Culture
Entretien

Arnaud Lanuque : "la violence des films de l'époque ne reflète pas celle de la société hongkongaise"

Extrait du "Syndicat du Crime 2" ("A Better Tomorrow II"), un film produit par Tsui Hark et réalisé par John Woo sur un scénario de Tsui Hark et John Woo avec dans les rôles titres Chow Yun Fat et Leslie Cheung.
Extrait du "Syndicat du Crime 2" ("A Better Tomorrow II"), un film produit par Tsui Hark et réalisé par John Woo sur un scénario de Tsui Hark et John Woo avec dans les rôles titres Chow Yun Fat et Leslie Cheung. (Crédit : DR).
Le cinéma hongkongais de l’âge d’or a produit des quantités de scènes qui sont comme autant de madeleines de Proust pour l’esprit du cinéphile même néophyte. Et nombre de celles-ci se retrouvent au travers des pages de l’ouvrage d’Arnaud Lanuque Police Vs Syndicats du crime, les polars et films de triades dans le cinéma de Hong Kong paru aux éditions Gope.
Que ce soit la scène de l’escalator dans « The Mission » de Johnnie To (sorti en 1999), la scène finale du « Syndicat du crime 2 » (de John Woo sorti en 1987) peu après que Chow Yun Fat ait enjambé le mur d’enceinte de la demeure cossue ou celle, tout aussi violente mais plus poétique, qui clôt le remarquable « The Killer » (toujours de John Woo, avec encore Chow Yun Fat mais aussi Danny Lee, sorti en 1989) ; toutes ont marqué une certaine idée d’un genre jusqu’alors assez méconnu. Pourtant, ces stars – à l’image de Danny Lee, Jackie Chan, Chow Yun Fat, Donnie Yen, Maggie Cheung ou Andy Lau, pour n’en citer que quelques unes – se sont exportées partout dans le monde et ont tourné avec les plus grands (et les moins bons aussi parfois).
C’est donc le moment de poursuivre notre entretien avec Arnaud Lanuque, autour de la question des films de genre proprement dits, de leurs réalisateurs stars et de leurs acteurs fétiches. Avant de revenir dans un troisième et dernier temps sur les stéréotypes et les personnages-clés.

Contexte

Gangster tatoué suivant son propre code d’honneur, flic infiltré chez les triades à la recherche de son identité, policier incorruptible adepte des armes à feu et du kung-fu, tueuse professionnelle au charme vénéneux : voilà autant de personnages que vous pourrez retrouver dans cette bible sur le monde des polars et des films de triades hongkongais signée par Arnaud Lanuque.

Ce cinéphile (également collaborateur d’Asialyst) vient de signer aux éditions Gope (mai 2017) une superbe monographie intitulée « Police vs Syndicats du crime ». Dans cet ouvrage à mettre entre toutes les mains, les interviews exclusives des grands réalisateurs et producteurs de l’époque font la part belle aux longs chapitres explicatifs consacrés aux sous-genres tels que « le polar martial », « les films de héros (Heroic bloodshed) » ou encore le trop méconnu « héroïne armée (Girls with guns) ». Tous ces genres ont marqué, chacun à leur manière, le cinéma hongkongais et ont donné lieu à d’importantes productions. Une filmographie accompagne d’ailleurs chaque chapitre de l’ouvrage.

Pour tout savoir sur ce genre si particulier – autant pour les amoureux de Chow Yun Fat ou de John Woo que pour les néophytes – la somme d’Arnaud Lanuque est indispensable – tant la documentation est riche et touffue en anecdotes et le contenu des plus exhaustifs.

A lire : Arnaud Lanuque, Police vs Syndicats du crime, les polars et films de triades dans le cinéma de Hong Kong, éditions Gope, mai 2017.

