Tribune
Pourquoi est-il si important de commémorer la mort de Liu Xiaobo ?
Le 13 juillet 2017, nous apprenions que Liu Xiaobo, prix Nobel de la Paix 2010, s’était éteint, victime d’un cancer du foie tardivement diagnostiqué. Le 14 juillet, sa dépouille était incinérée, le 15, ses cendres étaient dispersées en mer. La nouvelle avait soulevé une vague de désespoir en Chine. Alors qu’il était interdit de pleurer sa mort, des milliers de Chinois allèrent déposer des bougies en bord de mer. Un nouvel « emoticon » – l’image d’une chaise vide évoquant la cérémonie d’Oslo -, apparut soudain sur les téléphones portables en Chine et dans la diaspora pour célébrer ce héros de la démocratie.
Arrêté en 2008, Liu Xiaobo, avait été condamné le 25 décembre 2009 à onze ans de prison pour avoir participé à la rédaction d’une pétition réclamant une réforme de la Constitution chinoise. Fort de son charisme, il avait réussi à entraîner 303 intellectuels chinois dans cette entreprise périlleuse : demander au Parti communiste Chinois de se réformer!
Liu n’en était pas à son premier séjour en prison. Tout avait commencé au printemps 1989 : alors qu’il séjournait aux Etats-Unis avec un statut de professeur et critique littéraire, il avait choisi de retourner d’urgence à Pékin pour participer aux grandes manifestations pour la démocratie. Témoin du massacre de la place Tiananmen, dans la nuit du 3 au 4 juin, il restera hanté jusqu’à la fin de ses jours par cet événement traumatique. Chaque année, il rédigera une élégie aux « âmes mortes » – ces étudiants écrasés par les chars, Pékinois tombés sous les balles -, pour commémorer cette tragédie dont on ne connaît toujours pas l’ampleur : 1 000 morts ? Plus ? Moins ? Le secret reste bien gardé.
Emprisonné une première fois de 1989 à 1991 pour avoir participé au mouvement, il le sera de nouveau de 1995 à 1996, puis de 1996 à 1999, pour ses écrits appelant à la démocratie, à la clémence envers les manifestants emprisonnés, à l’attention envers les pauvres et les faibles, mais aussi à la reconnaissance de l’autonomie des peuples non Han comme les Tibétains. Il fut systématiquement accusé de « tentative de subversion du pouvoir, » un terme passe-partout pour emprisonner ceux qui refusent de se plier aux diktats du régime totalitaire de la Chine.
A partir de 1999, Liu Xiaobo bénéficia d’une certaine liberté de parole et publia de nombreux écrits qui sont rassemblés, entre autres, dans deux recueils publiés aux éditions Gallimard sous le titre, La Philosophie du porc et Vivre dans la vérité. La référence aux porcs est bien connue en Chine : on leur offre un toit, on les nourrit : de quoi ces animaux pourraient-ils se plaindre ?
Liu Xiaobo, qui devint Président du Pen Club chinois de 2003 à 2007, aurait voulu que ses compatriotes abandonnent la « philosophie du porc » pour secouer le joug de la dictature en hommes dignes et responsables. Mais, durant toutes ces années de combat, jamais il n’avait envisagé de quitter la Chine, estimant (comme le fera plus tard le dissent russe Alexeï Navalny mort le 16 février 2024 en détention) que l’on ne pouvait pas se battre contre la dictature à partir de l’étranger. C’est ce choix, cette droiture morale qui l’ont conduit à la mort dans une prison du Jilin, sa province d’origine.
Liu Xiaobo reçut le prix Nobel de la Paix en 2010 « pour son long combat pacifique pour la démocratie. » Premier Chinois à être ainsi honoré, il ne fut évidemment pas autorisé à se rendre en Norvège pour y recevoir son prix. Sa femme, Liu Xia, artiste et poétesse, assignée à résidence, ne le fut pas non plus. C’est ainsi que la chaise vide d’Oslo devint le symbole de Liu Xiaobo.
