Culture
Entretien

Cinéma coréen : "FAQ" de Kim Damin, la bouteille qui parle en morse et en farsi

Dans le film "FAQ" de la Sud-Coréenne Kim Damin, la petite Dong-chun communique avec une bouteille de Makgeolli. (Crédits : DP)
Dans le film "FAQ" de la Sud-Coréenne Kim Damin, la petite Dong-chun communique avec une bouteille de Makgeolli. (Crédits : DP)
Depuis les années 2000, les enfants sud-coréens sont soumis à une très forte compétition pour rejoindre les meilleures écoles du pays. Les cours du soir se multiplier sous la pression parentale. Ainsi, Dong-chun, une petite fille de primaire qui en plus de l’école, doit se rendre à des cours de taekwondo, de sciences et d’arts plastique. Tout cela n’était manifestement pas suffisant pour sa maman : la petite Dong-chun se retrouve subitement inscrite à un cours de farsi. Un soir, alors qu’elle n’arrive pas à dormir, la petite fille est attirée par le bruit qui s’échappe de la bouteille de makgeolli, un objet qu’elle vient de fabriquer en cours de sciences. Ploc, plic, plic, ploc. Les bulles qui explosent à la surface forment comme une sorte de langage. Mais c’est bien sûr ! Du morse ! Pourtant, une fois traduits, ces messages ne veulent rien dire… Subitement, les yeux de la petite fille s’écarquillent. La bouteille d’alcool de riz lui parle bien en morse, mais pas en coréen, en farsi ! Ce pitch abracadabrantesque est celui de FAQ, une comédie grinçante de science-fiction coréenne sortie en 2023 et présentée en France lors de la 19ème édition du Festival du Film Coréen de Paris. Entre deux éclats de rires, la réalisatrice Kim Damin a accepté de répondre aux questions d’Asialyst.

Entretien

Née à Incheon en 1993, Kim Damin étudie le cinéma au lycée avant de bifurquer vers la psychologie et l’anthropologie culturelle à l’université de Yonsei. Dès l’adolescence, la jeune femme passionnée de bandes dessinées commence à réaliser ses premiers courts-métrages amateurs avant de rejoindre une équipe de tournage professionnelle où elle fait ses premières armes comme assistante. Elle arrive alors à convaincre cette même équipe de participer à ses propres projets de courts-métrages. Deux d’entre eux ont été présentés cette année au Festival du Film Coréen à Paris : Surface (2013), une histoire de deuil où une jeune femme prend le bateau pour se recueillir sur la tombe de sa mère, et Ungbi and the non-human friends (2020), qui met en scène la rencontre entre une enfant débrouillarde et un extraterrestre moins mignon qu’il n’en a l’air. Débordante de créativité, Kim Damin écrit également des nouvelles de science-fiction ainsi que des scénarios, dont celui du drama coréen disponible sur Netflix : A Killer Paradox (2024). En parallèle, en 2023, la jeune femme réalise son premier long métrage indépendant, FAQ qui raconte l’histoire de Dong-chun, une petite fille de primaire qui multiplie les cours du soir et se met à discuter avec une bouteille de makgeolli, un alcool de riz fermenté qui semble avoir sa volonté propre.

