Economie
Expert – Le Poids de l’Asie

 

Inde : besoin d’Afrique

Le Premier ministre indien Narendra Modi sourit au président zimbabwéen Robert Mugabe (à gauche) et à la présidente de l’Union africaine Nkosazana Dlamini-Zuma (de dos, en bas à droite) lors du Sommet du Forum Inde-Afrique à New Delhi le 29 octobre 2015. (Crédit : ROBERTO SCHMIDT / AFP)
Organisé en 2008, le premier sommet Inde-Afrique réunissait à Delhi quatorze chefs d’Etat ou de gouvernement. Ils étaient seize à Addis-Abeba trois ans plus tard et quarante-deux dans la capitale indienne les 27 et 28 octobre derniers. Le succès de cet évènement international sans précédent dans la capitale indienne, a fait oublier le fiasco de 2014 lorsque, réagissant aux craintes inspirées par Ebola, l’Inde avait annulé le sommet.

L’inde échange plus avec l’Afrique subsaharienne qu’avec ses voisins

Entre 2005 et 2015, le commerce entre l’Inde et l’Afrique subsaharienne a quintuplé en dollars courants pour atteindre ­60 milliards de dollars. aujourd’hui, il représente 6 % du commerce extérieur de l’Inde qui échange plus avec l’Afrique qu’avec ses voisins (Bangladesh, Pakistan, Sri Lanka). Trois fois plus élevé en valeur, le commerce sino-africain est un enjeu moins important pour la Chine qui échange autant avec l’Afrique qu’avec la Corée du Sud. Delhi – comme Pékin – réalise plus de la moitié de ses échanges avec une poignée de pays : le Nigeria, l’Afrique du Sud et l’Angola, loin devant le Kenya et le Ghana.
Le retournement du commerce indo-africain a été pour le moment (six premiers mois de 2015) moins sévère que celui du commerce sino-africain. L’un et l’autre retournement s’expliquent par la chute des cours des matières premières qui, dans le cas de la Chine, est aggravée par le ralentissement de son économie.
Le pétrole africain domine (80 %) les importations indiennes d’Afrique. L’Inde importe des minerais, du bois et des diamants : la ville de Surat dans l’Etat du Gujarat est un maillon de la chaine de valeur qui va de Johannesburg à Anvers. L’Inde exporte des produits sidérurgiques, des tissus et des équipements (autobus, camions, machines-outils, scanners) qui, « innovations frugales » aidant, restent souvent moins onéreux que leurs alternatives occidentales.
Vu d’Afrique sub-saharienne, si elle est plus présente que la France, l’Inde est un partenaire modeste, qui absorbe 8 % des exportations africaines et est à l’origine de 6 % des importations – loin derrière la Chine qui fait jeu égal avec l’UE.
Aujourd’hui, l’Inde est loin derrière la Chine sur le marché africain. Ce n’était pas le cas au moment des indépendances sur le continent africain.

L’Inde partait avec une longueur d’avance

L’Afrique entretenait traditionnellement des relations commerciales avec le monde indien. Traversant la mer d’Oman, les voiliers quittaient le Gujarat pour amener épices et bijoux en Afrique de l’Est où des communautés indiennes étaient installées. Au XVIIème siècle, des Français de Pondichéry ont recruté des Indiens pour travailler dans les plantations de l’île de France (nom de l’île Maurice à l’époque), et ce mouvement a pris une ampleur considérable après l’abolition de l’esclavage. Ils ont été des millions à quitter l’Inde pour travailler dans les colonies « sous contrat » dans des conditions proches de l’esclavage. Ces communautés ont représenté entre 1 et 2% de la population d’Afrique de l’Est. C’est pour régler un litige entre commerçants indiens que Gandhi est allé en 1893 en Afrique du Sud où, plus nombreux que les Britanniques, les Indiens formaient une communauté relativement prospère mais victime de mesures raciales.
L’Inde indépendante a tourné le dos à ces communautés. Affichant une posture tiers-mondiste, le gouvernement indien a pris ses distances avec ces bourgeoisies « compradore » et il a ainsi réagi timidement aux expulsions d’Indiens d’Ouganda par Idi Amin Data en 1971. Jusqu’en 2003, Delhi a refusé d’accorder la double nationalité aux Indiens de retour au pays, car ils pouvaient être originaires du Pakistan. Cette position a évolué avec l’élection en 1981 de Rajiv Gandhi et la victoire du Bharatiya Janata Party en 1989 a marqué un tournant. Désormais Delhi souhaite que sa diaspora en Afrique, riche de 2,5 millions de ressortissants, serve de relais à l’économie indienne… Comme la diaspora chinoise deux fois moins nombreuse.
Ce changement est arrivé un peu tard. Entre-temps, l’Inde se trouve marginalisée par la Chine sur le marché africain. Entre 1950 et 1990, sa part dans le commerce de l’Afrique sub-saharienne chuté à 1 %. Commencé dans les années 1990, le redressement s’accélère et s’accompagne de l’arrivée des entreprises indiennes en Afrique.

