs, Pékin s’empare d’un leadership que semble ne plus vouloir exercer l’Amérique de Donald Trump. Dans son commentaire et au travers des paroles d’experts, le documentaire souligne les objectifs de la deuxième économie du monde : développement du grand-ouest chinois, nouveaux débouchés permettant d’absorber les surcapacités d’une industrie au bord de l’asphyxie, poursuite de la « colonisation » du Xinjiang et appétit non dissimulé pour les ressources pétrolières de l’Asie centrale.

Tous ces aspects sont évoqués dans le film, sans oublier la confrontation stratégique avec le grand frère russe. Car la force du projet de Pékin, c’est d’abord son portefeuille ! Le chantier colossale des nouvelles routes de la soie s’appuie sur la puissance économique chinoise. A terme, il pourrait même faire gagner une place à la Chine sur le podium économique mondiale. Problème : la Russie est très loin de pouvoir suivre le rythme. Si la plupart des pays européens font la fine bouche devant le « rêve chinois » du président Xi Jinping, Moscou pourrait également se renfrogner, sachant que les Chinois empiètent sur leur ancienne zone d’influence de l’Eurasie. Avant que le Transsibérien ne s’enrhume et qu’une noria de TGV chinois ne vienne relier Urumqi à Londres en moins de 48 heures, le projet de la route de la soie devra convaincre les populations des pays traversés. C’est l’autre mérite de ce film, montrer les espoirs et les doutes d’une jeunesse d’Asie centrale qui compte bien ne pas rester au bord de la route.

Laurent Bouit, réalisateur de Chine : A la conquête de l'ouest. Crédits: SL / Asialyst
Quelles sont les difficultés dans ce genre de tournage, sur plusieurs pays, plusieurs cultures ?
Laurent Bouit : Si Morgane productions est venue me chercher pour en quelque sorte m’agglomérer à l’idée de Nicolas Sridi et Pierre Tiessen, c’est justement parce que j’ai fait beaucoup de films sur les routes. C’est vraiment mon cœur de métier. J’ai fait des films sous forme de carnets de route, des routes aventureuses, des expéditions… J’ai donc une grosse expérience du tournage en itinérance, avec des équipes mobiles, des équipes légères, en changeant de lieu tous les soirs. Je suis très spécialisé sur le travail en itinérance.
Ce qui se traduit par combien de kilomètres parcourus ?
La route de la soie, c’est environ 10.000 kilomètres et on a choisi d’en parcourir près de 3 500 par voie terrestre sur 30 jours de tournage. Il nous a fallu aussi entre 8 et 10 vols pour faire la liaison entre les différentes sections.
Du point de vue du réalisateur, quel est l’objectif de cette approche « carnet de route » ?
C’est d’abord de faire remonter le terrain. C’est particulièrement vrai pour ce film, ou il a fallu faire un certains nombres de compromis. Nous avions une autorisation de la Chine pour travailler dans des régions compliquées pour les équipes de tournage et les journalistes comme le Xinjiang ((la province du far-ouest chinois Ndlr.) On est dans une forme de « deal » où on a le droit de filmer un certain nombre de choses, mais c’est beaucoup plus difficile de poser des questions à des gens dans la rue par exemple. L’idée à la base du film était non pas de faire un projet « à charge », mais bien de montrer la réalité de cette route et d’avoir accès aux infrastructures pour bien l’illustrer. Les images parlent beaucoup d’elles-mêmes selon moi.
A charge ?
On aurait pu choisir de critiquer, de dénoncer ce projet mais ça n’a pas été notre parti-pris…
Alors on part de Chongqing au sud-ouest de la Chine, une ville immense, encore largement méconnue en Occident. Il y a un petit côté Blade Runner qui vous a fasciné visiblement…
C’est un superbe décor de cinéma Chongqing, oui c’est « Batman city » ! Le lieu est extraordinaire avec une Skyline incroyable. Tous les immeubles sont illuminés. On est dans la brume. C’est une ville effectivement très peu connue en Europe, mais qui représente pourtant une agglomération de près de trente millions d’habitants. C’est énorme !
C’est également le « kilomètre zéro » de la nouvelle route de la soie, du moins celle que vous avez choisi de parcourir ?
