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Chine : les messages d’un trois septembre

Véhicules militaires en pleine répétition de la parade de commémoration de la victoire dur le Japon, sur la place Tian’anmen à Pékin le 23 août 2015
Véhicules militaires en pleine répétition de la parade de commémoration de la victoire dur le Japon, sur la place Tian’anmen à Pékin le 23 août 2015. (Ku Shou / Imaginechina / via AFP)
La plus grande parade militaire de l’histoire de la République Populaire : 12,000 soldats, 500 systèmes d’armes, tous produits en Chine selon l’agence officielle Xinhua, la plupart présentés en public pour la première fois ce jeudi 3 Septembre. Avide d’envoyer des messages forts aux Etats-Unis, aux Asiatiques et au monde en général, le président Xi Jinping a voulu une commémoration de la capitulation japonaise de 1945 en forme de démonstration de force nationaliste. Le défilé intervient dans un contexte immédiat très tendu en Chine, qui a subi en quinze jours une double explosion à Tianjin et un krach boursier qui ont largement terni son image de solidité. En toile de fond, la lutte anti-corruption lancée par Xi Jinping jusqu’au sommet de l’armée et, aux dires mêmes de la presse officielle chinoise, les résistances internes à son programme.
Lorsqu’il s’agit de commémorer le 70e « jour de la victoire », l’anniversaire de la reddition du Japon, la Chine n’hésite pas à s’offrir une gigantesque fête politico-militaire que rien ne doit gâcher.
Autour de Pékin, les usines les plus polluantes ont été mises à l’arrêt. La circulation alternée est strictement appliquée dans la capitale, connue pour ses records internationaux de pollution. Si bien que l’on y respire un air d’une qualité presque scandinave depuis la fin du mois d’août. La municipalité de Pékin a même annoncé que les éclairages publics resteront allumés pendant les nuits du 2 et du 3 septembre. En attendant les images satellites, la question se pose, au vu du coût – encore à estimer – de ce défilé sans précédent : qu’y a-t-il à gagner pour la Chine ?

Contexte

Trente chefs d’Etat et de gouvernement seront à Pékin le 3 septembre prochain. Parmi les hôtes de marque, le président russe Vladimir Poutine, la présidente sud-coréenne Park Geun-hye et le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon, apparaissent comme les invités d’honneurs. On notera aussi la présence du représentant de la Corée du Nord du président vietnamien Truong Tan Sang. Mais les absences de haut rang sont nombreuses. Aucun représentant du Japon ne sera présent, malgré une diplomatie intense en coulisse pour trouver une formule acceptable. Les Etats-Unis seront répsentés par leur ambassadeur à Pékin, la France par son ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius. Les anciens Premiers ministres britannique (Tony Blair), japonais (Tomiichi Murayama) et l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder ont confirmé leur présence. L’ancien vice-président taïwanais Lien Chan, du Kuomintang, a divisé l’ensemble de la classe politique à Taïwan en acceptant l’invitation de Pékin.

La dissuasion nucléaire en première ligne

La parade est d’abord pour Pékin une occasion rare d’émettre un signal stratégique fort. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre la place de la dissuasion nucléaire dans le défilé. Les missiles balistiques intercontinentaux seront l’une des pièces maîtresses de la parade – c’était déjà le cas en 2009 pour le 60e anniversaire de la fondation de la République Populaire. Il y aura sans doute le DF-26, un missile de portée intermédiaire (3500-4000 km) conçu pour percer les défenses américaines sur l’île de Guam, qui joue un rôle de plus en plus important dans le redéploiement américain en Asie. Les observateurs prévoient aussi qu’une place de choix sera réservée aux versions améliorées du DF-31, le principal missile intercontinental chinois d’une portée supérieure à 11 000 km. Il n’est enfin pas impossible que l’APL exhibe pour la première fois le DF-41. Le missile intercontinental, conçu pour remplacer la série DF-5 (le missile historique de la dissuasion chinoise) est encore méconnu, mais il pourrait posséder la plus longue portée au monde parmi les armes de sa catégorie.
Pourquoi accorder une telle place à la dissuasion nucléaire ? Le message porte sur l’indépendance stratégique de la Chine et s’adresse aux Etats-Unis, accusés par Pékin de chercher à nier la dissuasion nucléaire chinoise en déployant un système de défense anti-missile en Asie. Le cycle de compétition technologique entre missiles balistiques et systèmes de défense antibalistiques se poursuit, et ce rapport de force détermine en partie les marges de manœuvre des Etats-Unis et de la Chine sur les questions de sécurité en Asie.

