Politique
Analyse

Modi : faire briller l'Inde

Photo du Premier ministre indien
Le Premier ministre indien Narendra Modi lors d’une conférence de presse avec la Chancelière allemande Angela Merkel, à Berlin le 14 avril 2015. (Crédit : BERND VON JUTRCZENKA / DPA / dpa Picture-Alliance/AFP)
Un an après une large victoire à la présidentielle de 2014, le dirigeant nationaliste hindou a redessiné la diplomatie indienne. Plus pragmatique, plus active et économique. Le Premier ministre saisit toutes les occasions pour réaffirmer la puissance régionale de son pays. S’il est plus entreprenant que ses prédécesseurs avec la Chine, il a encore tout à prouver sur les relations avec le Pakistan.
Quand la terre a tremblé sur le toit du monde, engloutissant des milliers de Népalais dans ses entrailles, New Delhi a ressenti la secousse. Et le Premier ministre a alors perçu que le moment était venu de montrer que l’Inde avait un nouveau rôle à jouer dans la géopolitique régionale. Dans les jours qui ont suivi le séisme du 25 avril, survenu dans la région du nord-est de Katmandou avec une force de 7,8 sur l’échelle de Richter, le gouvernement indien a dépêché des moyens de secours qui, en d’autres temps, auraient été pris pour une invasion : 18 avions – dont les énormes transporteurs C-130 –, 12 hélicoptères, 720 secouristes… Dès le lendemain de la catastrophe, Narendra Modi annonçait à la radio, sur un ton paternaliste, que l’Inde allait « essuyer les larmes du Népal ». Une déclaration qui a fait d’autant plus d’effet au peuple sinistré qu’à ce moment-là, le Premier ministre népalais se trouvait en Thaïlande pour des raisons de santé…

L’Inde et le Népal jouissent d’une histoire et d’une culture communes qui ont justifié cette réponse sans délai. Les deux langues, dérivées du sanskrit, utilisent les mêmes caractères ; les deux peuples, tous deux majoritairement hindous, ont été colonisés par les Britanniques… De ce fait, le Népal a souvent été considéré comme un « État vassal » de l’Inde, qui fournit à ce pays enclavé de l’électricité et des denrées alimentaires. Mais cet État himalayen est également essentiel dans la géostratégie contemporaine, car il sert de tampon entre l’Inde et la Chine, et les deux pays rivaux se disputent les faveurs des dirigeants de Katmandou. Pékin, de tradition peu philanthrope dans l’humanitaire, a ainsi envoyé 3,3 millions de dollars d’aide au Népal dans les premiers jours, soit autant que toute l’Union européenne.

Contexte

Comment comprendre la politique étrangère de l’Inde, que tous annoncent comme un acteur international majeur ? En 2013, avant Modi, donc, Foreign Policy expliquait la difficulté des Indiens à concevoir leur place dans le monde. D’abord, la diplomatie est souvent fragmentée : les responsables des États de la fédération indienne mènent leur propre stratégie à l’international, ce qui affaiblit la politique du gouvernement central. Ensuite, les décideurs en matière de diplomatie sont isolés des Think tanks, qui jouent ailleurs un rôle crucial dans la construction d’une vision diplomatique. Enfin, selon l’enquête de Foreign Policy, les élites locales ont peur que l’émergence internationale de l’Inde ne soit qu’une pure construction occidentale, sans lien avec la croissance économique et la place du pays sur la scène mondiale. Voilà sans doute pourquoi l’activisme de Modi est en soi un changement de paradigme.

Modi, un jour sur huit en visite à l’étranger

Le premier ministre indien n’a donc pas manqué l’occasion du séisme pour réaffirmer sa volonté de faire de l’Inde une puissance incontournable. Il avait envoyé pour la première fois ce message messianique onze mois auparavant : le 26 mai 2014, il invitait tous les dirigeants des pays voisins, y compris le Pakistan, à son « intronisation » à la tête du gouvernement. Et il a depuis appliqué cette politique en personne : en un an, Narendra Modi s’est rendu dans vingt différents pays, depuis le Japon jusqu’à l’Australie, en passant par le Bhoutan, le Sri Lanka (où il fut le premier chef de gouvernement indien en visite d’État depuis 28 ans), la Chine, les États-Unis, la France ou le Canada. Soit un jour sur huit à l’étranger. Une rupture radicale avec tous ses prédécesseurs, comme Manmohan Singh, le plus actif à l’international, qui n’a visité que sept pays lors de sa première année de mandat.

