Analyse
Les incohérences de Donald Trump mettent la Chine au centre du jeu
« Trump et Xi Jinping ». Free Malaysia Today. DR.
Les dernières déclarations de Donald Trump et de son administration plongent les analystes occidentaux comme asiatiques dans la stupeur et l’indignation. En particulier celles qui laissent présager la volonté du 47e président américain de s’aligner sur les exigences de Vladimir Poutine en Ukraine, laissant préfigurer un arrangement similaire avec le président chinois Xi Jinping sur le dos des alliés des Etats-Unis.
Plus encore que le caractère impétueux et narcissique déjà connu de Donald Trump qui transparaît de ses annonces sur l’Ukraine, ce sont surtout les incohérences de son équipe à la fois sur la Russie et l’Asie qui engendrent surprise et même anxiété auprès des alliés traditionnels des Etats-Unis car elles sont de nature à bouleverser la carte du monde au profit, in fine, de la Chine, expliquent de nombreux analystes.
Trump remet la planète à Xi Jinping
« Trump cède le monde à la Chine », titre mercredi The Atlantic, un mensuel américain dont la ligne éditoriale est plutôt ancrée à gauche. « Xi Jinping ne pouvait pas même rêver d’une destruction si rapide de la puissance américaine », poursuit le magazine sous la plume de son correspondant à Pékin Michael Schuman, un expert reconnu de la Chine, auteur de plusieurs livres sur ce pays. « Le leadership mondial américain s’achève. Non pas en raison du « déclin américain » ou de l’émergence d’un monde multipolaire ou encore des actes des adversaires des Etats-Unis. Mais il s’achève car le président Donald Trump en a décidé ainsi », ajoute-t-il.
« À peu près toutes les politiques de Trump, à la fois dans le pays ou à l’étranger, détruisent les fondations de la puissance américaine. Le principal bénéficiaire sera le dirigeant chinois Xi Jinping qui attendait depuis longtemps ce moment où Washington allait trébucher et permettre à la Chine de remplacer les Etats-Unis pour devenir la superpuissance mondiale », souligne-t-il. « Le fait que Trump est disposé à remettre la planète à Xi – ou le fait qu’il ne réalise même pas que c’est ce qu’il fait- illustre sa myopie sur les affaires du monde, son admiration pour les autocrates et son obsession qui, combinées, mettent en danger la sécurité internationale et, avec elle, l’avenir de l’Amérique », explique-t-il encore.
L’expert énumère ce qu’il considère comme les bourdes multiples les plus graves qui, ajoutées les unes aux autres, mettent à bas tous les efforts entrepris par son prédécesseur Joe Biden pour contenir la Chine et son allié de circonstance la Russie, dont surtout le soutien à l’Ukraine qui avait réduit l’agresseur russe à devoir demander l’aide la Corée du Nord pour alimenter sa machine de guerre et le soutien à Israël qui permettait de contrer l’influence de l’Iran au Moyen-Orient compromis avec cette proposition saugrenue de Trump de faire Gaza une station balnéaire et d’en chasser ses habitants. S’y ajoutent d’autres décisions dont Xi Jinping va pouvoir profiter, y compris le retrait des Etats-Unis de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de la Commission des droits humains des Nations Unies ou encore et surtout le démantèlement du programme d’aides USAID. « Le grand gagnant sera Xi Jinping » car, écrit-il, tout ceci « rend la Chine d’autant plus indispensable pour le monde en développement ».
Si, ajoute encore Michael Schuman, « les dommages pour la stature mondiale de l’Amérique pourraient bien être irréparables », l’espoir maintenant est que les grandes démocraties en Europe et en Asie – la France, l’Allemagne, l’Italie, le Japon ou le Royaume Uni – puissent « combler le vide de puissance que Trump a créé et tenir la Chine à distance».
Trump, Poutine et Xi Jinping, les nouveaux trois grands d’un Yalta 2.0 ?
Pour l’éditorialiste du quotidien japonais Nikkei Asia Katsuji Nakazawa, le président chinois profitera probablement et à plus d’un titre des grandes manœuvres consécutives aux annonces de Donald Trump en Ukraine pour s’imposer dans un nouveau « Yalta 2.0 » à venir dans le cadre d’un accord de paix en Ukraine. Il est ainsi vraisemblable que, par contraste avec une Amérique devenue à nouveau impérialiste, la Chine propose son rôle de « faiseur de paix » dans les négociations à venir, estime cet ancien correspondant à Pékin dans les colonnes de l’influent journal japonais. Il ajoute que la façon dont se terminera la guerre en Ukraine « déterminera qui est en charge dans le nouvel ordre international » qui commence à se dessiner.
