Economie
Cartes et infographies

Hong Kong : où en est l'intégration à la Chine ?

A la douane à Shenzhen côté Chine populaire pour passer à Hong Kong, le 14 décembre 2015.
A la douane à Shenzhen côté Chine populaire pour passer à Hong Kong, le 14 décembre 2015. (Crédits : EYEPRESS NEWS / EYEPRESS / AFP)
Le 26 juin 1997, pas moins de 5 jours avant l’historique rétrocession, le Monde Diplomatique parlait déjà de la colonie britannique comme d’une « pièce majeure du système économique chinois », soulignant « l’interpénétration des capitaux entre le territoire et le continent ». Près de 20 ans plus tard, au cœur des quartiers d’affaires de la ville, les firmes chinoises ont fait leur place. Dans les rues de Kowloon, l’usage du mandarin est omniprésent, et le cantonais se fait de plus en plus rare.
Entourée par les centres urbains chinois de Dongguan, Zhuhai et Shenzhen, mais aussi par l’ancienne colonie portugaise Macao, Hong Kong est aux portes de la région la plus dynamique de Chine, celle du Delta de la rivière des Perles. Les autorités chinoises rêvent d’une future mégalopole, qui dépasserait celle de Tokyo. Elle abriterait alors plus de 56 millions d’habitants.
Depuis que la Chine s’est ouverte, Hong Kong en est devenu la porte d’entrée pour les investisseurs du monde entier. Aujourd’hui, l’ancienne colonie britannique permet à la mère-patrie d’internationaliser ses marchés financiers. L’intégration économique de Hong Kong à la Chine est en marche. Comment se traduit-elle dans les infrastructures, dans les échanges commerciaux et dans la circulation des personnes ? Analyse en cartes et en infographies.

Contexte

En mars 2016, le Conseil des affaires d’Etat, équivalent du gouvernement en Chine populaire, proposait un plan nommé « 9+2 », destiné à créer une zone élargie du Delta de la rivière des perles. L’objectif est de renforcer l’intégration économique, sociale et technologique entre 9 provinces du sud de la Chine (Fujian, Jiangxi, Hunan, Guangdong, Guangxi, Hainan, Sichuan, Guizhou et Yunnan), et les 2 régions administratives spéciales, Hong Kong et Macao. Pour Pékin, des échanges renforcés aideront à maintenir la prospérité et la stabilité des deux villes sur le long terme. La stratégie ? Mettre les bouchées doubles sur la construction d’infrastructures, soutenir les entreprises continentales qui souhaitent s’exporter à Hong Kong et faciliter l’accès aux deux ancienne colonies.

Rappelons que le 1er juillet 1997, Hong Kong, forte d’une expansion économique quasi ininterrompue fondée sur un libéralisme débridé, était rétrocédée à la Chine populaire. Pour autant, le centre financier mondial ne changera pas de modèle économique. En 1984, un accord sino-britannique promettait un retour dans le giron de la mère patrie selon le principe « un pays deux systèmes », formule célèbre de Deng Xiaoping. Selon la loi fondamentale (Basic law), bien que « la Région administrative spéciale de Hong Kong [soit] une partie inaliénable de la République populaire de Chine » (art. 1), la ville jouit d’un « haut degré d’autonomie » et « d’un pouvoir exécutif, législatif et judiciaire indépendant » (art.2).

Comment l’intégration de Hong Kong à la Chine se matérialise-t-elle dans les infrastructures ?

Le projet du pont Hong Kong - Zhuhai - Macao.
Le projet du pont Hong Kong - Zhuhai - Macao.
Le système de transport de Hong Kong est déjà l’un des plus sophistiqués au monde. Pourtant les Chinois désirent encore maximiser le potentiel économique de cette ville de 7 millions d’habitants en lançant des projets pharaoniques. Parmi les plus impressionnants, les futures infrastructures qui relieront Hong Kong à la Chine continentale : une ligne de train à grande vitesse entre Hong Kong et Pékin, mais surtout, un pont de 42 kilomètres qui reliera Hong Kong à Macao, en passant par la ville chinoise de Zhuhai. L’objectif de relier l’ancienne colonie britannique à l’ancienne colonie portugaise est double : les avantages sont à la fois commerciaux et logistiques. Il s’agit de désengorger le transport fluvial et routier et de s’adapter au flux de touristes de plus en plus nombreux à Hong Kong et à Macao. Les agences de tourisme s’y préparent déjà.