La priorité donnée à ces déplacements marque également un changement à 180 degrés : l’ancien ministre en chef de l’État industriel du Gujarat promeut à l’étranger une virulente diplomatie économique, vendue sous le slogan « Make in India ». Son principe est de faciliter les investissements étrangers dans une industrie indienne moribonde. La relance de cette économie, dont la croissance a chuté à 4,5% en 2014 après une décennie d’euphorie, fut l’une des demandes lancées par l’électorat indien. Et cet élu de la circonscription de Varanasi (ex-Bénarès) a l’intention de chercher à l’étranger les moyens de cette révolution industrielle.

Du gourou marketing aux limites du « Make in India »

Ainsi, avant tous les déplacements de Modi, une équipe de bureaucrates part préparer le terrain et organise des rencontres avec les plus grands chefs d’entreprise locaux : ceux de Sony et Suzuki au Japon, d’IBM, Google et Boeing aux États-Unis. Ancien vendeur de thé de famille pauvre, le Premier ministre indien est devenu un vrai gourou du marketing politique et économique, un art qu’il applique dans ses discours à l’étranger. « Narendra Modi a compris l’attraction qu’exerce l’énorme marché indien, et que tout pays qui compte des multinationales voraces et désespérées, ne peut que saliver dessus, analyse Prabhu Chawla, le rédacteur en chef du quotidien New Indian Express. Il choisit donc son public et le contenu de ses discours en jouant sur la faim économique des pays qui le reçoivent. Il chante les louanges du bullet train, des merveilles électroniques et des infrastructures au Japon. Il parle de mines en Australie et passe des accords d’équipement dans le nucléaire civil en France. »

Cette nouvelle diplomatie économique a été appliquée lors du passage de Modi à Paris, où il a annoncé que New Delhi allait acheter 36 avions de chasse Rafale, annulant d’un seul coup de crayon un précédent méga-contrat portant sur 126 appareils. Ce dernier était en négociation depuis plus de dix ans et prévoyait notamment de construire 108 chasseurs en Inde, pour transférer cette haute technologie aux entreprises locales. Cette décision surprenante sur les Rafales a montré les limites de son projet phare de « Make in India », car l’industrie d’armement locale s’est révélée incapable de créer un réseau de sous-traitants pour fabriquer cet équipement de pointe. Mais le nouvel accord de « gouvernement-à-gouvernement » porte plus que jamais la marque d’un Narendra Modi pragmatique et dirigiste, qui veut éliminer les intermédiaires et tout décider.

Barack Obama et Narendra Modi
Le président américain Barack Obama et le Premier ministre indien à New Delhi le 26 janvier 2015. (Crédit : AFP / Shekhar Yadav/India Today Group)

Politiciens américains impressionnés

Le Premier ministre, souvent décrit comme mégalomane, se jette aisément dans l’arène pour galvaniser l’énorme et riche diaspora de plus de 20 millions d’Indiens dans le monde. Lors de sa visite aux États-Unis, fin septembre 2014, il a impressionné les politiciens américains, pourtant habitués aux grands shows de campagne, en réunissant environ 18 000 Indiens-Américains pour son discours à Madison Square, à New York.

« Il a fait un remarquable effort pour rétablir l’Inde sur la carte du monde, reconnaît Sameer Patil, ancien directeur adjoint du Conseil national de sécurité et chercheur au sein du Think tank Gateway House de Bombay. Mais s’il ne poursuit pas dans cette voie en renforçant le marché indien, cela ne servira à rien. » Un marché qui est réputé pour être l’un des plus compliqués à pénétrer : l’Inde se trouve à la 142e place sur 189 pays dans le classement de la Banque mondiale sur la facilité de faire des affaires.