Pour en revenir plus spécifiquement aux polars et aux films de triades, qui en sont les grandes figures ?
Pour les grandes figures, je citerai spontanément Chow Yun Fat en tant qu’acteur, John Woo comme réalisateur et Tsui Hark comme producteur. Comme réalisateur, il est en effet plutôt reconnu dans un autre genre : le wu xia, les films de capes et d’épées « à la chinoise ».
Et hors de ces noms très connus, et plus dans le thème « Police vs Syndicats du crime », qui peut-on également signaler ?
Du côté des acteurs, et du côté « Police », un nom me vient immédiatement en tête : Danny Lee. C’est « Monsieur flic ». Du début, milieu des années 1980 à la fin des années 1990, c’est lui qui incarne le flic hongkongais – un peu dur mais juste. Il a un côté un peu « Inspecteur Harry » (du nom du film de Don Siegel avec Clint Eastwood dans le rôle titre sorti en 1971, NDLR). Surtout, il a connu une évolution de carrière très intéressante. A ses débuts, en tant que flic car avant il avait toute une carrière où il interprétait des rôles différents, il était dans la rue, au contact des petites gens. Et au fur et à mesure, il est à la tête d’une patrouille, il devient commissaire. L’évolution dans la vie correspond à son évolution au cinéma ! Et tout ça se retrouve aussi derrière la caméra puisqu’il devient producteur et développe ses propres films avec ses propres talents qu’il essayait de mettre en avant. C’est lui qui par exemple a lancé Stephan Chow, ou Fan Sui Wong.
Photo Arnaud Lanuque
Arnaud Lanuque. (Crédit : DR).
Du côté des gangsters, il y a une myriade de petits acteurs mineurs qui étaient des anciens gangsters eux-mêmes et qui ensuite se sont reconvertis au cinéma. Et, au niveau acteur de premier plan, il y avait Alan Tang (il est mort en 2011, NDLR). Il fut d’abord connu dans les années 1970 pour ses rôles de playboy dans les films romantiques – dont beaucoup étaient tournés à Taïwan d’ailleurs. Puis, il endosse le rôle du « méchant » dès la fin de la décennie 70 en se reconvertissant dans les films de gangster, à partir de « Law Don » (sorti en 1979 qu’il dirige, NDLR), la version hongkongaise du « Parrain ». C’est lui qui a participé aux meilleurs films du genre « film de héros », sous la direction notamment de Tung Cho « Joe » Cheung comme réalisateur, et avec Wong Kar-wai au scénario.
Pour la petite histoire, c’est lui qui a produit le premier film de Wong Kar-wai : « As Tears Go By » sorti en 1988. Ce film est une pure variation du film de John Woo « Le Syndicat du crime » sorti trois ans auparavant. C’est un film au croisement entre deux genres : celui des « film de héros » et celui de la « romance criminelle ». Dans ce sous genre des films de polars, le « méchant », un peu type à la Marlon Brando, est un gangster au grand cœur qui va avoir une relation avec une jeune fille pure et innocente. Et donc, dans son premier film, Andy Lau et Maggie Cheung participent du côté « romance criminelle », alors que le côté « film de héros » est assurée par la relation Andy Lau/Jacky Cheng.
Couverture de la monographie d'Arnaud Lanuque "Police vs Syndicats du crime" paru aux Editions Gope, mai 2017.
Couverture de la monographie d'Arnaud Lanuque "Police vs Syndicats du crime" paru aux Editions Gope, mai 2017. (Crédit : DR.).
Pour conclure sur le personnage, il faut savoir qu’Alan Tang était affilié aux triades, pas officiellement bien sûr mais affilié quand même. Je me suis longtemps posé la question et l’un de ses collaborateurs me l’a confirmé.
