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Analyse

Birmanie : Aung San Suu Kyi face au pouvoir

Nommée Conseillère d'Etat et ministre des Affaires étrangères le 30 mars 2016, Aung San Suu Kyi se prépare sur cette photo à faire sa première visite officielle, de l'aéroport de Naipyidaw en partance pour le Laos, le 6 mai 2016.
Nommée Conseillère d'Etat et ministre des Affaires étrangères le 30 mars 2016, Aung San Suu Kyi se prépare sur cette photo à faire sa première visite officielle, de l'aéroport de Naipyidaw en partance pour le Laos, le 6 mai 2016. (Crédits : AUNG HTET / AFP)
Après une trentaine d’années de lutte et de sacrifices, dont quinze passées en résidence surveillée, Aung San Suu Kyi relève aujourd’hui un ultime défi : l’exercice du pouvoir. Depuis deux mois, le prix Nobel de la paix 1991 se retrouve à la tête d’un Etat de 55 millions d’habitants pris en étau entre les géants indien et chinois. Avec des moyens très limités, elle doit affronter, entre autres, des conflits ethniques enkystés, une économie exsangue, un système éducatif laminé, des tensions religieuses croissantes et une administration corrompue. Un programme herculéen.

Contexte

La Birmanie sort de l’ombre. Les élections du 8 novembre 2015 ont marqué une étape décisive dans la transition démocratique birmane, après soixante années de dictature. Le raz-de-marée électoral obtenu par la Ligue nationale pour la Démocratie (LND) a permis l’accession au pouvoir d’un gouvernement civil avec à sa tête le discret Htin Kyaw, élu président par les parlementaires le 15 mars. « Au-dessus du président », telle qu’elle se définit elle-même, se trouve Aung San Suu Kyi, en qui une grande majorité de Birmans accorde une confiance absolue.

Empêchée par la Constitution d’occuper la fonction suprême, la cheffe incontestée de la LND compense en cumulant les portefeuilles : ministre des Affaires étrangères, ministre du Bureau de la Présidence et Conseillère d’Etat – un poste de Premier ministre de facto, créé sur mesure.

De l’importance de la réconciliation

La junte militaire, après plus d’un demi-siècle de dictature, a décidé de jouer le jeu de la transition. Mais à condition d’en dicter les règles. Dans la Constitution, adoptée en 2008, il est ainsi prévu que trois ministères stratégiques reviennent automatiquement au « Tatmadaw », l’armée birmane : la Défense, les Frontières et enfin l’Intérieur. Coté législatif, 25% des membres des deux assemblées sont nommés par le Commandant en chef de l’armée. Une proportion fort opportune quand on sait que 75% plus une voix sont nécessaires pour modifier la Constitution… Le terrain est quadrillé. Toute nouvelle étape significative de la transition se fera avec l’accord des hommes en vert, ou ne se fera pas.

C’est en partie pour cette raison que trône tout en haut de l’agenda d’Aung San Suu Kyi, fille du Général Aung San – considéré comme le père de la nation -, l’objectif de « réconciliation nationale ». Le peuple birman, convalescent, a subi durant près de soixante ans le joug impitoyable de militaires paranoïaques. Aussi, faute de justice transitionnelle, une certaine concorde au sommet vise à panser les plaies. Peu après l’élection l’an dernier, l’ancienne opposante a alternativement rencontré Thein Sein, le président d’alors, Ming Aung Hlaing, le Commandant en chef et même l’ancien dictateur Than Shwe, soupçonné de continuer à jouer un rôle prépondérant en coulisses. Les deux parties sont parvenues à une forme d’accord dans lequel les intérêts vitaux de l’armée ne sont pas menacés tandis que la nouvelle équipe dispose de quelques marges de manœuvre. Les ennemis d’hier se réconcilient, entraînant derrière eux tout un peuple sur la voie de l’apaisement.

