Economie
Expert - Le poids de l’Asie

Le "Make in India", alternative au "Made in China" ?

Photo d'ouvrières en Inde
Ouvriers indiens d’une usine textile à Bangalore le 21 novembre 2012. (Crédit : Manjunath Kiran / AFP)
Alors que la Chine ralentit, l’Inde accélère. L’élection de Modi a rassuré les capitaux étrangers tandis que la chute des prix du pétrole a donné une bouffée d’oxygène à la croissance, qui dépassera celle de la Chine en 2015 et 2016. Mais, produisant cinq fois moins de richesses (en dollars courants), l’Inde est encore loin derrière la Chine.
Entre 2003 et 2008, la croissance indienne avait déjà approché un rythme chinois pour ralentir ensuite. La reprise de 2014 ne s’accompagne pas de celle de l’investissement privé et, redoutant que le soufflé ne retombe, le gouvernement qui donne la priorité aux infrastructures a lancé le slogan Make in India. Son ambition : porter à 25 % la part du secteur manufacturier et créer 100 millions d’emplois… reprenant les objectifs du National Manufacturing policy publié en 2012 par le gouvernement précédent.

Retour aux origines

Avec une valeur ajoutée manufacturière de 250 milliards de dollars, proche de la France, la production indienne est inférieure à celle de la Corée du Sud et représente le dixième de la production chinoise. Si la Chine est l’usine du monde, l’ambition de l’Inde semble d’être son bureau. Ce n’était pas ce qu’elle envisageait !

En 1948, l’industrie était la priorité de l’Inde qui, bien que classée parmi les pays les plus pauvres, était l’un des plus industrialisés au Sud. S’inspirant de l’expérience soviétique, Nehru a donné la priorité aux biens d’équipement – « les machines qui fabriquent des machines » – et réservé la fabrication de biens de consommation aux industries rurales créatrices d’emploi. Obéissant à des logiques différentes, ces orientations devaient converger car, après avoir utilisées des équipements rudimentaires, les industries rurales s’équiperaient en machines indiennes.

Le résultat n’a pas été à la hauteur et l’Inde a longtemps été abonnée à « l’hindu rate of growth ». Après trois décennies à 3 % de croissance, les réformes menées en 1980 et en 1990 ont libéré les entreprises du carcan administratif et ouvert l’économie sans booster l’industrie : sa part dans le PIB n’a pas bougé (16 %) et elle crée peu d’emplois. En dépit d’une offre abondante de travail, l’Inde est spécialisée dans l’exportation de produits sophistiqués et de services informatiques. Cette spécialisation ne répond pas au défi de l’emploi : le nombre d’entrées sur le marché du travail augmente et le rythme de créations d’emploi ralentit.

L’agriculture créant moins de travail, les services informatiques recrutant des jeunes ayant fait une dizaine d’années d’étude, seul le secteur manufacturier peut générer des millions d’emplois productifs pour les moins qualifiés. Une option envisagée dès les années 1950. A l’époque, critiquant les choix du Second plan, Vakil et Brahmananda ont proposé de donner la priorité à l’industrie légère dont les fabrications trouveraient un marché parmi les populations rurales et pourraient être exportés.

Modi, qui a été Premier Ministre du Gujarat, l’Etat indien le plus industrialisé, a lancé le slogan « Make in India » pour signaler que l’Inde devient une base de production industrielle. Cette annonce survient alors qu’en Chine les hausses de salaires érodent la compétitivité des exportations. L’Inde où les coûts sont parmi les plus bas, va-t-elle s’engager sur les traces de la Chine ?

L’Inde après la Chine ?

D’Hanoi à Addis Abeba en passant par Dacca, tous les pays cherchent à attirer les entreprises qui quittent le Delta de la Rivière des Perles, au sud de la Chine. Ces dernières n’ont que l’embarras du choix ! Ne pas bouger et automatiser ; s’implanter à l’Ouest de la Chine où, grâce aux investissements massifs réalisés depuis 2009, les infrastructures se sont améliorées ; quitter la Chine pour le Vietnam, le Cambodge qui a créé 700 000 d’emplois dans la confection, la Birmanie où s’inaugure une usine textile chaque semaine, ou encore le Bangladesh dont les exportations textiles ont quintuplé depuis 2003 ; voire, pour les plus audacieuses, s’aventurer jusqu’en Ethiopie ou au Rwanda.

Elles sont peu nombreuses à choisir l’Inde. Pour de multiples raisons – infrastructures, formation, législation sociale -, le pays ne s’est pas engagé sur la voie souhaitée par Vakil et Brahmananda. Ainsi, son industrie textile, pourtant bien plus étoffée que celle du Bangladesh, exporte moins. Signalant une volonté d’ouverture aux investisseurs étrangers, le slogan Make in India, ne suffira pas à mettre l’industrie indienne sur les traces de la Chine.

Par Jean-Raphaël Chaponnière, chercheur associé Asie21 et Asia Centre

A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).