Puissance militaire dans une région en proie aux disputes territoriales

A ses voisins dans la région avec lesquels elle est plongée dans de risqués contentieux de souveraineté – le Japon, les Philippines, le Vietnam, Taïwan –, la Chine enverra un message de dissuasion fondé sur les progrès de ses systèmes d’armes conventionnels, en particulier autour de pôles d’excellence. Au moins deux systèmes méritent l’attention des observateurs. Il s’agit tout d’abord du chasseur J-15, aujourd’hui produit en série et qui constitue l’appareil embarqué sur le porte-avions Liaoning. L’importance du J-15 est liée au programme de porte-avions chinois qui à l’avenir pourrait transformer les capacités de la marine chinoise : en augmentant son rayon d’action augmenté grâce à une couverture aérienne embarquée, et en ouvrant de nouvelles possibilités d’opérations à travers une projection de force.
Si l’armée chinoise n’en est pas là, elle n’en accomplit pas moins des progrès très rapides. Progrès que le programme J-15 symbolise tout autant que le chemin encore à parcourir. En effet, le nouveau chasseur n’a que des capacités très limitées en matière d’emport d’armement ; il souligne aussi la dépendance de l’industrie d’armement chinoise envers les moteurs russes – maîtriser la propulsion reste un immense défi technologique pour les années à venir.
Le deuxième grand programme symbolique de la politique de sécurité nationale chinoise est le missile balistique antinavire, le DF-21D, sans doute l’un des systèmes qui a fait couler le plus d’encre aux Etats-Unis. Emblématique de la priorité accordée aux capacités asymétriques d’interdiction maritime, le missile, à l’origine conçu pour empêcher les porte-avions américains d’accéder au détroit de Taïwan après la crise de 1995-1996, est un système unique en son genre.
Aucune autre nation n’a investi dans ce type d’armement depuis que l’Union Soviétique abandonna ses propres efforts en raison de problèmes liés à la précision. Si les capacités réelles du DF-21D chinois ne sont pas connues, le message politique qu’il exprime ne saurait être plus clair à l’heure où les tensions persistent en mer de Chine du Sud et pourraient reprendre dans le détroit de Taïwan après les élections de janvier 2016.

Champions nationaux de l’armement

A ces messages politico-stratégiques s’ajoute en filigrane une logique économique qui n’aura pas échappé aux industriels de l’armement. En plus de l’autosuffisance technologique et industrielle que la Chine n’a pas encore atteint, le gouvernement de Pékin souhaite favoriser l’émergence de champions à l’exportation. La Chine est déjà parmi les cinq plus grands exportateurs mondiaux d’armement sur la période 2010-2014 selon les données collectées par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), surtout en raison de ses transferts au Pakistan.
En 2015, de nombreuses rumeurs font état de ventes prochaines ou de négociations en cours pour lesquelles les industriels chinois seraient bien placés. C’est le cas d’une vente de chasseurs J-10 à l’Iran rendue possible par la levée progressive des sanctions du Conseil de Sécurité des Nations Unies. La Chine pourrait aussi remporter l’appel d’offres thaïlandais pour le programme national de sous-marins à propulsion diesel. A l’évidence, la parade du 3 septembre appuie cette stratégie à l’export.

