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Tribune : faut-il parler d'un "génocide" des Rohingyas ?

Hasina, une jeune fille Rohingya installée dans le camp de réfugiés de Kutupalong au Bangladesh, le 23 septembre 2017.
Hasina, jeune fille Rohingya installée dans le camp de réfugiés de Kutupalong au Bangladesh, le 23 septembre 2017. (Crédit : DOMINIQUE FAGET / AFP ).
Deux chefs d’États importants ont récemment émis contre le pouvoir birman l’accusation de pratiquer un « génocide » de la population rohingya : le président turc Recep Tayyip Erdogan, soucieux d’apparaître comme le nouveau champion du monde musulman sunnite, et de manière plus improbable, le président français Emmanuel Macron – au détour d’une phrase, comme sans y penser, lors d’une interview pour TF1 le 20 septembre. On s’étonne d’une utilisation aussi légère, nullement argumentée, d’un qualificatif aussi pesant.
Depuis la découverte de la Shoah, le génocide est généralement considéré comme le crime des crimes. Il fait ainsi l’objet d’une imprescriptibilité absolue autant que d’une juridiction universelle, chaque pays ayant en principe l’obligation de poursuivre le génocidaire, quel que soit le lieu de ses forfaits. Emmanuel Macron n’a-t-il pas ainsi réédité, en pire (car cette fois la question n’est pas que mémorielle) sa bévue du « crime contre l’humanité » dont aurait été intrinsèquement porteuse la colonisation française de l’Algérie ?
Le qualificatif de génocide ne correspond pourtant à ce jour à aucune réalité attestée. En effet, la Convention onusienne de 1948, qui en a fourni la définition universellement acceptée, et intégrée (avec des variantes) dans les codes pénaux nationaux, repose sur les notions de destruction en tout ou en partie significative d’un groupe humain, ainsi que d’intentionnalité de cette destruction, au plus haut d’un pouvoir d’État ou de ses succédanés – armée, groupe politico-militaire puissant, église.
Or d’une part, les dernières évaluations de victimes (certainement dépassées aujourd’hui, il est vrai) faisaient état d’un demi-millier de morts pour un million de Rohingyas. D’autre part, les interventions d’Aung San Suu Kyi et des autorités birmanes peuvent être critiquées pour leur timidité, mais assurément pas pour leur radicalité haineuse ou meurtrière. L’armée birmane elle-même a commis de nombreux crimes sur le terrain, mais en réaction (très disproportionnée) à la meurtrière offensive de l’ARSA (Arakan Rohingya Salvation Army), groupe armé prétendant représenter le peuple rohingya.
Enfin, la logique du génocide est celle de la rétention, du vol des biens et des maisons, et du massacre généralisé, alors que celle à l’œuvre dans l’Arakan est celle d’une expulsion plus ou moins globale (il est encore difficile de l’apprécier), logiquement accompagnée de la destruction par le feu des villages rohingyas, de manière à prévenir toute réinstallation.

Purification ethnique, génocide ou guerre civile asymétrique ?