Tandis que 2025 marque le 80è anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale et lundi 22 février le 3è anniversaire du début de l’agression sanglante de la Russie contre l’Ukraine, des préparatifs sont en cours pour un prochain sommet entre Donald Trump et le président russe Vladimir Poutine alors que leur homologue ukrainien Volodymyr Zelensky n’a pas été invité. Ces deux anniversaires coïncident également avec un profond bouleversement en cours des équilibres mondiaux qu’accélèreront notablement les annonces de Donald Trump si elles sont suivies par des actes. « La République populaire de Chine entend jouer un rôle dans ces changements », explique l’éditorialiste.
Alors qu’en 1945 le Parti communiste chinois n’avait pas encore gagné à Pékin contre les forces nationalistes du Guomindang du général Chiang Kai-shek, « la Chine est maintenant préparée pour faire usage de l’Armée populaire de libération, le bras armé du Parti, pour prendre part aux manœuvres diplomatiques », ajoute cet expert qui cite une source familière des relations sino-américaines. « Churchill, Roosevelt et Staline avaient en 1945 placé le monde sur une trajectoire qui a duré des décennies. Les manœuvres diplomatiques de la Chine ont pour objectif d’ouvrir la voie au président Xi Jinping pour faire de lui le co-architecte d’un possible nouveau Yalta et d’un nouvel ordre mondial pour remplacer la structure actuelle qui date de la fin de la Seconde guerre mondiale », explique-t-il encore.
Dans ce cadre, les « Nouveaux Trois Grands » seraient Trump, Poutine et Xi Jinping. « Ceci n’est pas surprenant compte tenu de la puissance économique et militaire actuelle de la Chine et de l’emprise durable de Xi sur le pouvoir », souligne encore Katsuji Nakazawa. « Une telle posture de premier plan sur la scène internationale pourrait aider Xi à reprendre le terrain politique qu’il a perdu dans son pays alors que l’économie chinoise est plongée dans le marasme », écrit-il.
Les Etats-Unis abandonnent leur soft power à la Chine
Le ton est également très critique dans les colonnes du bimestriel américain Foreign Policy qui, mardi 18 février, explique que « les faucons de la Chine aux Etats-Unis ont conclu ce qui constitue un pacte faustien avec le président Donald Trump ». « Inquiets du fait que la puissance de Pékin puisse surpasser celle de Washington et critiques des démocrates comme l’ancien président Joe Biden incapables de s’y opposer, Trump paraissait [pour eux] la meilleure option pour une approche plus dure sur la Chine », souligne le média américain.
« Mais au vu du démarrage tempétueux de la nouvelle administration, ce pari semble déjà branlant car il suscite la question de savoir si le pivot longtemps anticipé de Trump avocat d’une politique plus dure à l’égard de la Chine ne va pas, au contraire, devenir une victoire géopolitique pour Pékin », écrit l’un des éditorialistes du magazine. « L’approche de Trump présente une énigme. D’un côté il a nommé des faucons de la Chine à des postes importants tels que la Commission à la sécurité nationale, le département d’Etat et le département de la Défense […] mais, de l’autre, il est maintenant évident que l’agenda stratégique de Trump est plus radical et lourd de conséquences que [celui de] son premier mandat et que ses instincts férocement transactionnels risquent de diriger son approche de la Chine dans un sens tout à fait bienvenu pour le président chinois Xi Jinping », ajoute le bimensuel.
D’autres analystes mettent l’accent sur des déclarations de membres éminents de l’administration Trump pour qui l’objectif principal du président dans la recherche à marche forcée d’un accord de paix en Ukraine est de pouvoir ainsi reporter l’effort militaire américain engagé en Europe vers l’Asie qui, selon eux, demeure sa grande priorité. C’est en substance ce qu’ont d’ailleurs laissé entendre le secrétaire d’Etat Marco Rubio, le secrétaire à la défense Pete Hegseth et le vice-président J.D. Vance depuis le début du mois, justifiant ainsi leurs critiques envers l’Europe et l’OTAN.
