Economie
Expert - Le Poids de l’Asie

 

La Chine éternue, le Sud attrape la grippe

Le président chinois Xi Jinping reçu par la présidente brésilienne Dilma Rousseff à Brasilia le 17 juillet 2014. C’est le Brésil qui se trouve parmi les plus touchés par le ralentissement de l’économie chinoise
Le président chinois Xi Jinping reçu par la présidente brésilienne Dilma Rousseff à Brasilia le 17 juillet 2014. C’est le Brésil qui se trouve parmi les plus touchés par le ralentissement de l’économie chinoise. (EVARISTO SA / AFP)
Depuis 2000, les pays du Sud vivent au rythme de la Chine. En 2008, la résistance de l’économie chinoise a limité l’impact de la crise mondiale sur les économies émergentes. Commencé depuis quelques mois, le ralentissement chinois, plus marqué que ce que mesurent les statistiques officielles, sera amplifié par l’érosion de la confiance provoqué par la gestion maladroite de la chute de la bourse de Shanghai par les autorités.
Dans les années 1970, lorsque les Etats-Unis éternuaient, le monde attrapait la grippe. Aujourd’hui, si les difficultés de la seconde puissance mondiale affectent tous les pays, elles touchent plus l’Amérique Latine et l’Afrique que l’Asie, l’Europe ou les Etats-Unis.

Après le Japon, la Chine, nouveau moteur asiatique

Jusqu’à la fin de la décennie 1990, l’Asie s’organisait autour du Japon et on évoquait la reconstruction de la « Sphère de Co-prospérité ». Vingt ans plus tard, elle s’organise autour de la Chine qui, selon les statistiques commerciales, est le premier fournisseur et le premier débouché de la plupart des pays. Des statistiques trompeuses. Un pourcentage élevé des exportations de l’Asie vers la Chine consiste en pièces détachées et composants qui sont assemblées en produits made in China et exportés dans le monde entier. C’est tout particulièrement le cas des exportations de Taïwan, de Corée, de Malaisie, des Philippines et de Thaïlande. Cela vaut moins pour l’Indonésie, le Laos ou le Vietnam où les ressources naturelles occupent une place encore importante. De même pour le Japon qui exporte plus de produits finis vers la Chine.
A partir de 2000, la fièvre chinoise a gagné tous les pays du Sud et la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique sub-saharienne et de l’Amérique Latine : grâce à la demande chinoise, les années 2000 ont été « la décade de l’Amérique Latine ».

L’Afrique et l’Amérique Latine dans le piège chinois

Alors que l’Asie exporte vers la Chine des produits manufacturés et, relativement peu de produits primaires, l’Afrique, l’Amérique Latine, la Russie et l’Asie Centrale lui exportent presqu’exclusivement des ressources naturelles : bois, pétrole et produits miniers. Dans les années 2000, ces pays ont investi en faisant des paris sur l’évolution de la demande chinoise. Quelle serait-elle dans vingt ans ?
Prenons l’exemple emblématique du minerai de fer. La Chine absorbe 60 % du minerai extrait dans le monde. L’ouverture d’une mine mobilise des millions de dollars et exige une dizaine d’années. Constatant qu’un Chinois de 2010 « consommait » autant d’acier qu’un Japonais des années 1960, des entreprises ont prévu que la Chine consommerait 900 millions de tonnes en 2030. D’autres, remarquant que la consommation chinoise par unité de PIB était plus élevée qu’au Japon, ont prévu qu’une meilleure gestion réduirait cette « surconsommation » et que la demande serait bien plus faible. Ces écarts d’appréciation étaient amplifiés par les hypothèses retenues pour la croissance chinoise. Les uns comme les autres prévoyaient qu’elle continuerait à un rythme élevé.

Les conséquences de la panne chinoise sur le Sud

Mesurées en dollars courants, les importations chinoises ont freiné en 2014 et se sont contractées de 19 % au cours du premier semestre 2015, alors qu’elles progressaient à 20 % l’an entre 2000 et 2013.
C’est en Afrique, qui exporte en Chine pétrole, mines et bois, où s’enregistre la contraction la plus sévère : -50 % en moyenne, dont -60% pour le Nigéria et -66 % pour l’Afrique du Sud. Les importations chinoises d’Amérique Latine diminuent de 22 %, dont 33% pour le Brésil qui vient d’entrer en récession. Même punition pour l’Asie du Sud et l’ensemble Russie-Asie Centrale. La chute des cours des matières premières précipitée par le « Lundi Noir », le 24 août, à la Bourse de Shanghai, entraînera de nouvelles baisses des exportations de ces pays vers la Chine. Alors que la chute des exportations africaines est la plus marquée et qu’elles pèsent plus (6 % du PIB), l’impact économique est plus sévère en Amérique Latine qui progresse plus lentement.
Réduisant simultanément la demande et les cours de matières premières, le ralentissement chinois impose une « double peine » aux exportateurs. En outre, n’ayant pas profité des années de vaches grasses pour diversifier leurs économies, ils sont pris au piège : leurs exportations vers la Chine s’écroulent et faute d’industrie, ils continuent d’importer des produits made in China moins chers que les fabrications locales. Comme un malheur n’arrive jamais seul, leur commerce avec la Chine n’est plus gagnant-gagnant : il dégage un déficit alors même que les capitaux sont réticents à se placer chez eux et que les Chinois hésitent à investir à l’étranger.
Les importations de l’ASEAN, de nature plus diversifiées, diminuent moins. Les pays les plus touchés sont le Laos (-38%) et l’Indonésie (-33 %) où cette contraction a fait dégringoler la roupie indonésienne. Dans le cas de la Malaisie, c’est moins l’économie chinoise que les conséquences du scandale financier 1MDB sur la situation politique qui expliquent la chute du ringgit revenu à son plancher de 1998 ! Les importations du Cambodge et du Vietnam ont par contre augmenté (+22%); dans le cas vietnamien, cela s’explique par l’activité de Samsung , dont les ventes en Chine commencent toutefois à diminuer du fait de la crise boursière et de la concurrence des smartphones chinois.

Un impact limité sur le Nord

Alors que seulement un tiers des exportations de la Corée vers la Chine est destiné au consommateur chinois – les deux tiers étant assemblés en produits réexportés -, les deux tiers des exportations japonaises vers la Chine sont absorbés par le marché chinois. Selon la Banque du Japon, une baisse d’1 point du PIB chinois réduit le PIB japonais d’un dixième de point. Parmi les pays industrialisés, le Japon est le pays le plus affecté par le ralentissement de la Chine, bien plus que l’UE dont les exportations vers la Chine qui représentent 1,2 % du PIB européen ont diminué de 13 % en moyenne (17 % pour le Royaume Uni, 13% pour l’Allemagne et 11 % pour la France).
Le luxe et l’automobile haut de gamme sont les secteurs les plus concernés : victimes collatérales de la lutte anti-corruption, elles vont subir les conséquences des pertes boursière des ménages chinois les plus aisés. Le retournement de la conjoncture chinoise a des effets encore plus modestes aux Etats-Unis, avec toutefois des écarts importants entre les Etats de la côte est et de la côte ouest. Assurant un tiers des exportations américaines vers la Chine, ces derniers (Californie, Oregon, Etat de Washington) sont les sièges des entreprises les plus engagées sur ce marché, à commencer par Apple qui y réalise un tiers des ventes.
La Chine ralentit et n’est plus (au moins pour un temps) la locomotive de l’économie mondiale.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).