Du côté des réalisateurs, il ne faut pas se leurrer, John Woo est LE maître du genre. Après dans mon ouvrage, j’essaye bien entendu de mettre en avant d’autres réalisateurs mais il reste la figure principale. Après, si on veut partir dans d’autres styles, il y a aura bien évidemment Johnnie To. Chacun a sa niche à l’époque. Ainsi, pour des films plus centrés sur la délinquance juvénile, on ira voir du côté de Lauwrence Ah Mon (dont le dernier film « Dealer/Healer » vient de sortir en 2017, NDLR) qui a réalisé des films superbes malheureusement pas connus.
Avec lui, on touche du doigt l’objectif de mon livre : faire connaitre des films qui sont malheureusement peu ou pas connus du grand public. Par exemple, il faut absolument citer un son film « Gangs » (sorti en 1988 avec Ricky Ho, NDLR) qui est un très bon film réaliste autour de la question de la délinquance juvénile.
Parmi les grands réalisateurs, je pourrais aussi citer Ringo Lam. On revient quand même toujours un peu aux noms habituels du côté des réalisateurs. Notons aussi Kirk Wong pour son film « The Club » (sorti en 1981, NDLR) qui présente déjà tous les prémices des thèmes qui seront développés dans les « films de héros ».
Dans ce cinéma « Polar vs Syndicats du crime », il y a je crois un cas à part : Jackie Chan…
Absolument pas ! Pour moi il appartient pleinement à cette période. Notamment avec sa série de films commencée avec « Police Story » (dont le premier opus sort en 1987, NDLR) où il porte le rôle du flic hongkongais moyen mais héroïque.
Ce n’est pas lui qui a recyclé le thème du polar pour s’adapter au marché, c’est son « grand frère » Sammo Hung avec son film « Carry on pickpocket » (sorti en 1982, NDLR). A l’époque c’est lui qui a commencé à s’orienter dans cette direction. C’était logique, ils n’avaient pas le choix car à un moment les films de kung-fu ne marchaient plus ! Jackie Chan avait lui aussi essayé de se diversifier avec notamment le film « Dragon Lord » (sorti en 1982, NDLR) où il essayait déjà de mettre l’accent sur les cascades. Mais cela avait été un relatif flop. Tout comme son essai de carrière hollywoodienne. Et tout cela jusqu’à ce qu’il réalise « Police Story ». D’ailleurs, beaucoup pensent qu’il réalise ce film en réaction au film « Le retour du chinois » (sorti en 1985) de James Glickenhaus auquel il a participé mais qu’il n’avait pas du tout aimé, tant pendant le tournage qu’au moment du rendu final. « Police Story » c’est donc sa réponse, une réponse qui s’inscrit dans un mouvement déjà entamé par Sammo Hung et d’autres. Donc Jackie Chan n’est pas hors du mouvement, bien au contraire, il arrive quand ce genre atteint son apogée.
Deux choses sur Jackie Chan dont je parle dans mon livre. La première c’est le fameux mythe qui veut que Jackie Chan réalise lui-même toutes ses cascades… Pour ceux qui y croient encore, ils risquent d’être déçus. Même s’il en fait une grande partie et que du point de vue « Action Star » – il est beaucoup plus méritant que quelqu’un comme Schwarzenegger par exemple – il est loin de toutes les réaliser. Mais, surtout ce qui est intéressant de noter dans « Police Story » c’est la violence ! Alors qu’il met toujours en avant le côté « il faut que les enfants puissent voir le film », quand tu regardes ses films de la période du milieu des années 1980, comme par exemple toute la séquence finale dans « Police Story », tout est marqué par la violence. Le personnage même est plein de revanche, plein de rancœur.
Une grande partie des films de cette époque sont ultra-violents, notamment ceux de John Woo. Comment l’expliquer ? Est-ce le reflet de la société hongkongaise ou cela vient-il d’autre part ?
Oui. Dans « Bullet in the head » (de John Woo, sorti en 1993, NDLR) ou dans « Hard Boiled » (du même John Woo mais sorti un an plus tôt, NDLR) les scènes de violence sont nombreuses. Aujourd’hui il serait difficile de reproduire cela. Pour l’époque cela s’explique par la surenchère. Chacun essaye de faire plus que l’autre. A l’époque, il y a avait beaucoup de très bon chorégraphes avec de l’argent, des équipes très professionnelles et très efficaces qui avaient pour seul objectif de faire « plus » que les autres.
