Economie
Reportage

Thaïlande : un monarque à qui la fortune sourit

Photo du roi de Thailande
Le Roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej salue le public lors de son 83ème anniversaire à Bangkok le 5 décembre 2010. (Crédit : PORNCHAI KITTIWONGSAKUL / AFP)
Exception parmi les autres monarchies dans le monde, la royauté en Thaïlande possède un conglomérat présent dans les BTP, la chimie, la banque, les assurances et l’immobilier. Une fortune qui représente un sixième du PIB et qui bénéficie d’un régime d’exception en matière fiscale. Le débat commence dans le pays pour une « normalisation » de la monarchie.
L’un des plus gros conglomérats thaïlandais est aussi l’un des plus secrets. En 2012, le Bureau de la propriété royale ou Crown property bureau (CPB) pesait environ 27 milliards d’euros, soit près de 16% du PIB thaïlandais. Un chiffre approximatif car ce réseau d’entreprises sous l’égide du roi Bhumibol Adulyadej n’est pas tenu par la loi de publier des rapports financiers détaillés. Du moins, il n’est pas tenu de les faire connaître du public, contrairement à toutes les autres entreprises thaïlandaises. Les rapports annuels sont envoyés au Bureau de l’auditeur général, qui les garde pour lui.
Depuis plusieurs années, sous une pression accrue de la société civile pour faire preuve de plus grande transparence, le CPB a toutefois publié des rapports sur ses activités, mais dépourvus de données financières.
cf. A Life’s Work, Thailand’s Monarchy in Perspective,dirigé par Nicholas Grossman et Dominic Faulder, 2011, éditions Didier Millet
A ce titre, la monarchie thaïlandaise est une exception. Une recherche rapide sur Internet permet de connaître dans le plus grand détail la structure des revenus et des dépenses des monarchies européennes. Le site de Buckingham Palace va même jusqu’à justifier les revenus privés de la Reine Elisabeth II. Mais en Thaïlande une telle responsabilité vis-à-vis du public est jugée presque malsaine, du moins par ceux qui président aux destinées de l’immense fortune royale. « Je respecte le droit du public à la transparence d’une organisation publique (…), mais la curiosité excessive peut aussi porter atteinte à la dignité de l’institution », expliquait dans un ouvrage récent Chirayuth Issarangkhun na Ayuddhaya, directeur du CPB depuis 1987.

Contexte

A 87 ans, le Roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej est le monarque au règne le plus long au monde. Il est en effet monté sur le trône en 1946. Sorti de l’hôpital où il a séjourné durant de longues périodes depuis 2009, il ne semble plus en capacité d’exercer sa fonction. Sa santé est suivie de très près dans le Royaume, où il est vu comme un arbitre moral et un pilier de la stabilité du pays. En principe, la Thaïlande est une monarchie constitutionnelle, mais le Souverain conserve une influence en coulisses, parfois décisive. Ces dix dernières années, les sanglantes divisions politiques qui ont débouché sur un coup d’Etat militaire en 2014, ont été attisées par le doute sur sa succession, que les élites thaïlandaises souhaitent contrôler.

Jusqu’à 290 millions d’euros de profit par an

Les recherches menées par Porphant Ouyyanont de l’Institut des études d’Asie du Sud-Est de Singapour, l’un des meilleurs experts sur le CPB, permettent toutefois de brosser à grands traits la structure économique du CPB. Celui-ci est actif avant tout dans le domaine des cimenteries, du BTP et de la pétrochimie (firme Siam Cement Group, dont le CPB détient 32%), de la banque et de la finance (Banque Siam Commercial, dont le CPB détient 23%), des assurances (Assurances Dheves) et de la propriété immobilière : le CPB possède environ un tiers des terrains à Bangkok, notamment dans le quartier historique, dans le quartier chinois et le long des rues Silom, Sathorn et Sukhumvit.
Le profit dégagé annuellement par le CPB est actuellement entre 240 et 290 millions d’euros. Une portion – qui n’est pas rendue publique – est consacrée à défrayer les dépenses de la famille royale : financement des voyages et du train de vie, organisation de certaines cérémonies, maintenance des palais qui ne sont pas sous le joug de l’Etat mais sous celui de la famille royale, participation à quelques œuvres sociales.
Photo du Siam commercial Bank
Un garde de sécurité barre l’entrée de la Siam Commercial Bank, possédée à 23% par le conglomérat royal, le 2 Septembre 2008. (Crédit : Bangkok Post Photo/ SOMCHAI POOMLARD)

Allocation budgétaire annuelle pour la famille royale

Il faut ici apporter des précisions importantes. D’abord les multiples « projets royaux de développement », de l’aide aux minorités des montagnes du Nord jusqu’au soutien du tissage de la soie traditionnelle du Nord-Est, en passant par les cultures de fleurs et les plantations d’agriculture biologique, ne sont pas, pour l’essentiel, financés par le CPB, ni d’ailleurs par les nombreuses donations reçues par la famille royale, mais par une allocation prise sur le budget du gouvernement – donc, par les contribuables.