L’objectif de réconciliation nationale porte cependant une ambition supérieure dans un pays en proie à des conflits ethniques tout autour de ses plaines centrales depuis son indépendance en 1948 (voir notre dossier en cartes). Des négociations sont à l’œuvre depuis des décennies sans qu’aucune avancée significative n’ait été obtenue après 1957 et la fin des accords de Panglong, signés en 1947 pour une durée de dix ans sous l’égide du Général Aung San. Sa fille, aujourd’hui, demande aux parties prenantes d’avancer vers un « Panglong du XXIème siècle ». Mais a-t-elle les moyens de sa politique ? Comment imaginer que Tatmadaw fasse de sincères efforts en faveur de la paix ? La persistance des conflits lui garantit en effet un levier dans le rapport de force avec le nouveau pouvoir civil et, vraisemblablement pour certains hauts dignitaires, une source de revenus via la taxation de trafics – opium, jade et bois notamment.

Des défis herculéens

La question du processus de paix charrie avec elle une somme d’enjeux intriqués qui encombrent l’agenda du nouveau gouvernement. Le renforcement de l’administration et la lutte contre la corruption apparaissent comme des préalables incontournables, les fondations sur lesquelles construire un Etat neuf. Toutefois là encore l’armée n’est pas loin. Le « GAD » (General Administration Department), qui pilote l’administration partout dans le pays à l’exception des ministères de Nay Pyi Taw, est sous l’autorité du ministre de l’intérieur, nommé par le Commandant en chef.
*Voir Renaud Egreteau, Histoire de la Birmanie contemporaine. Le pays des prétoriens, Fayard, 2010.
Comme partout, la corruption prospère dans la misère. Avec 62% des travailleurs rémunérés moins de deux dollars par jour, l’ancien « grenier à riz » du Sud-Est asiatique s’est effondré. La « voie birmane vers le socialisme »* entamée dès 1962 par le Général Ne Win, faite de monopoles d’Etat, d’isolement économique et d’une destruction méthodique du système éducatif ont, sans surprise, plongé dans l’abîme un pays qui figurait pourtant parmi l’un des plus dynamiques de la région au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd’hui, le pays est sorti de son isolement. Du ciel démocratique pleuvent désormais les dollars. L’ouverture économique dès 1989 puis la baisse des sanctions à partir de 2010 ont entraîné l’afflux d’investissements étrangers et des prêts d’institutions financières internationales. En ce début d’année, une croissance du PIB à 8,4% est même annoncée, plaçant la Birmanie en tête des prévisions pour l’Asie. Sauf que dans le Golfe du Bengale, de la fertile mousson aux orages destructeurs, la nuance est souvent tenue. « Il faudra tout à la fois une ferme volonté politique et un meilleur niveau d’éducation pour se prémunir contre les effets pervers du développement économique », explique Moe Thway, Secrétaire général du Congrès National des Jeunes. La relative harmonie de cette société traditionnelle à forte majorité bouddhiste, restée à l’écart du monde pendant près de soixante ans, est fragile. L’exploitation des ressources naturelles, l’augmentation exponentielle du nombre de touristes et d’expatriés, ou encore l’urbanisation sauvage, dans un pays par ailleurs fortement impacté par le changement climatique, forment de réelles menaces.

Pour permettre un développement économique et social équilibré, le nouveau gouvernement aura fort à faire et devra, à nouveau, affronter des intérêts très puissants. L’actualité récente donne un avant-goût des casse-têtes – souvent chinois – qui attendent la nouvelle équipe au pouvoir. L’entreprise chinoise Norinco, associée à la Myanmar Economic Holding Limited gérée par le ministère de la Défense, construit une mine de cuivre à Lepdadaung, dans la région de Sagaing au nord-ouest du pays. Depuis 2012, la population locale proteste contre le vol de ses terres, les dommages environnementaux et la violence policière. Aung San Suu Kyi avait même présidé une commission parlementaire, qui avait autorisé la reprise des travaux sous conditions d’engagements en faveur des habitants concernés, et en particulier de compensations financières. Le 4 mai dernier, les manifestations ont repris, invoquant le non-respect de ces clauses…

*Abréviation en birman pour « Association pour la protection de la race et de la religion ».
La protestation populaire, la seule susceptible d’inquiéter celle que la plupart des Birmans appellent « Maman Suu », prend de l’ampleur sur un autre front : la bataille de Ma Ba Tha* – frange extrémiste de la communauté des moines bouddhistes – contre les musulmans. Depuis sa création en 2014, et avec le soutien de quelques caciques du régime, l’association n’a cessé d’étendre son influence. Le 28 avril dernier, une centaine de manifestants se sont réunis devant l’ambassade des Etats-Unis à Rangoun pour dénoncer l’usage du terme Rohingya dans un communiqué de presse. Considérés par l’ONU comme « l’une des minorités les plus persécutées au monde », les Rohingya sont près d’un million d’apatrides parqués dans des camps, empêchés de vivre dignement, et pour certains, affamés.