Éviter l’encerclement chinois

Malgré ces grandes opérations de charme, l’Inde compte des voisins hostiles ou à l’amabilité très opportune. La Chine, comme on le disait, représente autant un rival qu’un partenaire économique. Les deux pays se sont déjà faits la guerre en 1962, perdue par New Delhi, à cause de différends frontaliers. Ceux-ci n’ont toujours pas été résolus : Pékin réclame des territoires sur les plateaux orientaux de l’Inde, qui lui offriraient une entrée stratégique par-delà les montagnes de l’Himalaya. New Delhi s’inquiète également des partenariats entre la Chine et les autres pays de la région, établis dans le but d’appliquer sa stratégie « One Belt One Road » et de déployer un « collier de perle », également appelée la « Route maritime de la soie ». Les Chinois veulent pour l’essentiel assurer leur approvisionnement en hydrocarbures venus du Moyen-Orient par différentes routes.

Afin d’éviter cet encerclement, Narendra Modi a su se montrer opportuniste. A la faveur d’un changement de gouvernement à Colombo en janvier dernier, il a ainsi renoué les liens diplomatiques avec le Sri Lanka, où la Chine était en train de construire un port en eaux profondes à même d’accueillir des navires militaires. C’est également dans cette perspective que le Premier ministre s’est rendu dans des îles de l’Océan indien qui pouvaient paraître diplomatiquement insignifiantes pour un dirigeant fraîchement élu. Entre le 10 et le 13 mars 2015, Narendra Modi s’est déplacé aux Seychelles et à l’Île Maurice, où aucun leader indien n’avait mis les pieds depuis 1981 et 1983. Dans le premier archipel, il a lancé un projet de surveillance radar des côtes, tandis que dans le second, il a signé un accord pour « renforcer les capacités de l’armée mauricienne ».

Ces différends géostratégiques entre New Delhi et Pékin n’ont cependant pas empêché Narendra Modi et Xi Jinping de se rencontrer deux fois en un an lors de visites d’État réciproques.

Relations toujours froides avec le Pakistan

Cependant demeure un dossier, extrêmement important, dans lequel ce Premier ministre « de rupture » n’a pu se démarquer : c’est la guerre froide entre l’Inde et le Pakistan. Tout avait bien commencé, pourtant, avec la venue du chef du gouvernement pakistanais Nawaz Sharif à New Delhi, pour la prestation de serment de son homologue. Mais les relations se sont refroidies en août 2014 quand l’ambassadeur du Pakistan en Inde a reçu des séparatistes cachemiris, poussant New Delhi à annuler le dialogue en cours. Ensuite, « Nawaz Sharif a fait face à d’importantes protestations populaires [fin 2014, NDLR] et l’armée, hostile à tout rapprochement avec l’Inde, en a profité pour reprendre ce dossier en main », ajoute l’expert en sécurité de Gateway House, Sameer Patil. Aujourd’hui, deux responsables présumés des attentats de Bombay de 2008, Zakiur Rehman Lakhvi et Hafiz Saeed, sont libres au Pakistan – le deuxième bénéficie même d’une protection de l’armée.

Tous les regards se tournent maintenant vers le sommet régional des chefs de gouvernement d’Asie du Sud (SAARC), prévu à Islamabad en 2016. Les diplomates pakistanais assurent que Narendra Modi viendra au Pakistan – ce qu’aucun Premier ministre indien n’a fait depuis 1999. Pour mettre fin à cette longue absence, il faudra aux deux frères ennemis annoncer d’importants progrès dans la relation bilatérale à leurs peuples respectifs. Sinon, ce sommet restera comme une nouvelle occasion manquée dans ce conflit sourd, qui dure depuis la création des deux Etats, en 1947.

Sébastien Farcis à New Delhi
A propos de l'auteur
Sébastien Farcis
Correspondant pour Radio France Internationale (RFI) depuis dix ans en Asie, d’abord aux Philippines puis en Inde, il couvre aujourd’hui l’Asie du Sud (Inde, Sri Lanka, Bangladesh et Népal) pour RFI, Radio France et Libération. Avide de voyages et de découvertes, il a également vécu au Laos.