La réalisatrice Sud-Coréenne Kim Damin. (Crédits DP)
La réalisatrice Sud-Coréenne Kim Damin. (Crédits DP)
D’où vous vient votre goût pour le bizarre ?
Kim Damin : [Rires] Eh bien, quand j’étais enfant, j’étais un peu rêveuse. En classe, je pensais toujours à autre chose, j’avais l’esprit ailleurs et je faisais des gribouillis, des petits dessins… Vous savez, quand on a comme ça le regard un peu dans le vague, on se met vite à penser à pleins de trucs et ça peut vite tourner au bizarre. Je crois qu’il y a fondamentalement quelque chose d’amusant là-dedans. Par ailleurs, je crois que le bizarre est quelque chose qui reste longtemps en tête et c’est ça qui m’intéresse là-dedans.
Vous êtes tout à la fois réalisatrice de films, autrice de romans de science-fiction et scénariste pour des séries. À quoi ressemblent vos journées ? Avez-vous des routines ?
Il se trouve que j’ai un trouble du déficit de l’attention (TDA) donc je n’ai pas du tout de routine et je fais un peu tout à la fois. En fait, dès que j’ai une date butoir qui s’approche, là c’est la panique et j’essaye de tout faire tout d’un coup. Je n’arrive pas du tout à me dire que je vais me concentrer pendant X heures sur ceci, avant de passer à cela. J’essaie de corriger cette mauvaise habitude mais je suis un peu éparpillée et j’ai plusieurs projets en même temps. Donc comme tous ces projets ont des dates butoirs différentes. J’essaie de m’attaquer au plus proche, mais je saute souvent de l’un à l’autre.
Votre premier long métrage, FAQ, traite de l’éducation en Corée du Sud. Comment cela se passait avec vos professeurs lorsque vous étiez dans le vague ?
J’ai une anecdote qui date de l’université. En général, en Corée, nous sommes très nombreux en classe et hormis votre professeur principal, la plupart des professeurs ne connaissent pas votre nom. Je me souviens d’une fois où un professeur m’a interpellée à la manière d’un maître d’école en me disant : « Vous, je veux vous voir après le cours ! » [Rires]. Durant le rendez-vous, il m’a dit qu’il me trouvait à la fois très originale et très atypique, mais il a avoué qu’il ne savait pas quoi faire de moi. D’habitude, les étudiants qui n’étaient pas intéressés se contentaient de ne pas venir en cours. Il suffisait alors de leur mettre une mauvaise note. Il ne comprenait pas pourquoi je persistais à venir tout en étant ailleurs, d’autant que je ne rendais jamais les devoirs que l’on devait faire. Je n’avais pas d’esprit de rébellion, j’étais juste là, assise, tout en pensant à autre chose.
Dans le film "FAQ" de Kim Damin, l'actrice Park Na-eun joue Dong-chul, une petite fille qui croule sous les cours du soir. (Crédits : DP)
Dans le film "FAQ" de Kim Damin, l'actrice Park Na-eun joue Dong-chul, une petite fille qui croule sous les cours du soir. (Crédits : DP)
Le TDA est de plus en plus reconnu en France, qu’en est-il en Corée du Sud ? Les écoles mettent-elles en place des aides pour les enfants concernés ?
Je ne crois pas. On se contente de consulter des médecins lorsqu’on détecte le trouble. À vrai dire, la plupart des filles ne savent pas qu’elles sont atteintes de troubles de l’attention. Moi-même, c’est uniquement à l’âge adulte, quand j’ai commencé à travailler, que je me suis posée des questions. J’ai donc consulté un médecin et c’est là où j’ai appris que j’avais ce syndrome, ce qui m’a permis de prendre un traitement. En général ce sont plutôt les jeunes garçons que l’on diagnostique jeunes, lorsqu’ils sont hyperactifs et que l’on soupçonne un TDA. Cependant, il n’y a pas d’aide spécifique pour eux à l’école.
Est-il facile de se faire diagnostiquer en Corée du Sud ?
Ce n’est pas facile. Sans trop aller dans les détails, en général, en Corée, la consultation commence par une discussion et se poursuit par des tests informatiques où on nous demande de réagir et d’appuyer sur un bouton. On passe ensuite des examens du cerveau puis on cherche à savoir si la personne ne souffre pas de dépression ou d’instabilité émotionnelle avant de poser un diagnostique de TDA.
Après un lycée spécialisé dans le cinéma, vous avez fait des études de psychologie et d’ethnologie. Qu’est-ce qui vous a amené à ces filière et comment êtes vous revenue au cinéma par la suite ?
Je ne sais pas pourquoi, mais après le lycée, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je fasse de fac de cinéma et je me suis dirigée vers la psychologie. Cependant, j’ai commencé à travailler dans le cinéma commercial en parallèle de mes études à partir de 2012-2013. L’industrie du film manque toujours de main-d’œuvre et ne demande pas énormément de compétences parce que les petites mains occupent des postes accessoires. Un plateau de tournage en appelant un autre, j’ai pu rejoindre une équipe de techniciens et de fil en aiguille, j’ai fait mon trou. C’est d’ailleurs l’équipe que j’avais rejointe que j’ai réussie à convaincre de m’aider pour tourner mon premier court métrage professionnel.
À voir, la bande annonce du film FAQ de Kim Damin :
Quand avez-vous commencé à réfléchir au scénario de FAQ ?