Chaque fois qu’on l’interrogeait sur cette question, Aung San Suu Kyi éludait, de peur de toucher un sujet aussi brûlant. Début mai, elle a demandé aux Américains – certes indirectement, via un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères – d’éviter l’usage du terme, « qui n’aide pas à la réconciliation« .

La dame avance ses pions

C’est bien à l’aune de ce contexte extrêmement contraint qu’il faut apprécier les premières décisions de la Conseillère d’Etat, moins de deux mois après la passation de pouvoir. Ses premiers gestes ont été envers les prisonniers politiques : 290 ont été libérés tandis qu’une soixantaine de cas plus épineux restent en attente de résolution. Les lois liberticides, qui ont permis l’emprisonnement arbitraire de milliers d’opposants sont en cours de réexamen. Ce travail de lissage législatif a lieu dans tous les secteurs. Khin Zaw Lin, élu LND de la région de l’Irrawaddy au sud du pays et Secrétaire de la Commission Environnement au sein de la chambre haute, raconte que « même pendant la Fête de l’eau, le travail n’a pas cessé. Toutes les lois sont passées en revue ».

Avec ses multiples portefeuilles ministériels, Aung San Suu Kyi s’est attelée à concentrer le pouvoir entre ses mains. Une sorte de « culture du secret » a en outre été instaurée, aucun élu n’étant habilité à s’exprimer publiquement sans son aval. Au-delà de ce que certains diplomates et journalistes considèrent à demi-mot comme une dérive autoritaire, les premiers véritables accrocs sont venus des minorités ethniques. Des leaders de deux vieux partis alliés, la Ligue Nationale Shan pour la Démocratie (SNLD) et le Parti National Mon (MNP), ont exprimé des signes de mécontentement lorsqu’ils ont découvert que des cadres de second rang avaient été choisis pour exercer des responsabilités sans consultation préalable. Plus grave, la colère du Parti National Arakanais (ANP), majoritaire dans sa région mais qui s’est vu imposé un responsable LND à la Présidence du Conseil local.

L’histoire seule juge

Les critiques n’ont pas tardé. Les tribunes à charge se multiplient dans les colonnes des journaux anglophones, haussant chaque jour d’un cran le taux d’acerbité. Le traitement de la Birmanie dans les médias occidentaux glisse lui aussi vers le procès pour trahison des idéaux démocratiques, comme l’illustre l’éditorial du New York Times du 9 mai qualifiant la position d’Aung San Suu Kyi sur les Rohingya de « lâche ».

« Après plus de soixante années passées à attendre la démocratie, nous pouvons bien patienter quelques semaines avant de juger », répond Thet Swe Win, jeune directeur du Centre pour la Jeunesse et l’Harmonie Sociale, résumant ainsi l’état d’esprit des Birmans. Sagesse populaire ou foi aveugle en « Maman Suu » ? A l’Histoire de répondre.

En cette aube démocratique birmane, l’Occident en quête de sens peut néanmoins entendre l’universalisme du message envoyé depuis le pays au mille pagodes. L’idéal démocratique n’est pas mort. Là-bas, il scintille.

Par Yves Marry

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A propos de l'auteur
Yves
Ancien collaborateur politique au Parlement européen et au Conseil régional d'Ile-de-France, Yves Marry travaille en Birmanie depuis deux ans. Après une année de plaidoyer en faveur du développement durable à la tête de l'ONG Green Lotus, il a rejoint l'Ambassade de France pour une mission d'assistance électorale auprès de la société civile, dans le cadre des élections historiques de novembre 2015.