En ce sens, génocide et « purification ethnique » – terme également utilisé dans l’interview du président Macron – sont deux types d’atrocités contradictoires et incompatibles. Même si, comme dans le comportement des nazis face aux Juifs, l’échec relatif de la seconde peut conduire au premier. On peut légitimement parler de purification – ou, de manière plus française, de nettoyage – ethnique dans le cas des Rohingyas, dont une moitié aurait en peu de semaines été contrainte de gagner le Bangladesh.
Il me semble encore plus précis d’évoquer une guerre civile asymétrique. Les témoignages semblent attribuer la plupart des exactions aux voisins Rakhine – bouddhistes – des Rohingyas musulmans (de nombreux groupes ethniques vivent entremêlés dans tous les confins birmans). L’armée, quant à elle, dans un grand nombre de cas, a clairement soutenu les premiers contre les seconds, eux-mêmes auteurs, mais à bien moindre échelle, d’exactions tout à fait comparables.
Cette précision n’est pas secondaire. Prendre la mesure des haines ethno-religieuses locales, croissantes depuis des décennies, et de l’importante participation populaire aux exactions, permet non seulement de mieux apprécier les responsabilités (qui ne se réduisent pas à celles, bien réelles, de l’armée), mais surtout de rechercher des voies efficaces vers la réconciliation et la coexistence des communautés – le nœud du problème n’est pas qu’à Naypyidaw.
Parler ici de génocide est donc profondément inexact. Serait-ce politiquement opportun, pour frapper l’opinion française et internationale, et pour aller vers un arrêt des violences ? Il est permis d’en douter.
Évoquer un génocide, si l’on est cohérent avec soi-même, implique d’en rechercher et d’en poursuivre les auteurs, qui l’ont nécessairement conçu et planifié, avec au minimum l’assentiment des plus hautes autorités du pays. Sous peine de pouvoir être soi-même accusé de complicité, il conviendrait donc et de rompre immédiatement toute relation (y compris diplomatique) avec la Birmanie, et de déférer, parmi d’autres, Aung San Suu Kyi devant la Cour Pénale Internationale.
Croit-on vraiment que cela améliore le sort des Rohingyas ? Le scénario serait plutôt, au plan international, celui d’une mainmise très accentuée de la Chine sur la Birmanie, Pékin lui ayant clairement apporté son soutien dans la présente crise, et ses entreprises y étant déjà très présentes. Au plan intérieur, les bouddhistes extrémistes du mouvement Ma Ba Tha et les milieux militaires birmans dont ils sont proches y verraient leur xénophobie, leur méfiance vis-à-vis de l’Occident et leur haine de l’islam renforcées, et s’installeraient vraisemblablement tôt ou tard au pouvoir.
Les Rohingyas, et probablement l’ensemble des musulmans de Birmanie (généralement bien mieux intégrés), n’auraient évidemment rien à y gagner. Ce serait aussi un immense encouragement aux islamistes de tout poil – les premiers à faire campagne contre le prétendu génocide -, y compris en France. Et gageons que les combattants recrutés à l’occasion de cette nouvelle cause sacrée de la « défense de l’islam » n’en tireraient aucune reconnaissance envers la France et son président…

Une intervention des Casques bleus ?

Quant au projet avancé par Emmanuel Macron d’une intervention directe de l’ONU, en particulier au travers de « corridors humanitaires », elle peut paraître plus tentante, et davantage justifiée. Encore faudrait-il s’assurer que cette intervention apparaisse légitime auprès d’une partie de la population birmane un peu plus ample que les 2 % de Rohingyas – population qui inclut les 135 groupes ethniques reconnus du pays, dont plusieurs sont aussi misérables et réprimés par l’armée que les musulmans de l’Arakan, sans qu’on s’en émeuve beaucoup dans le reste du monde.
Dans les circonstances actuelles, et avec d’aussi graves accusations lancées de manière peu réfléchie et parfois provocatrice contre la Birmanie dans son ensemble (solidaire de son gouvernement et/ou de son armée sur la question rohingya), on peut en douter fortement.
De plus, on sait que semblables interventions tendent surtout à attirer des réfugiés assurés de survivre indéfiniment grâce à l’aide internationale, et par là même à fixer les conflits en cours, voire à les enkyster sans apporter la moindre solution, pour le seul profit de ces vastes armées de mercenaires issus de pays miséreux que sont devenus les Casques bleus de l’ONU. Il faut préciser que l’organisation internationale est vue en Birmanie, en partie à tort, en partie à raison, comme exagérément influencée par les très nombreux pays musulmans, peu à même d’observer une attitude impartiale entre bouddhistes et Rohingyas.
Ajoutons que la France, largement absente depuis fort longtemps de la scène diplomatique est-asiatique (mais ses entreprises y sont bien présentes), n’y a que peu de moyens d’action, et pas davantage de crédibilité. On peut s’interroger sur l’effectivité de ses prises de position. Celles-ci sont assurément surtout destinées à l’opinion intérieure et internationale (c’est-à-dire occidentale), elle-même largement façonnée par les grandes ONG anglo-saxonnes, jamais en reste d’une cause communautaire à promouvoir.