Je crois que c’est en 2019. J’avais déjà quelques expériences sur les plateaux mais je n’étais pas encore certaine de vouloir réaliser un film. Et puis je suis tombée sur un concours de scénario dont la date butoir était assez proche. La combinaison des deux a fait que je me suis attelée au projet assez vite.
Combien de temps a-t-il fallu pour réaliser le projet ?
C’est un peu compliqué à calculer parce que je n’ai jamais été concentrée à plein temps sur ce projet. Je faisais toujours plusieurs choses à la fois. Je dirais que pour le roman [l’histoire du film a également été publiée sous forme de nouvelle, NDLR] et l’écriture du scénario, cela a dû me prendre un à deux mois. J’ai dû ensuite y apporter des corrections, puis il a fallu attendre trois à quatre ans pour que le film soit financé. Pour le tournage lui-même, cela nous a pris vingt-cinq jours car il nous fallait respecter les rythmes de travail de Park Na-eun [la jeune actrice qui joue l’héroïne du film, NDLR]. Mais de la pré-production au montage, je dirais que cela m’a pris entre six mois et un an.
Comment se finance un film comme le vôtre ? Quel était son budget ?
Les films indépendants comme le mien peuvent obtenir des subventions sur dossier de la part de la KOFIC [l’équivalent sud-coréen du CNC, NDLR]. À l’époque, je crois que nious avions reçu environ 300 000 dollars qu’il a fallu compléter par d’autres fonds. Hors budget de promotion, le coût total de production avoisinait les 600 000 dollars qui représentent principalement le coût de la main-d’œuvre. Cependant, c’est devenu très compliquer de financer un film indépendant, essentiellement pour des raisons politiques : la KOFIC a vu son budget réduit de moitié et la commission privilégie les films dont les réalisateurs sont déjà connus plutôt que de faire découvrir de nouveau talents.
Comment se réveille-t-on un jour avec l’idée d’une petite fille qui discute en morse et en farsi avec une bouteille d’alcool de riz ?
Je m’inspire souvent des choses autour de moi. J’ai moi-même appris à fabriquer du makgeolli traditionnel et j’ai également étudié le persan pendant quelques semaines dans le cadre d’un cours donné dans mon quartier. Bien sûr, je ne suis pas du tout une pro mais cela m’avait beaucoup plu. Je trouvais intéressant d’intégrer cela dans le film pour montrer la singularité du personnage de Dong-chun. Le persan est une langue qui est à l’opposé du coréen, tant en terme de syntaxe, de structure que de culture, et selon moi, il s’agit d’une des langues les plus compliquées à apprendre pour une personne coréenne.
En Corée du Sud, les enfants suivent énormément de cours du soir pour apprendre d’autres matières comme le codage informatique qui est très à la mode. En majorité, ces matières apportent des apprentissages qui peuvent être très utiles pour l’avenir des enfants, que cela soit des compétences utiles dans la vie, ou bien pour des matières au programme des examens scolaires. Cependant le persan, ne fait a priori pas partie de ces deux catégories et cela permettait de montrer la personnalité atypique de Dong-chun.
Dans le film "FAQ" d Kim Damin, morse, farsi et Makgeolli, un drôle de coktail. (Cédits DP).
Dans le film "FAQ" d Kim Damin, morse, farsi et Makgeolli, un drôle de coktail. (Cédits DP).
Élever un enfant en Corée, est-ce une forme de concours pour les parents ? Parce qu’au-delà de vouloir armer leurs enfants du mieux possible, on a l’impression dans votre film qu’il existe une sorte de concurrence entre parents, une forme de compétition à celui qui aura l’enfant le plus intelligent…
Oui, oui, il y a une course effrénée, mais il y a surtout une peur des parents que leur enfant soit un peu à la peine ou en retard par rapport aux autres. Ce n’est pas tant une question de compétition, de vouloir que son enfant soit meilleur que les autres mais plus une inquiétude de le voir à la traîne.
Est-ce qu’il a été compliqué de convaincre les parents de l’actrice principale ?
Les parents de Park Na-eun, la petite fille qui joue Dong-chun, sont très atypiques. En général, les parents des enfants acteurs font corps avec leur enfant et les accompagnent toujours partout, mais pour la mère de Na-eun, son propre travail était très important et au lieu d’accompagner sa fille elle-même, c’était un agent qui s’en occupait parce que les deux parents travaillaient en province. Par ailleurs, Na-eun agissait déjà comme une actrice professionnelle sur le plateau. Je me souviens que la mère avait demandé à sa fille si elle voulait vraiment tourner dans le film en sachant qu’elle ne pourrait peut-être pas le voir en salle. C’est Na-eun, paraît-il, qui a insisté et persuadé sa mère de faire le film, alors qu’en général ce sont plutôt les parents qui veulent convaincre leur enfant.
Vous venez de réaliser votre premier long métrage de cinéma et on sait que le plus compliqué est souvent de réaliser un second film. Avez-vous déjà l’idée d’un futur long métrage ?
Oui, j’adore vraiment faire du cinéma et j’ai en tête d’adapter une nouvelle de science-fiction dont les droits viennent d’être achetés. Mais pour l’instant, en faire un film est trop compliqué donc je le garde pour plus tard. En ce moment, je travaille à écrire une série de huit épisodes que je suis en train de préparer.
Propos recueillis par Gwenaël Germain
Traductrice-interprète : Kim Yejin

