Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

 

L'Asie et le coup de blues de la deuxième mondialisation

Camions transportant des conteneurs sur le port de Qingdao en Chine, le 12 avril 2016.
Camions transportant des conteneurs sur le port de Qingdao en Chine, le 12 avril 2016. (Crédits : Stringer / Imaginechina / via AFP)
Le Brexit va-t-il déclencher la fin de la seconde mondialisation ? Le vote des Anglais montre qu’elle ne fait plus recette dans les esprits et les statistiques confirment qu’elle s’essouffle : en 2015, le commerce mondial s’est contracté et cela continue au premier trimestre 2016.
Dans les premières pages de son autobiographie Le Monde d’hier, Stefan Zweig décrit son arrivée à Paris au début du XXe siècle. Il avait quitté Vienne, capitale de l’Empire austro-hongrois, et traversé plusieurs frontières sans présenter un document officiel. Son voyage s’était déroulé dans le monde d’avant la Première Guerre mondiale qui a clos la première mondialisation. Car si les échanges internationaux n’ont pas débuté au XIXe siècle, ils ont connu un essor très rapide au dernier quart de ce siècle avec la baisse des coûts de transport et des droits de douane. Rendue possible par la conversion des élites aux idées libérales, cette première mondialisation s’est accompagné d’une forte progression des flux des capitaux et de la circulation des personnes : plusieurs millions d’Européens ont fui le vieux Continent pour le Nouveau Monde, tandis que les Indiens et les Chinois ont été plus nombreux à quitter leurs pays pour travailler dans les colonies occidentales.

La mondialisation a repris après la Seconde Guerre mondiale avec la naissance en 1947 du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) qui a organisé plusieurs round de négociations multilatérales, jusqu’à la création de l’Organisation mondiale du commerce (1995) et le lancement du cycle de Doha qui s’est enlisé. Depuis déçus par le multilatéralisme, les Américains cherchent à lui substituer un « similarisme », en se faisant les promoteurs d’accords multi-latéraux de libre-échange (le Partenariat transpacifique en Asie, le TAFTA avec l’Europe) entre pays partageant les mêmes valeurs libérales.

Graphique montrant la croissance du commerce mondial et le poids du commerce et du stock d’investissements directs étrangers en pourcentages du PIB mondial.
Graphique montrant la croissance du commerce mondial et le poids du commerce et du stock d’investissements directs étrangers en pourcentages du PIB mondial.

Le ralentissement du commerce mondial

Le commerce mondial (mesuré en dollars courants) a été multiplié par plus de 300 entre 1949 et 2008. Son poids dans le PIB mondial atteignait 50 % à la veille de la crise qui a provoqué sa contraction, la sixième en soixante ans – 1952, 1958, 1982, 1998 et 2001. Chaque contraction a été suivie par une reprise vigoureuse. Cela s’est à nouveau vérifié en 2009. La crise a provoqué une chute de près de 20 % et en 2010 le rebond a été de même ampleur. Ensuite, les échanges ont progressé à un rythme anémique avant de se contracter à nouveau en 2015. Ils n’ont pas encore repris. Au cours des quatre premiers mois de 2016, le commerce extérieur a chuté de 6 % aux États-Unis, de 9 % au Japon et en Chine, de 12 % en Corée et de 2 % en Allemagne. La chute des cours des matières premières ne suffit pas à rendre compte de cette contraction des échanges : le nombre de conteneurs traités par les ports de Hambourg, Charlestown et Singapour a également diminué en 2015.

Alors que les échanges mondiaux augmentaient plus vite que le PIB jusqu’à la crise de 2008, ils évoluent depuis sur un rythme plus lent. Aussi, rapportés au PIB mondial, ils n’ont pas retrouvé le niveau d’avant la crise. Jusqu’alors, l’Asie était un moteur du commerce global et si elle représentait les trois quarts de sa croissance en volume, en 2015 elle n’y contribue plus qu’au quart. Les transformations en cours en Chine contribuent à cette évolution avec la baisse de la part relative du commerce de processing – l’assemblage de tissus, composants électroniques en produits finis – et la « remontée des filières » par les entreprises chinoises (ou les filiales étrangères basées en Chine), qui substituent des fabrications made in China aux importations. Le ralentissement pourrait être amplifié par le raccourcissement des « chaînes globales de valeur » depuis les dernières catastrophes naturelles – tsunami, Fukushima, inondations de Bangkok et tremblement de terre de Kyushu – qui ont illustré leurs fragilités.

Qu’en est-il des échanges de services (tourisme, transport, centre d’appels, informatique…) ? Se substituent-ils aux échanges de marchandises ? Non. D’une part, la valeur de ces échanges représente un montant très inférieur – cinq fois moins -, d’autre part, leur évolution n’est pas très différente : passée par un plafond, leur croissance ralentit. Le commerce international diminue-t-il car on produit davantage à l’étranger ? Non. Rapporté au PIB mondial le stock (montant cumulé) des investissements directs étrangers (IDE) s’est stabilisé et il a légèrement diminué en 2014. Cela concerne la finance : la lutte contre les paradis fiscaux et le durcissement de la régulation bancaire ont provoqué une baisse d’environ 25 % des flux de capitaux.

La mondialisation n’ a pas fait le plein

Les statistiques rassemblées par le géant de logistique DHL sont édifiantes. La circulation des personnes ayant été moins libre qu’au cours de la première mondialisation, les migrants représentent 2 % de la population mondiale en 2015. L’investissement direct étranger finance seulement 7,5 % de l’investissement total (la formation brute de capital fixe) dans le monde ; les investissements de portefeuille représentent 39 % de la capitalisation boursière mondiale. Plus étonnant, 17 % du trafic sur Internet relève de consultations hors frontières et l’international représente seulement 3 % des appels téléphoniques.

S’il se confirme, l’essoufflement de la mondialisation sera mieux accueilli au Nord qu’au Sud. En effet, Américains, Européens et Japonais sont de plus en plus sceptiques quant à ses bienfaits. Les candidats aux élections américaines ont compris qu’elle ne fait plus recette, à l’instar de Donald Trump mais aussi d’Hillary Clinton qui fustige le TPP après en avoir été l’avocate lorsqu’elle était Secrétaire d’Etat.

Vu du Sud, l’appréciation est différente. Née à l’initiative du Nord, la mondialisation a contribué au processus de convergence des revenus entre le Sud et le Nord. En particulier en Asie où elle a porté le « vol des oies sauvages » et l’envol de tous les pays, de la Corée du Sud à la Chine en passant par l’Indonésie. Car, comme le prédit un proverbe, « lorsque le vent souffle fort, même les dindes peuvent voler ». Le vent est retombé. Une mauvaise nouvelle pour les pays qui comptaient s’appuyer sur la mondialisation pour s’envoler à leur tour. Ce changement ralentira la convergence, à moins que comme l’annonce Robert J. Gordon et plus récemment le FMI à propos des perspectives américaines, le ralentissement du Nord soit plus marqué que celui du Sud.

A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).