Wang Keping, un artiste chinois établi en France depuis les années 1980, a fait de ce symbole un formidable monument. Connu pour ses sculptures monumentales en bois massif, le sculpteur a choisi le métal pour commémorer Liu Xiaobo et dénoncer les brutalités dont il a été victime. Ariane Mnouchkine, qui a toujours soutenu les manifestations contre la dictature chinoise, avait accueilli cette chaise, haute de trois mètres, dans la cour du Théâtre du Soleil.
Mais si haut soit-il, un monument ne conjure pas, à lui seul, l’oubli ! Le souvenir de Liu Xiaobo s’efface d’autant plus vite de nos mémoires que les Occidentaux ont du mal à retenir les noms chinois et que les médias français furent pour certains singulièrement discrets lors de sa condamnation et lors de sa mort.
Pékin a tout fait pour qu’il ne reste aucune trace de Liu Xiaobo sur cette planète. Son corps fut incinéré dès le lendemain de son décès. Deux jours plus tard, sa veuve, sous étroite surveillance, était contrainte de disperser ses cendres en haute mer. Ceci pour que, nulle part sur terre, ne puisse être édifié un lieu de mémoire. Pas de tombe, pas d’épitaphe, pas de monument : rien ne devait préserver le souvenir d’un homme qui avait refusé de trahir ses principes.
Voilà pourquoi il nous revient, à nous, habitants de pays libres, de commémorer le souvenir d’un homme qui mourut pour que la Chine sorte du totalitarisme ! Liu Xiaobo espérait être le « dernier prisonnier politique » chinois. Or cet espoir demeure vain puisque nombre de ses compatriotes subissent aujourd’hui le même sort. On ne compte plus les prisonniers d’opinion qui croupissent dans les geôles chinoises.
Pensons à Ilham Tohti, condamné à la prison à vie pour avoir promu le dialogue entre les Ouïghours et les Han, à Rayila Dawut, ethnologue, qui a consacré sa vie à faire émerger des traces de la culture ouïghoure et de son folklore, également condamnée à la prison à vie, à Xu Zhiyong et son collègue Ding Jiaxi, deux avocats qui voulaient faire régner le droit et la justice en Chine. Pensons également à la journaliste Zhang Zhan, condamnée à quatre ans de prison en 2020 pour avoir montré la réalité du confinement à Wuhan durant la période du Covid, réincarcérée depuis septembre 2024 après avoir brièvement été libérée en mai 2024.
Oublier ces défenseurs courageux de la liberté, c’est fermer les yeux sur un système totalitaire qui opprime le peuple chinois, qui soutient activement la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine, qui se prépare à attaquer Taïwan pour forcer une jeune République démocratique à entrer sous sa coupe. C’est aussi fermer les yeux sur ce régime et, de ce fait, d’en devenir le complice alors qu’il a depuis plus de cinquante ans soutenu les régimes les plus violents de la planète, de l’Iran à l’Egypte, en passant par le Pakistan, la Syrie de Bachar El-Assad, sans compter la terrifiante Corée du Nord. Commémorer Liu Xiaobo, c’est préserver la paix dans le monde.
Par Marie Holzman*
Un simple courant d’air ne saurait éteindre la flamme de la liberté
Ce 13 juillet 2025 marque le huitième anniversaire de la mort de Liu Xiaobo. Huit ans ont passé, et le monde a bien changé. Un lit de mort à Shenyang et des cendres dispersées au bord de la mer évoquent la rencontre entre la souffrance et la dignité, plongeant les idéaux d’une époque encore plus profondément dans une nuit toujours plus sombre. Pourtant aujourd’hui, lorsque nous repensons à la silhouette de Liu Xiaobo, à ses écrits, à sa persévérance, nous ressentons encore une force tranquille qui transcende le silence et l’oubli, et qui touche nos cœurs.