De même, en plus de la portion de ses revenus versée par le CPB, la famille royale bénéficie d’une allocation budgétaire annuelle d’environ 160 millions d’euros – qui prend en charge, entre autres, les frais de sécurité fournis par les officiers et les militaires et les salaires de tous les employés de la Maison royale. A titre de comparaison, la monarchie britannique reçoit aussi chaque année un sovereign grant du gouvernement – elle ne dispose pas d’un parc d’entreprises sous sa coupe. C’est l’utilisation de ce don souverain qui fait l’objet d’une explication détaillée sur le site de la monarchie britannique : les contribuables veulent savoir comment leur argent est utilisé.

La portion du budget reçu par la famille royale britannique s’élève à environ 0,006% du budget gouvernemental. En Thaïlande, la portion équivaut à 0,3% du budget – soit cinquante fois plus. C’est évidemment beaucoup moins que les 15% des revenus nationaux qui étaient octroyés à la famille royale sous la monarchie absolue jusqu’au roi Prajadhipok (1925-1935), lequel avait diminué cette proportion après le règne particulièrement dispendieux de son prédécesseur Vajiravudh.

Le « souverain le plus riche de la planète », selon Forbes

Quand le magazine Forbes avait fait sa couverture en 2008 sur le roi Bhumibol avec pour titre « Le souverain le plus riche de la planète », l’entourage de la famille royale avait vivement protesté. Exhiber l’énorme richesse d’un homme qui prône « l’économie suffisante » et aime à fustiger le capitalisme, posait en effet un problème de cohérence. L’argument répété par les courtisans, ainsi que par des experts comme Porphant Ouyyanont, est qu’il faut établir une distinction entre la fortune privée du roi – ce qui appartient au roi en propre – et dont on ne sait pas grand-chose, et le CPB qui regroupe les biens « qui appartiennent à l’institution monarchique ».

Forbes n’y a vu qu’un jeu de langage et persiste dans son classement. La loi de 1948 sur le CPB stipule en effet que ses revenus « peuvent être utilisés seulement par le roi selon son bon plaisir ».

Concurrence faussée

La crise économique et financière de 1997, partie de la Thaïlande et qui avait ravagé l’économie du royaume (régression du PIB de 15% en 1998), avait fortement affecté le CPB. Siam Cement Group et Siam Commercial Bank s’était fortement endettés en dollars, et quand le baht avait perdu jusqu’à 40% de sa valeur, les deux firmes ne pouvaient plus faire face à leurs obligations. Grâce à son statut unique et à son réseau d’influence, le CPB avait pu obtenir un prêt entre 6 et 8 milliards de bahts, ce qui lui avait permis de se restructurer sans voir ses firmes principales prises d’assaut par les capitaux étrangers. A l’époque, peu de firmes thaïlandaises durement touchées ont pu bénéficier de la même opportunité.

Depuis une loi de 1936, confirmée en 1948, les firmes du Crown Property Bureau sont dispensées de l’impôt sur les revenus et de l’impôt sur les sociétés. Dans leur domaine respectif, Siam Commercial Bank, Siam Cement Group ou la chaîne d’hôtel Kempinski sont donc avantagés par rapport à leur concurrent. Porphant Ouyyanont estime que ce privilège fausse le jeu de la concurrence et contribue à affaiblir le dynamisme de l’économie thaïlandaise. A l’heure où les Nations d’Asie du Sud-est tentent d’intégrer leurs économies, des voix commencent à se faire entendre en Thaïlande pour demander que le CPB paie des impôts, comme le font toutes les monarchies européennes.

Arnaud Dubus à Bangkok

A propos de l'auteur
Arnaud Dubus
Durant trois décennies correspondant de la presse francophone puis diplomate en Thaïlande, Arnaud Dubus est décédé le 29 avril 2019. Asialyst lui rend hommage. Il couvrait l’actualité politique, économique et culturelle en Asie du Sud-Est pour plusieurs médias français dont Libération et Radio France Internationale et est l’auteur de plusieurs livres sur la région.