C’est vrai et on le montre dans le film, il y a une sorte de monument en forme de zéro qui vient marquer que la ville est bien le kilomètre 0 de la nouvelle route de la soie. Il faut néanmoins nuancer un peu, car de nombreuses villes dans ce cœur industriel de la Chine revendiquent ce fameux kilomètre 0. Il n’est donc pas impossible de retrouver un autre monument du même type ailleurs, car il y a vraiment une concurrence entre villes pour revendiquer ce titre.
« Il y a un grand projet international mis en avant, du moins vendu comme tel par la Chine et également financé par des institutions internationales, mais dans un premier temps, c’est surtout du développement intérieur de la Chine dont il est question avec cette nouvelle route de la soie. »
Vous suivez cette route en passant par Lanzhou, les contreforts du plateau tibétain et on comprend que ce projet titanesque vise aussi à développer le centre et l’ouest de la Chine…
En tant que réalisateur, mon sentiment est qu’il y a un très grand projet international mis en avant, du moins vendu comme tel par la Chine et également financé par des institutions internationales, mais que dans un premier temps, il s’agit surtout du développement intérieur de la Chine. Un développement intérieur qui, osons le mot, rime aussi avec une sorte de colonisation de cet Ouest chinois qui est très compliqué. Dans le film, il y a une carte de maillage routier chinois, et on voit bien la très grande densité à l’est et à l’ouest cette unique route qu’est le départ de la route de la soie. C’est très parlant visuellement, on voit bien que la nouvelle route de la soie permet d’ouvrir et de désenclaver toute cette région.
Au Xinjiang, nous sommes frappés par une immense forêt d’éoliennes et vous rencontrez le patron de la première entreprise d’éoliennes au monde. C’est rare de rencontrer les patrons chinois de ce niveau. Comment avez-vous fait ?
Il s’agit du patron de Goldwind et c’est effectivement très rare d’obtenir ce genre de rendez-vous en Chine. En fait c’est une question d’opportunité. Ce grand patron du premier producteur mondial d’éoliennes était présent à la grande foire des nouvelles routes de la soie à Urumqi pour représenter son entreprise et son implication sur le projet, sans doute je suppose aussi sur instructions du pouvoir, et il a accepté de répondre à nos questions.
Ce champ d’éoliennes au pied des monts du ciel, ce piège à vents qui semble s’étaler à l’infini, on ne voit pas cela en Europe ?
C’est en effet du jamais vu en Europe ! Il faut imaginer un champ de 80 kilomètres de longueur sur 30 kilomètres de largeur. Des milliers d’éoliennes qui produisent l’équivalent de 2 centrales nucléaires moyennes en France ! On voit clairement ici le virage pris par la Chine en termes d’énergies renouvelables. D’une certaine manière le pays n’a plus le choix quand on voit que le plus grand risque d’explosion sociale, c’est la pollution. Si les gens descendent dans la rue, ce sera pour ça. Bon après c’est vrai que pour construire un champ de cette dimension, il faut de la place. La Chine n’en manque pas !
« On aurait pu sans doute filmer une centrale nucléaire par drone au Xinjiang, mais par contre poser une question à un Ouïgour dans la rue face caméra, c’était une ligne rouge infranchissable. »
Au Xinjiang, on voit à l’image des policiers et des militaires qui patrouillent dans les rues, mais on ne voit aucun Ouïgour (ethnie turcophone majoritaire au Xinjiang Ndlr.) vous répondre face caméra…
On a eu l’autorisation de traverser le Xinjiang, ce qui est quasi exceptionnel pour une équipe de tournage aujourd’hui. C’est un territoire très militarisé, très fermé où il y a beaucoup de tensions. Et cela faisait, d’une certaine manière, partie du deal pour obtenir l’autorisation de traverser cette région ultra-sensible et ultra-militarisée. Nous sommes restés une petite semaine au Xinjiang, trois ou quatre jours à Urumqi et quelques jours sur la route. C’est vrai que nous y avons filmé surtout des infrastructures impressionnantes qui montrent la réalité de l’avancement de la route. On aurait pu sans doute y filmer une centrale nucléaire par drone, mais par contre poser une question à un ouïgour dans la rue face caméra, c’était une ligne rouge infranchissable… C’était la contrainte implicite dans le cadre de production qui était le nôtre.
