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Le traité de libre-échange entre la Corée et le Vietnam

Des travailleurs sur un chantier
Des travailleurs à l’oeuvre sur un chantier du port de la zone industrielle de Dung Quat, dans la province centrale de Quang Ngai. Ce chantier appartient à la branche vietnamienne de la société sud-coréenne Doossan Heavy Industries (Crédits : HOANG DINH NAM / AFP)
Vingt ans après avoir noué des relations diplomatiques avec le Vietnam, la Corée du Sud est son second fournisseur, son premier investisseur étranger, son second donateur. Les deux pays viennent de ratifier un accord de libre-échange évoqué trois ans auparavant. Certes, les Coréens font tout rapidement – « pali pali ». Pour autant, cette percée surprend si l’on se rappelle des circonstances dramatiques de leur première rencontre… il y a cinquante ans.

Les Coréens vont en guerre

Quelques mois avant la défaite française de Diên Biên Phu en mai 1954, le président sud-coréen Syngman Rhee fait une annonce surprenante. Malgré le fait que son pays soit sorti exsangue d’une guerre fratricide et qu’il n’ait aucune relation avec l’Indochine, il propose d’envoyer une force armée au Laos. Quelle mouche pique donc le président coréen ? L’opportunisme.
Réagissant à une suggestion américaine de mobiliser ses alliés contre le Vietminh, Syngman Rhee offre ses services, et en échange de la participation coréenne à ce conflit, il demande aux États-Unis le doublement du nombre de GI’s stationnés en Corée du Sud. Si elle n’a aucun écho, son offre crée néanmoins un précédent.
Douze ans plus tard, répondant aux souhaits du président Lyndon B. Johnson d’internationaliser le conflit vietnamien, le président Park Chung-hee propose d’y envoyer des troupes. Présentée comme le remboursement d’une dette d’honneur envers les pays ayant participé à la guerre de Corée aux côtés des Sud-coréens, cette offre a en réalité des motivations plus terre à terre : « Durant la guerre de Corée, nous nous sommes battus et les Japonais ont fait de l’argent, c’est maintenant à notre tour », déclare ainsi un Coréen à Business Week le 7 février 1966. Une fois leur offre acceptée par la Maison Blanche, les Coréens négocient âprement ces contreparties avec l’administration américaine.
Outre une solde généreuse pour les soldats envoyés au Vietnam, ils obtiennent des aides pour leur armée, la construction d’un institut de recherche et la promesse de privilégier les entreprises coréennes pour les projets financés par l’aide américaine. L’accord signé, les premiers Coréens – une vingtaine d’instructeurs de taekwondo – débarquent à Saigon en 1964 suivis par des milliers de soldats : le contingent atteint 50 000 hommes et au total 300 000 soldats coréens servent au Vietnam. Ces derniers, souvent placés aux avant-postes, auraient perpétré plusieurs crimes de guerre. Aux militaires s’ajoutent 100 000 civils venus travailler au Vietnam.
Graphique représentant la place du Vietnam dans le commerce extérieur de la Corée
La place du Vietnam dans le commerce extérieur de la Corée du Sud. (Source : données FMI, Direction of Trade)
Les Américains respectent leurs engagements initiaux et la guerre élargit le marché vietnamien pour la Corée du Sud, alors même que le pays vient d’engager une stratégie de promotion des exportations. Les entreprises coréennes font à l’époque leurs premiers pas à l’étranger ; elles exportent du textile, des matériaux de construction et des petits équipements et elles utilisent parfois le Vietnam comme terrain d’essai : en 1967, Hadongwha – le futur Ssangyong – y vend une vingtaine de minibus. Nulle en 1960, la part du Vietnam dans les exportations coréennes atteint 9% en 1965.
La guerre ouvre également des marchés aux exportateurs coréens de services. Créée dans les années 1950, Hanjin – qui a racheté Korean Air – a transporté du fret pour l’armée américaine en Corée et continue en transportant du matériel et des troupes vers le Vietnam, où il gère le port de Qui Nhon (au centre du pays). Hyundai International obtient ses premiers contrats au Vietnam comme sous-traitant pour la construction de la base de Camranh Bay (située entre les villes côtières de Phan Rang et de Nha Trang) et il construit ensuite la route de Pattani en Thaïlande, un chantier dirigé par Lee Myung-back qui quarante ans plus tard deviendra Président de la République de Corée. Avant lui, les présidents Chun Doo-hwan et Roh Tae-woo ont également servi au Vietnam.
La défaite américaine met un terme à ces échanges qui reprendront vingt ans plus tard.

