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Entretien

Cinéma : Frankenfish by the River de Chen Yusha, la jeunesse chinoise rêve de passer à l’âge adulte

Frankenfish by the River suit les retrouvailles estivales de Jia Jia avec ses amis d’enfance dans une ville chinoise en pleine mutation. (Crédits : Chen Yusha)
Frankenfish by the River suit les retrouvailles estivales de Jia Jia avec ses amis d’enfance dans une ville chinoise en pleine mutation. (Crédits : Chen Yusha)
Présenté au Festival Allers-Retours, Frankenfish by the River marque les débuts prometteurs de la réalisatrice Chen Yusha. Porté par un trio de jeunes comédiens, ce premier long-métrage suit les retrouvailles estivales de Jia Jia avec ses amis d’enfance dans une ville chinoise en pleine mutation. Entre mélancolie, élan romantique et touches d’animation, le film dresse le portrait d’une jeunesse en quête de repères, ballottée entre désirs personnels et pressions sociales. Une œuvre sensible et personnelle qui témoigne des incertitudes d’une génération en transition. Pour Asialyst, la réalisatrice revient sur la genèse du projet et nous offre ses réflexions sur la jeunesse chinoise.

Entretien

Portrait

Chen Yusha, née en 1996 dans la province chinoise du Sichuan, est une touche-à-tout du cinéma. À la fois autrice, réalisatrice, actrice et monteuse, cette jeune femme énergique cultive un goût prononcé pour l’imaginaire et les relations humaines. Diplômée de l’Université des Médias et de Communication du Sichuan, elle se fait remarquer sur le circuit festivalier avec The Woman (2017), son court-métrage de fin d’études, où une femme, recluse avec l’homme qu’elle aime, finit par se saisir d’un marteau pour se libérer. Son second court métrage, Strawberry Night (2019), explore avec délicatesse l’éveil du désir et la confusion identitaire chez une jeune femme hétérosexuelle après une première expérience saphique. Chen Yusha entame ensuite la réalisation de son premier long métrage, Frankenfish by the River (2024), dont la finalisation prendra cinq années. Le film suit trois jeunes citadins, Jiajia, Han Ling et You Wei, dans leur péripéties amicales et amoureuses. Rêverie sentimentale à la limite du fantastique se parant d’intermèdes animés, le film capte les angoisses d’une jeunesse inquiète pour son futur.