Il était écrivain, poète, universitaire, dissident, mais surtout un citoyen chinois. Sa vie fut une éclatante illustration de l’expression « Vivre dans la vérité. » Dans l’un de ses articles il déclara : « Je n’ai pas d’ennemis. » Il l’expliqua ainsi : « La haine corrompt l’intelligence et la conscience. Je n’ai pas d’ennemis, je n’ai pas de haine. » Ce sont les derniers mots qu’il a prononcés devant le tribunal qui l’envoya en prison, mais ils sont comme un miroir qui nous renvoie l’image de nos propres difficultés.
En 2008, avec un groupe de personnes engagées, il rédigea la « Charte 08, » appelant à la mise en place d’une démocratie constitutionnelle, à l’indépendance de la justice et à la liberté d’expression, ce qui lui valut une peine de onze ans de prison. Dans un système qui place la « stabilité » au-dessus de tout, il a passé neuf ans derrière les barreaux pour montrer au monde entier ce qu’un intellectuel entend par « responsabilité. »
Il n’était pas parfait et ne voulait pas être déifié. Il est revenu longuement sur ses hésitations durant le Printemps de Pékin en 1989 et s’est demandé si ses écrits étaient suffisamment forts pour avoir un impact quelconque. Mais c’est précisément ce type d’introspection qui le rend plus authentique que s’il avait joué au héros. Il n’écrit pas sous le coup de la colère, mais par conviction. Il ne vit pas pour lutter, mais pour la dignité et la liberté de l’être humain. Avec douceur, rationalité et détermination, il nous montre que persévérer dans l’obscurité pour trouver la lumière demande une forme de courage inégalé.
Il a prononcé un jour une phrase qui a bouleversé nos esprits : « La Chine aurait besoin d’être colonisée durant trois cents ans avant d’être capable d’instaurer une démocratie constitutionnelle. » Cette phrase n’était pas une forme d’autodépréciation, mais une façon d’exprimer l’extrême difficulté de la tâche. Il connaissait bien les obstacles à une transition institutionnelle, la passivité du peuple et la capacité d’inertie du pouvoir. Nous comprenons son pessimisme et partageons sa tristesse. Nous espérions qu’après cent années d’efforts acharnés, nous trouverions une autre voie pour mener à bien la transition pacifique et la démocratisation de la Chine. Ce n’est pas seulement pour accomplir son souhait inachevé, mais aussi pour notre propre dignité et notre avenir, ainsi que ceux de nos enfants et petits-enfants.
À sa mort, Liu Xiaobo était seul, abandonné dans les eaux de la Mer Orientale. Il n’y a pas de pierre tombale, pas de cérémonie funéraire. Mais il a laissé derrière lui un souvenir au monde entier : la chaise vide du prix Nobel de la Paix, les hommages des médias internationaux, les larmes des exilés, une flamme qui brûle dans le cœur de la jeunesse.
Huit ans plus tard, il y a encore trop de choses qu’on ne peut pas dire, écrire ou demander dans la Chine d’aujourd’hui. Mais c’est justement pour ça qu’on ne peut pas oublier celui qui a osé parler, écrire et interpeler ses contemporains.
Il a dit : « Une Chine libre viendra, c’est certain. » Cette phrase n’est pas encore devenue réalité. Mais elle n’a pas été oubliée. Tous ceux qui continuent de réfléchir, d’écrire et de défendre la vérité sont les héritiers de cette phrase.
Il est tombé, mais la flamme de la liberté n’est pas éteinte.
Que son âme repose en paix, que davantage de personnes reprennent son flambeau, diffusent sa voix dans le silence et allument des étoiles dans l’obscurité.
Par Wan Runnan*, et Marie Holzman le 13 juillet 2025
* Ingénieur, fondateur de Stone, la première entreprise d’informatique en Chine, il s’était engagé dans le soutien au mouvement démocratique chinois de 1989. Obligé de s’exiler, il devint le Président du Front démocratique en exil et il vit maintenant en France.
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