Pour montrer la route et son avancement, vous utilisez des prises de vues aériennes. On découvre à l’occasion des paysages fascinants, je pense aux terres craquelées du désert de Gobi, aux steppes d’Asie Centrale. Parlez-nous un peu du tournage, vous étiez combien sur le terrain ?
Pour pouvoir travailler en itinérance, il faut une équipe ultra légère de manière à rester très mobile. On a une équipe de quatre personnes. Je suis réalisateur et caméraman principal et je travaille avec un poste émergent dans la production actuelle, à savoir un preneur de son qui est également pilote et cadreur drone. C’est quelque chose d’assez innovant qui permet d’avoir un ingénieur du son, ce qui n’est pas évident dans les productions aujourd’hui, et en plus des images aériennes. Deux choses qui sont essentielles pour moi sachant que le drone permet d’inscrire les choses dans les paysages et dans l’espace. Et ensuite un fixeur parce qu’on ne peut pas travailler en Chine sans quelqu’un qui va négocier les autorisations avec les autorités.
Puis on arrive dans les steppes d’Asie centrale, alors là ce n’est plus du tout la même route… Terminés les kilomètres de bitume flambants neufs des Chinois, bienvenus aux nids de poules…
Franchir la frontière terrestre entre la Chine du Xinjiang qui est censée être l’une des régions les moins développée du territoire chinois, et le Kazakhstan, c’est tout à fait hallucinant ! On a l’impression de revenir trente ans en arrière. Dans la ville frontière côté chinois, tout le monde roule en SUV blanc, et de l’autre côté on a encore des charrettes à ânes. Rien que cette image permet de comprendre beaucoup de choses je crois.
Alors on ne va pas raconter le film, il faut le voir ce soir sur Arte, mais là on a cette rencontre avec les populations d’Asie centrale qui ont une perception pour le moins partagée sur cette nouvelle route de la soie. Racontez-nous ?
A partir du moment où la nouvelle route de la soie chinoise franchit la frontière, on est dans l’histoire des routes commerciales. C’est les voies romaines quoi ! Il y a les gagnants, il y a les perdants, il y a ceux qui sont au bord et ceux qui ne sont pas au bord. Et au final, qui contrôle la route, contrôlera l’histoire. Les Chinois font ce que les Romains ont fait il y a deux mille ans. Ils reviennent au basic au fond. On fait une route pour commercer, on n’est pas dans le numérique, on n’est pas uniquement dans le virtuel… On est dans quelque chose de très terre à terre et de très lourd, parce que c’est très lourd comme infrastructures. Quand j’ai découvert ce projet de route de la soie, cela m’a fait penser à la Pax Romana quelque part.
Alors il faut bien une fin et vous arrêtez votre route de la soie au fleuve Oural à l’entrée en Russie. Pourquoi ?
Au départ, il y a une convergence et même un partenariat entre les deux grands pays. Le projet des nouvelles routes de la soie fait écho au projet de l’Eurasie de Vladimir Poutine. Aujourd’hui c’est compliqué car la Chine avance à une vitesse à laquelle la Russie ne peut pas souscrire. Et donc la frontière Russe m’est apparue comme la nouvelle frontière finalement. Est-ce que ce projet va pouvoir aller au-delà de cette frontière ? Rien n’est sûr, car rien ne dit que la Russie de Poutine ait envie de prendre le train, et qu’elle en ait les moyens. Quelque part ce n’est pas grave, si la Chine ne passe pas par la Russie, elle passera ailleurs, par la Turquie par exemple…
Pourquoi avoir choisi cette route de la soie et pas une autre ?
Il y avait deux manières de traiter le sujet. Soit on fait un film dossier, presque un film de chaises avec beaucoup d’intervenants, soit on se concentre sur le terrain. Ce qui demande de choisir une route qui, malgré tout, reste je crois emblématique et surtout la seule bien réelle à l’heure actuelle avec des liaisons ferroviaires qui arrivent vraiment en Europe et une mise à niveau des réseaux routiers au Kazakhstan quasi terminée. On est loin de ce qui se fait par ailleurs au Pakistan ou en Thaïlande par exemple.
Propos recueillis par Nicolas Sridi et Stéphane Lagarde
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est rédacteur en chef adjoint d'Asialyst. Grand reporter au Desk Asie de Radio France International, ancien correspondant à Pékin et Séoul, tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.