Réintégrer les Rohingyas à la Birmanie comme individus et non comme nation

C’est là le drame : personne parmi les responsables ne s’interroge sérieusement sur les moyens d’améliorer la situation sur le terrain. L’équation est pourtant simple : les Rohingyas doivent réintégrer la grande famille birmane, alors qu’ils y sont faibles et ultra-minoritaires. Le rêve d’une indépendance, ou même d’un territoire autonome, paraît absurde, car les Rakhines cinq fois plus nombreux et eux-mêmes misérables, auprès desquels ils vivent, ne l’accepteront pas. Et, sur ce plan, ils jouissent d’un soutien quasi-unanime en Birmanie. Encourager le sécessionnisme, voire la lutte armée, c’est donc vouloir la guerre jusqu’au dernier des Rohingyas. En outre, que ces derniers forment une nationalité authentique, distincte des migrants bengalis, et ayant des fondements historiques avérés en territoire birman est discutable factuellement (même si l’on accordera que les nationalités n’ont rien d’essences invariantes) et insoutenable politiquement pour l’opinion birmane.
Il apparaît donc, si l’on recherche sincèrement la paix et le vivre-ensemble, qu’il faille laisser de côté pour l’instant l’insoluble question de l’existence des Rohingyas comme nationalité. Une question nullement théorique, puisqu’en Birmanie, comme en Inde, la tradition politique issue de la colonisation britannique tend à accorder des droits particuliers aux nationalités, ainsi qu’un territoire auto-administré pour les plus importantes. C’est la source de conflits sans fin dans ces pays, souvent assortis de graves violences, ainsi que d’un morcellement territorial toujours accentué, les droits accordés à une minorité entraînant des revendications analogues dans les groupes plus restreints.
On rêverait davantage d’une voie « jacobine », à la française, où l’individu doté de droits pleins et entiers serait privilégié par rapport à son éventuelle communauté, celle-ci étant réduite aux affinités privées. Bref, pour paraphraser la fameuse formule du comte de Clermont-Tonnerre lors du débat de décembre 1789 à l’Assemblée Constituante sur l’émancipation des Juifs, ces apatrides du XVIIIème siècle : « Il faut tout refuser aux Rohingyas comme nation et accorder tout aux Rohingyas comme individus. » Utopie ?

Post-scriptum

J’ai voulu dans cette tribune explorer quelques pistes, vraies ou fausses, pour sortir de l’actuelle catastrophe. J’avais dans mes précédents articles sur Asialyst analysé plus en profondeur les dimensions historique, nationale, régionale et internationale de la question rohingya, toutes indispensables à la compréhension du problème. Je renvoie également le lecteur au « Mémo d’Asialyst » sur ce sujet.

A propos de l'auteur
Jean-Louis Margolin
Jean-Louis Margolin est maître de conférences en histoire contemporaine à Aix-Marseille Université. Chercheur à l'Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA/CNRS), et initialement spécialiste de Singapour, il étudie les contacts commerciaux, culturels et coloniaux entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est. Il se consacre également à l’analyse des violences de masse en Asie orientale au XXe siècle, aux effets de la mondialisation dans cette partie du monde, ainsi qu’à l’émergence de Singapour, de Taiwan et de la Corée du Sud. Dernier ouvrage publié (avec Claude Markovits): Les Indes et l'Europe: Histoires connectées, XVe-XXIe siècle (Paris, Gallimard, Folio-Histoire, 2015).