Contexte

Le 19ème Festival du Film Coréen à Paris (FFCP) s’est déroulé du 29 octobre au 6 novembre derniers au cinéma Publicis sur les Champs-Élysées. Tous les ans, le festival présente aux spectateurs français une sélection des meilleurs films coréens de l’année, aussi bien des films à grand spectacle, que des films indépendants à la fibre artistique ou sociétale plus prononcée. Cette année, le prix du public a récompensé Citizen of Kind (2024) de la réalisatrice Park Young-ju, une comédie d’action tirée de faits réels qui voit son héroïne partir en Chine avec ses copines pour démanteler elle-même un réseau d’arnaque téléphonique dont elle vient d’être victime.

En parallèle de la sélection des longs métrages, le FFCP se distingue par une compétition de courts-métrages qui fait la part belle à la créativité et à la vivacité des jeunes cinéastes et permet de prendre le pouls de la société sud-coréenne. Parmi la soixantaine de courts-métrages présentés, six d’entre eux ont été récompensés. The Nightmare (2023) de Han Seung-won a conquis les spectateurs de la session Strangecuts consacrée aux films horrifiques tandis que Missing Moon (2024) de Youn Song-yi a conquis les jeunes spectateurs de la session Shortcuts Kids. En compétition officielle, My mother’s Story (2024) de Kim Soyoung et Jang Minhee a remporté le prix Kia du meilleur film court d’animation et Suzuki (2024) de Ahn Jung-min a remporté le prix Keystone du meilleur script. Enfin, Rest Area (2024) de Jung Haeyoon a reporté le prix Fly Asiana du meilleur court métrage et sa réalisatrice sera donc invitée l’an prochain à présenter ses différents travaux.

G.G.

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A propos de l'auteur
Gwenaël Germain est psychologue social spécialisé sur les questions interculturelles. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de voyager en Asie du Sud-Est, avant de s’installer pour plusieurs mois à Séoul et y réaliser une enquête de terrain. Particulièrement intéressé par la question féministe, il écrit actuellement un livre d’entretiens consacré aux femmes coréennes.