En construction depuis 2009, le pont Hong Kong – Zhuhai – Macao (ou HKZMB) sera une suite de viaducs et de tunnels sous la mer. Ce projet conjoint entre les régions administratives spéciales (SAR) de Hong Kong et de Macao et la province du Guangdong en Chine pourrait être l’un des plus grands ponts au monde, et surtout, un projet inédit en Asie : la quantité de matériau nécessaire pour construire le pont serait l’équivalent de 8 fois celle utilisée pour le gratte-ciel Burj Khalifa à Dubaï. Pas moins de 6,7 kilomètres de tunnel seront creusés, et deux îles artificielles sont en cours de poldérisation. Le pont Hong Kong-Zhuhai-Macao sera accompagné de deux projets annexes. D’une part, la Hong Kong Link Road qui reliera le pont à une nouvelle île artificielle, destinée au passage en douanes. D’autre part, le Tuen Mun Chek Lap Lok Link, un tunnel qui fera la liaison entre le passage aux frontières, l’île de Lantau et les Nouveaux territoires à Hong Kong.

Le projet a été estimé à 38,1 milliards de yuans (soit environ 5,8 milliards de dollars américains) par les autorités. Mais en mars 2015, le quotidien South China Morning Post l’estimait déjà à 132,9 milliards de dollars hongkongais (soit environ 17,1 milliards de dollars américains). Le pont, initialement prévu pour fin 2016, réduira le temps de transport entre Hong Kong et Macao de 4h à 30 min (voir la carte ci-dessus). Après avoir été repoussé deux fois, l’accomplissement du projet dans sa totalité est estimé à fin 2018.

Cependant, le gigantesque projet ne se déroule pas sans difficultés. Une lutte permanente pour obtenir des subventions a pris place entre les porteurs du projet et la municipalité de Hong Kong. A cela s’ajoutent les accros dans le déroulement de la construction, comme le souligne le South China Morning Post. Le quotidien hongkongais mentionne dans plusieurs articles les dérivations des digues d’acier qui maintiennent la nouvelle île artificielle près de l’île de Lantau. En septembre 2015, l’île fraîchement construite avait dérivé de 7 mètres. Si les officiels du gouvernement assurent que les dérives ne provoqueront aucun problème de sécurité, beaucoup de potentiels futurs utilisateurs sont réticents. Sans compter d’autres inquiétudes quant à l’impact environnemental de la construction du pont : les groupes écologistes ont à maintes reprises dénoncé les violations des normes environnementales par le Département des autoroutes chargé du projet. Plus effrayant encore, pas moins de 7 ouvriers ont trouvé la mort sur le site de construction.

En ce qui concerne la nouvelle ligne de train à grande vitesse, elle permettra de se rendre à Pékin en 10h contre 13h40 aujourd’hui en allant prendre le TGV à Shenzhen. Dès 2017, il sera possible de passer de Hong Kong à Shenzhen en 15 minutes (contre 2h30) et de Hong Kong à Canton en 45 minutes (contre 2h à l’heure actuelle avec les lignes de trains « classiques »).

Par ailleurs, le plus grand centre financier d’Asie a besoin de faciliter l’accès à ses investisseurs. Ainsi, une nouvelle liaison en hélicoptère pourrait être mise en place entre la ville chinoise de Zhuhai et Central, le quartier d’affaires de l’ancienne colonie britannique, rapporte le South China Morning Post . L’aéroport de Hong Kong, déjà fort de ses 1 100 vols commerciaux quotidiens, lutte pour accueillir ses jets privés. Un grand nombre de jets destinés aux businessmen pourraient donc atterrir à l’aéroport de Zhuhai, jusqu’ici le moins utilisé du Delta de la rivière des Perles. Les échanges commerciaux entre Hong Kong et la mère patrie n’en seront que facilités.