Le transit par Maurice

En 2014, les entreprises indiennes ont presque autant investi à l’étranger que les étrangers en Inde et depuis 2009, selon la Reserve Bank of India, l’Afrique absorberait le cinquième des investissements de l’Inde à l’étranger. Attention, ces statistiques sont biaisées par l’île Maurice qui a longtemps – il est concurrencé par Singapour – joué pour l’Inde un rôle analogue à Hong Kong pour la Chine. Hors Maurice, le stock d’investissement indien en Afrique est probablement plus faible que le stock chinois.
Les sociétés pétrolières indiennes exploitent des gisements au Soudan et au Sud Soudan, s’intéressent à l’Angola et au Nigeria et selon la Banque du Mozambique, elles ont pris une participation de 20% dans un champ gazier pour un 5 Milliards de dollars. Bharti Airtel a racheté Zain, un groupe koweïtien présent dans une quinzaine de pays africains. Les rachats par les Indiens seraient deux fois plus importants que ceux des Chinois, selon Bloomberg. Les groupes indiens ont aussi percé en Afrique francophone (Sénégal) et lusophone (Mozambique)…
Selon une étude allemande, pour un pays africain donné, l’existence d’une communauté indienne accroit les chances d’attirer des entreprises de l’Inde. Si comme tous les investisseurs, ces dernières ont des comportements grégaires, elles sont moins rebutées que d’autres par les incertitudes politiques ou la faiblesse des institutions. Mieux intégrées au tissu africain que leurs concurrentes chinoises, les entreprises indiennes ne sont pas l’objet de critiques aussi virulentes.

ENJEU GEOPOLITIQUE

La rivalité Inde-Chine sur le continent africain a toujours eu une dimension politique : dans les années 1950, cela concernait la direction du Mouvement des non-alignés. S’est posée ensuite la question de la représentation au Conseil de sécurité de l’ONU. Sur ce sujet, Delhi espère que les nations africaines reviendront sur le consensus d’Ezulwini qui vise le maintien du statu quo. Soucieuse de protéger ses approvisionnements en hydrocarbures, elle a passé des accords militaires en Afrique de l’Est, à Maurice et Madagascar, aux Seychelles et en Afrique du Sud.

L’Inde n’a pas les moyens de sa politique

Des préoccupations géopolitiques expliquent le programme d’assistance technique en Afrique dès les années 1960. Aujourd’hui, l’Etat indien n’a pas les moyens de concurrencer l’Etat chinois. A Addis-Abeba, il a promis 8 milliards de dollars de prêts subventionnés dont 2 milliards décaissés et à Delhi, il a annoncé 10 milliards supplémentaires. Finançant des projets agricoles, l’électrification rurale, et des infrastructures, ces crédits pourraient être six fois inférieurs à l’encours chinois. Ces crédits transitent par l’Export Import Bank of India et financent la construction d’un réseau de télécommunications pan-africain. Par ailleurs, l’Inde fait des dons (1,2 milliard de dollars), offre des bourses (50 000 étudiants africains) et envoie des visiting professors.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).