La réalisatrice Chen Yusha. (Crédits : Chen Yusha).
La réalisatrice Chen Yusha. (Crédits : Chen Yusha).
Qu’est-ce qui vous a amené au cinéma ?
Chen Yusha : Cela remonte au collège. À cette période j’étais dans une école privée et je subissais beaucoup de pressions de la part de mes parents et de mes professeurs. Moi, j’étais assez déprimée, j’aimais être seule et rêvasser. Lorsque j’ai eu un portable, j’ai découvert des tas de sites internet où je pouvais regarder des films qu’on ne trouve généralement pas au cinéma en Chine. Alors, depuis mon lit, j’ai pu explorer les œuvres qui faisaient écho à mes propres expériences d’adolescente. J’aimais particulièrement les films japonais un peu cruels, comme Dolls (2002) de Takeshi Kitano, une histoire d’amour assez perverse et extrême. C’était une sorte de thérapie de voir des personnages faire des choses folles à l’écran, comme une façon d’exprimer ce qui est à l’intérieur de nous. Dans un autre genre, j’ai été marquée par les œuvres de Shunji Iwai. Je n’avais jamais vu des images comme les siennes, douces comme un rêve, alors j’ai commencé à imaginer de pouvoir devenir réalisatrice.
Vos références sont assez mélancoliques mais votre film est plein d’énergie.
Oui ! Je ne sais pas pourquoi. Je suis peut-être née comme ça, je pense souvent à des choses mélancoliques et je me laisse un peu emporter par ce type de sentiments. J’ai vraiment livré cent pour cent de mon émotion dans ce film, mais je pense qu’il y a un décalage entre l’image et ce que j’ai essayé de mettre dans l’image. Le public ne peut ressentir que cinquante pour cent de ce que j’aimerais qu’il ressente. Aussi je suis quelqu’un de compliqué, j’ai différentes facettes et j’ai peut-être voulu mettre en avant mon côté positif durant le tournage. C’est aussi une façon de se protéger, de ne pas montrer trop mes vulnérabilités.
Scène de Frankenfish by the River. (Crédits : Chen Yusha).
Scène de Frankenfish by the River. (Crédits : Chen Yusha).
Vous êtes à la fois scénariste, réalisatrice et actrice principale du film. Comment avez-vous géré tous ces rôles sur la préparation et le tournage ?
Le tournage a eu lieu dans ma ville natale. Donc, lorsque j’écrivais le scénario, je pouvais facilement me projeter et imaginer où se passeraient les différentes scènes. Cela m’a permis de beaucoup répéter avec les acteurs sur les lieux même du tournage et de prévoir en amont tous les mouvements de caméras. Sur le plateau, j’étais très très stressée, à la fois parce que c’était mon premier long métrage, mais aussi parce que je devais sans cesse faire la transition entre mon rôle d’actrice et celui de réalisatrice. J’avais peur et de ce fait je restais très proche du scénario que j’avais écrit. Je ne voulais rien modifier. Ce n’est que lors de la post production et je me suis rendu compte qu’il y avait des scènes qui ne fonctionnaient pas et qu’on a modifié par la suite.
Votre film a été tourné il y a cinq ans et hormis quelques festivals, il n’est pas encore sorti en Chine. Que s’est-il passé sur cette période ?
Oh mon dieu, cinq ans ! Je n’ai jamais arrêté de travailler sur ce film ! Le tournage principal s’est terminé en octobre 2020, c’est presque 2021 ! Ensuite, j’ai passé six mois en montage et je me suis rendu compte qu’il fallait tourner quelques scènes additionnelles, ce qui nous a amené jusqu’en 2022. En dehors du tournage classique, je voulais que le film contienne une partie en animation et j’ai dû faire des essais avec différents dessinateurs jusqu’en 2023. Finalement, le film n’était prêt qu’en 2024.
La bande-annonce de Frankenfish by the River
Avez-vous été confrontée au bureau de censure des autorités ?
Oui, avoir le permis de diffusion a pris aussi pas mal de temps. La première fois que j’ai soumis le film aux autorités, il m’a fallu six mois pour obtenir une réponse dans laquelle il était suggéré de faire six modifications. Une fois les changements effectués, ce qui m’a pris un bon mois, j’ai dû attendre de nouveaux deux mois pour obtenir le permis.
Peut-on vous demander quels étaient les changements suggérés ?
Oui, il ne fallait pas que les personnages fument. Ils pouvaient tenir leur cigarette mais ne devaient pas la fumer. Dans une autre scène, on m’a demandé de modifier un élément du décor. Il pouvait être pris comme une possible représentation religieuse qu’il fallait retirer. On m’a aussi demandé de modifier les sous-titres chinois afin de compléter des phrases, d’y ajouter les onomatopées et les sous-titres pour les paroles d’une chanson. Je n’ai pas toujours compris pourquoi. Je pense qu’il n’y avait rien de très grave dans mon film mais qu’il [leur] fallait tout de même me donner des conseils.
L’une des scènes du film suggère un moment de drague lesbienne sans que cela ne soit tout à fait montré à l’écran. Être plus explicite aurait-il pu poser un problème ?
Dans la première version du scénario, les trois protagonistes principales étaient des femmes. J’étais moi-même en relation avec une femme et l’une de mes amies, qui a servi d’inspiration à un personnage, est elle-même lesbienne. Cependant j’ai eu peur que cela soit refusé par le bureau de censure et j’ai décidé de modifier le scénario en inventant un personnage masculin et en passant l’histoire entre les deux femmes au second plan. Je crois que sans ça, je n’aurais jamais obtenu le permis d’autorisation.
L'affiche de Frankenfish by the River. (Crédits : Chen Yusha).