Vingt ans après

En 1992, la normalisation des relations entre Séoul et Hanoi déclenche une « fièvre vietnamienne » dans une Corée qui aborde l’époque des « 3D » : les Coréens refusent les travaux « difficult, dirty and dangerous » et les entreprises délocalisent. Des départs sont parfois imposés par les donneurs d’ordres : Nike fait ainsi pression sur ses sous-traitants coréens pour qu’ils s’implantent en Indonésie puis au Vietnam. Ayant investi dans l’habillement et l’électronique, Daewoo est, en 1996, la première entreprise étrangère au Vietnam. Interrompu par la crise asiatique, ce mouvement reprend après la signature du traité US Vietnam Bilateral Trade Agreement de 1999 qui ouvre le marché américain aux produits « Made in Vietnam » ; et il s’accélère à partir de 2005 lorsque, confrontées aux hausses des salaires, les filiales coréennes quittent le Delta de la Rivière des Perles.
En 2015, la Corée est le plus grand investisseur étranger au Vietnam : 3 000 entreprises et un montant cumulé de 38 milliards de dollars (mais en réalité, sans doute plus, car Samsung Electronics investit via Singapour). Les nombreuses PMI ont investi dans l’industrie légère ; les chaebols dans la construction navale (Hyundai et Samsung), la pâte à papier, la filature, le tissage, la sidérurgie avec Posco et l’électronique. Samsung Electronics est de loin la plus grande entreprise étrangère au Vietnam. Située dans la province de Bac Ninh aux environs de l’aéroport d’Hanoi, son usine assemble et exporte 40 % des 100 millions de Galaxy vendus dans le monde et l’arrivée d’une centaine de sous-traitants coréens a porté le taux d’intégration à 40 %. En 2014, ce chaebol assurait un cinquième des exportations vietnamiennes : une position qui représente un risque pour le Vietnam.
Au cours de la construction de la nouvelle usine de Samsung dans la province de Thai Nguyen, en janvier 2014, un incident a suscité une révolte et des échauffourées entre les salariés et la police. Plus généralement, la gestion « à la coréenne » provoque de nombreux chocs culturels et des chocs tout court : les Vietnamiens se révoltent contre les cadences coréennes. Les 800 grèves qui ont eu lieu dans les filiales sud-coréennes représentent le quart des grèves au Vietnam entre 2011 et 2014, selon la Confédération générale du travail du Vietnam. Si le pays fonctionne comme un tremplin pour les entreprises coréennes qui l’utilisent pour exporter vers les États-Unis ou l’Europe, il devient aussi un débouché comme en témoigne l’entrée des distributeurs (Lotte Mart et Shinsegae International).
Le Vietnam attire également les Coréens : 330 000 sont venus visiter le pays au premier trimestre 2015 – les seconds après les Chinois (390 000) – sur un total de 2 millions de visiteurs. On recense près de 90 000 expatriés sud-coréens au Vietnam, l’une des plus grandes communautés étrangères.
Les Vietnamiens sont également nombreux en Corée du Sud. Dans les années 1990, les entreprises coréennes ont invité des « stagiaires » asiatiques – un euphémisme pour travailleurs immigrés – dont le nombre a très rapidement augmenté : parmi les détenteurs d’un visa E9, les Vietnamiens sont les plus nombreux en Corée avec 40 000 ressortissants devant les Philippins. Les Vietnamiennes sont également nombreuses (40 000 en 2013) à convoler avec des agriculteurs coréens, nombreux dans la province du Cholla, qui ont du mal à attirer des Coréennes à la campagne. Réagissant aux problèmes provoqués par ces mariages arrangés, le gouvernement impose désormais un plancher de ressources (14 000 dollars par an) aux Coréens qui souhaitent épouser une étrangère.

L’accord de libre-échange

D’un côté, soucieux de desserrer l’étreinte de la Chine, le Vietnam multiplie les accords de libre-échange : seize ont été signés ou sont en négociation. De l’autre, la Corée mène depuis 2000 une diplomatie commerciale active et elle a multiplié les accords de libre-échange en Amérique du Sud, au Proche-Orient et en Asie. Elle est ainsi le seul pays au monde à avoir signé un tel accord avec les États-Unis, l’Union Européenne et la Chine.
Vu de Séoul, le Vietnam est un enjeu important : c’est le 5ème partenaire commercial, la 4ème destination des investissements coréens (en flux) et la priorité de l’aide de la KOICA (Korean International Cooperation Agency).
Les échanges bilatéraux ont doublé entre 2010 et 2014, où ils ont atteint 30 milliards de dollars et l’accord prévoit qu’ils atteindront 70 milliards en 2020. Ces échanges accompagnent la multiplication des investissements coréens au Vietnam : les composants électroniques assurent près d’un tiers des exportations de la Corée vers ce pays, qui importe des produits miniers et des produits agricoles, des articles textiles et d’autres illustrant l’entrée du Vietnam dans des chaînes de valeur organisées par des groupes coréens (ainsi les pièces automobiles qui entrent dans les voitures coréennes exportées vers l’UE et les Etats Unis…).
L’accord prévoit d’éliminer les tarifs douaniers sur 90 % des postes et, même si le riz a été écarté, les Vietnamiens espèrent réduire leur déficit considérable avec la Corée du Sud. Mais les Coréens, déjà très bien implantés, vont vite saisir les opportunités ouvertes par l’accord.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).