Le spectre d’une lutte de pouvoir en interne

Au-delà des aspects purement militaires, le défilé reflète un certain nombre de préoccupations internes liées à l’état incertain de la politique intérieure en Chine, dans le contexte de la lutte controversée contre la corruption au sein du parti et de l’armée menée par le Président Xi Jinping. Au minimum, il s’agit de réaffirmer le contrôle du Parti Communiste sur l’armée et le statut de commandant en chef de Xi Jinping en tant que secrétaire général du Parti. Mais la priorité n’est sans doute pas de rappeler qu’en Chine l’armée est loyale envers le Parti avant l’Etat – les appels à la « nationalisation » de l’APL parmi les officiers sont aujourd’hui inaudibles. Il s’agit plutôt de prêter allégeance au secrétaire général du Parti qui aura, pour la première fois dans l’histoire de la Chine populaire, présidé à la condamnation de deux généraux anciens membres de la puissante commission militaire centrale, semant la panique dans leurs réseaux clientélistes au sein de l’APL.
Le défilé a lieu quelques semaines après la publication pour le moins inhabituelle d’un éditorial dans certains organes de presse officielle soulignant la résistance interne « inimaginable » au programme de réformes de Xi Jinping. La résistance touche-t-elle l’armée ? Une chose est sûre, la lutte anti-corruption s’attaque à de puissants intérêts, et les rumeurs d’une lutte de pouvoir entre Xi et l’ex-leader suprême Jiang Zemin (secrétaire général du Parti de 1989 à 2002), souvent perçu comme exerçant une influence considérable dans les coulisses du pouvoir, se font de plus en plus pressantes. Si cette lutte de pouvoir a bien lieu, le défilé aidera sans doute Xi Jinping à mettre l’opinion publique de son côté – la mobilisation patriotique autour de la mémoire de l’agression japonaise est l’aspect le plus évident du défilé pékinois.

Des messages qui divisent

Messages stratégiques, sécurité nationale, ambitions industrielles, rapport de force au sein du parti, la parade du 3 Septembre est un événement important et polysémique. Elle n’en souligne pas moins une ambiguïté fondamentale liée à la place de la Chine dans le monde. Sur le plan historique, le message est limpide : la République Populaire de Chine est le dépositaire de la victoire de 1945 contre le Japon. Pékin écarte par là la controverse avec le Kuomintang à Taïwan, alors même que c’est le général Hsu Yung-chang de l’armée de Tchang Kai-shek qui représenta la Chine auprès des alliés lors de la reddition officielle du Japon sur le croiseur USS Missouri, le 2 Septembre 1945 – les Communistes n’avaient pas encore fondé la RPC et la guerre civile chinoise n’avait pas encore repris.
Or, dans le langage officiel chinois, à la « guerre de résistance de 8 ans contre le Japon » (banian kangzhan, 1937-1945) se surajoute depuis quelques années le « maintien de l’ordre international issu de la victoire contre le fascisme ». L’expression positionne la Chine dans le camp des alliés qui ont reconstruit l’ordre international sur la défaite de l’Allemagne et du Japon – et des travaux récents soulignent combien les sacrifices du peuple chinois pendant le conflit et leur contribution à la victoire sont insuffisamment reconnus en Occident. Dans le même temps, la Chine est ouvertement hostile aux valeurs libérales de ses alliés d’hier, et la participation des Européens et des Américains sur la place Tian’anmen est réduite au minimum symbolique – une présence diplomatique plutôt que militaire. Un signe clair que l’adhésion aux messages de Pékin est loin de faire l’unanimité dans le camp des vainqueurs.
Mathieu Duchâtel à Pékin
A propos de l'auteur
Mathieu Duchâtel
Mathieu Duchâtel est directeur adjoint du programme Asie et Chine de l’ECFR (European Council on Foreign Relations) depuis 2015. Avant de rejoindre l’ECFR il était représentant du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) à Pékin et chercheur à Asia Centre en poste à Taipei et Paris.