Quel degré d’intégration commerciale?

L'évolution des échanges commerciaux entre la Chine et Hong Kong de 1997 à 2015.
L'évolution des échanges commerciaux entre la Chine et Hong Kong de 1997 à 2015.
Les accords commerciaux entre la Chine et Hong Kong se sont multipliés depuis la rétrocession. S’en est suivie une augmentation nette de la valeur des importations et des exportations entre les deux économies. Les investissements continentaux dans le marché hongkongais sont passés de 10% en 1997 à près de 40% en 2015. Aujourd’hui, la région administrative spéciale représente plus que jamais une « porte d’ouverture » de la Chine vers le monde.

Néanmoins, l’interdépendance ne signifie pas encore intégration. La loi fondamentale garantit l’autonomie économique et financière de la ville par rapport à Pékin. En tant qu’ « entrepôt des échanges mondiaux », Hong Kong est toujours un membre à part entière de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). C’est un des marchés les plus libéraux au monde, pratiquant la liberté de circulation des biens et des capitaux. Pendant longtemps, l’ancienne colonie britannique contrastait réellement avec la Chine populaire, qui ne s’ouvre encore que partiellement aux investisseurs étrangers. Dans la mesure où sa monnaie est toujours rattachée au dollars, Hong Kong garde une certaine distance économique par rapport au continent. Ce sont toujours les taux d’intérêts américains qui déterminent le cours de l’immobilier hongkongais. Jusqu’en 2012, l’économie des Etats-Unis avait plus d’impact sur les cycles économiques hongkongais que l’économie de la mère patrie.

En novembre 2014, la Chine a ouvert partiellement la Bourse de Shanghai aux investisseurs étranger, grâce au lancement d’un partenariat commercial avec la Bourse de Hong Kong qui leur serre de canal d’accès à la place financière continentale. A l’inverse, les investisseurs chinois passent par la Bourse de Shanghai reliée à son homologue hongkongaise pour avoir accès au monde. Les Chinois fortunés peuvent dès lors acheter toutes les actions disponibles sur le marché hongkongais. Le mouvement « Occupy Central » un mois auparavant n’a en aucun cas perturbé cette dynamique vers plus d’intégration financière. Plus tard en 2015, des liens financiers se sont créés à leur tour entre les Bourses de Shenzhen et de Hong Kong.

Les dix premières destinations des produits hongkongais en 2015.
Les dix premières destinations des produits hongkongais en 2015.
Les importations de Hong Kong en 2015 par pays d'origine.
Les importations de Hong Kong en 2015 par pays d'origine.
Le commerce de Hong Kong est de plus en plus dépendant de Pékin. A l’inverse, plus de la moitié des investissements étrangers en Chine passent par Hong Kong. C’est bien par l’ancienne colonie britannique que transite une partie du capital chinois. 50% des importations hongkongaises viennent de Chine, tandis que 43,6% des exportations de la ville sont dirigées vers le continent chinois. Mais en regardant de plus près, les exportations de Hong Kong ne représentent une part minuscule du nombre total de produits au départ de la ville portuaire. Pas moins de 97% des exportations hongkongaises sont en réalité des réexportations de produits non modifiés, et dont 60,8% proviennent de Chine.
L'origine des réexportations de Hong Kong.
L'origine des réexportations de Hong Kong.

Vers la libre circulation des personnes entre Hong Kong et le continent chinois ?

Le système d’immigration hongkongais reste toujours distinct de celui de la Chine. Cependant, c’est le gouvernement central qui s’occupe de l’attribution des visas pour les citoyens de la République populaire. Ces derniers peuvent aisément obtenir un permis d’entrée pour Hong Kong lorsque la durée du séjour n’excède pas 7 jours.