L'affiche de Frankenfish by the River. (Crédits : Chen Yusha).
Le film va-t-il pouvoir sortir en salle ?
J’aimerais beaucoup, mais ce n’est vraiment pas facile, surtout pour des débutants. Mon film est passé dans plusieurs festivals en Chine ou à l’étranger mais comme je n’ai pas gagné de prix, il n’est pas évident de trouver un distributeur. Alors je montre le film le plus possible en espérant en trouver un, peut-être en France, qui sait ? Malheureusement, beaucoup de films sont tournés et ne sortent pas en salle parce qu’ils manquent d’argent pour la post-production. Les plateformes en ligne sont une possibilité d’obtenir ces moyens financiers mais la compétition est longue et féroce. Si on tient le coup et qu’on est présélectionnés, rien ne dit que l’on ira au bout parce que sur une trentaine de films, il n’y en a peut-être que cinq qui seront choisis au final. Et même sur ceux-là, il n’y en a que deux ou trois qui seront diffusés parce que les autres auront malgré tout des financements insuffisants. Bien entendu, les choses sont plus faciles si on arrive à convaincre des stars, ou des acteurs assez connus. Mais ce n’est pas mon cas. Mon film, c’est « maman film. » Je n’ai pas de star, mes acteurs sont des amis. Je ne pouvais pas patienter pour tourner. Alors j’ai utilisé mon argent personnel et j’ai fait appel à mes connaissances pour constituer l’équipe technique. Je suis vraiment reconnaissante aux festivals qui montrent mon film. Cela me rassure de savoir qu’il est apprécié.
« Frankenfish by the river » est coming of age qui vous implique très personnellement. De façon plus générale, quel est votre regard sur la jeunesse chinoise actuelle ?
J’étais en Espagne il y a quelques jours et j’y ai retrouvé deux anciens camarades de classe qui y font leurs études. De prime abord, je me suis dit que ce devait être très cool de pouvoir étudier à l’étranger. Mais en fait, ils font face aux mêmes problèmes qu’en Chine. Ils ont des dettes, veulent acheter une maison, espèrent se marier, etc. Beaucoup de jeunes sont comme moi : on passe notre temps à chercher des solutions aux problèmes qui s’enchaînent. Alors c’est déjà très bien si on peut trouver une direction à notre vie et avancer peu à peu vers nos objectifs.
Le film explore les doutes, les peines et les joies de l'amour et de l'amitié en Chine. (Crédits : Chen Yusha).
Le film explore les doutes, les peines et les joies de l'amour et de l'amitié en Chine. (Crédits : Chen Yusha).
Quelles sont les principales difficultés pour la jeunesse chinoise ?
Il y a plusieurs catégories dans la jeunesse chinoise. Personnellement, comme je n’ai pas de travail fixe, la plupart des gens que je côtoie sont étudiants. C’est la première catégorie, celle des idéalistes. Ils n’ont jamais eu de réel emploi, manquent d’expérience de la vraie société et ils ne connaissent donc ni les institutions et ni les codes. Je fais partie de cette catégorie mais j’aimerais bien pouvoir m’approcher de la société réelle.
Il y a aussi la jeunesse qui travaille. Pour ces jeunes, impossible de voyager : ils passent de la maison au bureau et du bureau à la maison. Ils ont moins de difficultés économiques que les premiers mais ils font face à tout un tas de contraintes familiales. Ils doivent trouver quelqu’un avec qui se marier, certains ont déjà des enfants…
Il y a quelque temps, j’ai posté des photos de voyage sur les réseaux sociaux et une amie y a réagi tard dans la nuit. Par rapport à moi, elle se trouvait comme limitée, enfermée. Elle a vingt-huit ans, c’est-à-dire bientôt trente, et ses parents vont bientôt partir à la retraite. Comme les gens de ma génération, elle réfléchit beaucoup à comment faire pour financer sa vie parce que nous n’avons pas d’argent et encore moins d’économies. Il est déjà difficile de subvenir à ses propres besoins alors c’est un casse-tête de devoir soutenir ses parents.
Avez-vous des projets à venir ?
J’ai deux projets en tête. Le premier s’inspire des cinq années que j’ai passées à Pékin et des femmes que j’y ai rencontrées. J’ai envie de dépeindre le quotidien de ces femmes dans un sujet féministe. J’ai déjà écrit des fragments, peut-être trente pour cent de l’écriture. Le second projet est moins avancé mais j’ai en tête de travailler sur la question du harcèlement scolaire.
Propos recueillis par Gwenaël Germain

Le Festival Allers-Retours - cinéma d'auteur chinois

Créé en 2018, le festival Allers-Retours est un incontournable pour les amateurs de cinémas venus d’Asie. Avec une sélection variée et qualitative, l’équipe de bénévoles permet au plus grand nombre de découvrir une large palette de films chinois d’auteurs, souvent invisibles ailleurs, allant de comédies hilarantes aux drames les plus profonds. En dehors de son festival principal qui a généralement lieu à Paris, Lyon et Rennes courant février, l’équipe organise également un festival de courts-métrages, « Coming of Age, » qui met en avant toute la vivacité des jeunes réalisateurs sinophones.

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A propos de l'auteur
Gwenaël Germain est psychologue social spécialisé sur les questions interculturelles. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de voyager en Asie du Sud-Est, avant de s’installer pour plusieurs mois à Séoul et y réaliser une enquête de terrain. Particulièrement intéressé par la question féministe, il écrit actuellement un livre d’entretiens consacré aux femmes coréennes.