Cela fait partie des choses que j’ai demandées à certains chorégraphes comme à Hung Yan Yan au cours des interviews qui ont précédé la rédaction de mon livre. J’ai eu à l’époque des réponses différentes. Certains me disaient : « Oui mais non. On regardait pas tant que ça les autres ; on restait dans notre coin » ; alors que d’autres me disaient très clairement : « Oui bien sûr, on allait voir et on essayait de faire plus ! »
Il y avait donc une surenchère pour donner plus au public et le passionner davantage.
Quant à savoir si ça correspondait ou non à l’époque, je pense que paradoxalement c’était l’inverse. Car c’est plutôt le moment où la société hongkongaise devient de plus en plus policée, où la classe moyenne émerge, où la police devient plus respectable. Parce que pendant longtemps, elle a été très corrompue, notamment dans les années 1970. Et puis il faut bien dire aussi que par exemple à l’époque dans les films de John Woo ou chez les autres il y a un gros côté armes à feu et grosses explosions. Or, à Hong Kong les armes à feu étaient plutôt rares à l’époque. Sans même parler des explosions ! Enfin, il y a quand même un élément propre à l’époque : celle de l’existence de gangs venant de Chine continentale qui utilisaient des AK47. Cette situation a inspiré de nombreux réalisateurs, ce qui a pu justifier un certain degré de violence dans les films.
Ainsi, si on reprend la scène finale de « Hard Boiled », il faut se souvenir que le héros (joué par Chow Yun Fat) tue beaucoup de gens mais qu’il sauve l’enfant ! Alors qu’au contraire, dans un autre film, « Flaming Brothers » de Joe Cheung avec Chow Yun Fat (sorti en 1987, NDLR), il y a une séquence folle où un chef de triades oblige l’ami de l’un des héros à tuer son propre fils. Il lui met une arme dans la main et il y a l’enfant en face… Alors bien sûr, on ne voit pas la balle lui traverser la tête car il y a une coupe à ce moment-là mais on voit bien qu’il a tué son propre fils. Ce genre de séquence est inimaginable dans un film américain !
Il y a donc un paradoxe même si je ne suis pas sûr moi-même de savoir pourquoi ils sont partis dans un tel degré de violence. Ça s’est calmé à partir du milieu des années 1990.
Pour revenir sur la carrière de l’un des grands réalisateurs de la période : comment expliquer que John Woo va partir aux États-Unis (en 1992) alors qu’il est au fait de sa gloire à Hong Kong ? Est-ce juste une question d’argent ?
Argent et possibilité artistique. Mine de rien à Hong Kong, les budgets étaient limités tout comme le public. Hollywood ouvre la porte au monde entier et à des budgets faramineux. Je pense aussi qu’il avait fait le tour et qu’il voulait passer à une nouvelle étape dans sa carrière.
Depuis il s’est réinstallé en Chine (en 2008, NDLR). On notera quand même que c’est l’un de ceux qui a eu la carrière la plus réussie aux États-Unis comparée à ses collègues réalisateurs. En effet, ce sont surtout les chorégraphes qui ont réussi à percer : comme Yuen Woo-ping ou encore un ancien de l’équipe de cascadeurs de Jackie Chan, Brad Allan. Il y a donc un savoir qui s’est exporté et qui s’est dilué plus chez les techniciens que chez les réalisateurs et les acteurs.
Propos recueillis à Hong Kong par Antoine Richard
A propos de l'auteur
Antoine Richard
Antoine Richard est rédacteur en chef adjoint d'Asialyst, en charge du participatif. Collaborateur du Petit Futé, ancien secrétaire général de l’Antenne des sciences sociales et des Ateliers doctoraux à Pékin, voyage et écrit sur la Chine et l’Asie depuis 10 ans.