Avec 47 millions de visites en 2015, les touristes chinois représentent depuis 2013 les trois quarts des visiteurs annuels. Mais la majorité d’entre eux ne viennent pas seulement par passion du voyage. Ils sont courtiers, ou viennent acheter des produits de première nécessité. La plupart font l’aller-retour dans la journée. Certains commerces visent même seulement les touristes chinois et bien que situés dans des quartiers modestes, vendent des produits de luxe qui leur sont destinés. Mais depuis 2014, cette tendance est à la baisse. Le ralentissement économique de la Chine et sa campagne anti-corruption ont rétréci l’appétit des continentaux pour les produits de luxe. Surtout, les mouvements « localistes » (voir notre article) ont vivement protesté contre les « parallel traders », ces « mules » qui trafiquent à la frontière, et de nombreux cas d’agression de touristes chinois ont été recensés. Face à la contestation, l’exécutif de Hong Kong a décidé de limiter l’entrée des Chinois à un accès hebdomadaire.

L'évolution du nombre de visiteurs continentaux chinois de 2010 à 2015.
L'évolution du nombre de visiteurs continentaux chinois de 2010 à 2015.
Qu’en est-il du nombre de continentaux qui décident de résider à Hong Kong en permanence ? Selon le South China Morning Post, leur afflux contribue à la montée de la population à un rythme soutenu dans l’ancienne colonie britannique. En vertu du « permis à sens unique » (One way permit) fourni par les autorités chinoises, chaque jour, 150 continentaux sont autorisés à venir rejoindre leur famille. Ils seraient 762 044 à s’être installé dans la ville entre juillet 1997 et décembre 2012, représentant ainsi plus de 10% de la population totale. Autre moyen d’intégrer la région administrative spéciale, le « plan d’admission pour les migrants de qualité » (Quality migrant admission scheme) qui vise à attribuer un permis de résidence à des personnes hautement qualifiées. L’objectif bien compris, selon l’office de l’immigration à Hong Kong, est d’accroître la compétitivité de la ville.

Cependant, l’inquiétude de la population locale et le sentiment « anti-chinois » ont là aussi conduit les autorités à prendre des mesures pour limiter l’immigration en provenance du continent. L’administration hongkongaise a ainsi suspendu le « régime pour les candidats à l’investissements en capitaux » (Capital investment entrant scheme), qui jusqu’en 2015 permettait aux Chinois d’immigrer à Hong Kong en échange d’un investissement minimum de 10 millions de dollars hongkongais (environ 1,16 millions d’euros). Par ailleurs, le nombre d’enfants nés à Hong Kong de parents continentaux a fortement diminué, passant de 43 982 à seulement 5 497 entre 2011 et 2013, d’après le Département hongkongais du recensement et des statistiques. Afin de limiter la surfréquentation des maternités, le gouvernement a interdit aux citoyennes de la République populaire de Chine de venir accoucher à Hong Kong. Ces dernières venaient profiter de la politique du droit du sol en vigueur dans la région administrative spéciale pour permettre à leur enfant d’acquérir un état-civil hongkongais et d’obtenir ainsi un permis de résidence.

Hong Kong en sortira-t-elle renforcée?

Certes, l’ancienne colonie britannique a gardé son autonomie économique et financière en accord avec la loi fondamentale. Mais elle dépend plus que jamais de la Chine continentale. Pékin a su ainsi tirer profit de ce petit territoire libéralisé au sein d’une gigantesque économie encore relativement contrôlée par l’Etat. Dès juin 2015, The Economist affirmait que les grandes entreprises « pariaient déjà sur le succès de cette intégration ». En février 2016, la banque HSBC a même envisagé de transférer son siège de Londres à Hong Kong aux vues de la multitude d’opportunités que représentait l’ancienne colonie britannique. Stuart Gulliver, le directeur général a par ailleurs affirmé que « Hong Kong et le Delta de la rivière des Perles pourraît effectivement constituer une mégalopole d’ici 2025 », et ainsi former un « amas de villes bancaires. »
Par Alice Hérait
A propos de l'auteur
Alice Hérait
Journaliste, Alice Hérait est spécialisée sur les questions contemporaine en Asie-Pacifique, et plus particulièrement sur le monde sinisé. Elle est titulaire du Master Hautes Etudes Internationales (HEI) à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Sinophone, elle a vécu un an à Taïwan, où elle a étudié à l'Université Nationale de Taiwan (國立台灣大學). Elle nourrit un vif intérêt pour les relations entre Pékin et Taipei.