Quelques signaux politiques pourraient témoigner de la volonté de la nouvelle administration américaine de durcir l’approche à l’égard de la Chine. La phraséologie officielle du Département d’Etat omettait récemment la phrase jusque-là rituelle indiquant que les Etats-Unis « ne soutiennent pas l’indépendance de Taïwan ». L’absence de ces quelques mots a ravi les autorités de Taïwan mais immédiatement déclenché les foudres de Pékin qui, dans une déclaration officielle, y a vu « une régression dans les relations entre la Chine et les Etats-Unis ». Critique quasi-identique envers le fait que, dans son narratif officiel, le même Département d’Etat a omis le terme « République populaire de Chine » au profit de celui de « Chine », escamotant ainsi le rôle central du PCC. »
Autre élément potentiellement dévastateur : pour la première fois depuis l’invasion de l’Ukraine, l’unité du G7 (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne, Japon, Canada, Italie et Union européenne) est compromise en raison de l’opposition, rapportée de plusieurs sources, de l’Amérique à qualifier la Russie « d’agresseur » dans une déclaration du G7 sur l’Ukraine qui, comme chaque année, devrait être publiée lundi 24 février, à l’occasion du troisième anniversaire de l’invasion russe.
Les commentaires vont bon train sur les réseaux sociaux chinois à propos de l’apparent rapprochement entre Washington et Moscou où nombreux sont les internautes pour y voir le dessin supposé de Donald Trump de mieux isoler la Chine. « Pourquoi Trump courtise-t-il la Russie et Poutine ? », s’interroge ainsi Wang Mingyuan, chroniqueur dans plusieurs grands médias chinois, sur la plateforme WeChat. Nombre d’observateurs chinois semblent avoir déjà une réponse en tête.
« La Russie s’en est enfin sortie ! », s’exclame sur son compte WeChat Hu Xijin, au sujet de la volonté de Trump de réintégrer la Russie dans le G7. L’ancien rédacteur en chef du journal pékinois Huanqiu Shibao juge que l’intention stratégique du président américain « n’est pas seulement de mettre fin à la guerre russo-ukrainienne, mais aussi de ramener la Russie dans le giron occidental. » Pour cet observateur politique, « l’objectif ultime de Trump n’est que de se confronter à la Chine. » Trump courtise « sûrement la Russie afin de se concentrer sur nous », juge, sur WeChat, Jin Canrong, professeur en Relations internationales à l’université Renmin de Pékin. « Quelle que soit l’évolution des relations entre Washington et Moscou, nous ferons tout notre possible pour stabiliser les relations avec la Russie », avance l’universitaire chinois, affirmant qu’elle « apprécie ses relations avec la Chine en fonction de ses propres intérêts nationaux ».
Parmi les analystes américains, les critiques fusent sur la perte d’influence américaine vis-à-vis du monde en développement, qu’illustre l’absence volontaire de Marco Rubio au G20 qui s’est ouvert jeudi à Johannesburg en Afrique du Sud. Du fait de ce boycott, « les Etats-Unis abandonnent leur soft power à la Chine, en particulier en Afrique », estime jeudi David Shinn, un ancien ambassadeur américain en Ethiopie et connu pour son expertise de l’Afrique. Notant que Wang Yi se trouve lui à Johannesburg, Jorge Heine, un ancien ambassadeur du Chili en Afrique du Sud et à Pékin souligne que « les pays en Afrique, en Asie et en Amérique Latine veulent des investissements, du commerce, de la croissance et si les Etats-Unis ne sont pas en mesure de le leur donner […] la Chine le sera ».
Pékin, un partenaire conciliant de l’Europe ?
Pour Asia Sentinel, média en ligne basé aux Etats-Unis, « La Chine profite du chaos américain pour restaurer les liens avec l’Europe ». « Avec le retour du Président Trump à la Maison Blanche, la Chine exploite avec talent le fossé béant qui s’élargit entre l’Europe et les Etats-Unis pour courtiser les dirigeants européens disposés à revenir sur le protectionnisme qu’ils avaient commencé à mettre en place pendant l’ère Biden afin de se protéger contre la domination économique de la Chine », explique le média. « Ce changement de ton à la fois à Pékin et en Europe était évident lors des nombreuses discussions que le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a eues » lors de sa dernière tournée européenne début février puis de son séjour à Munich à l’occasion de la conférence annuelle sur la Sécurité, ajoute encore Asia Sentinel.
Sur ce même sujet, Mathieu Duchâtel, expert de la Chine pour l’Institut Montaigne , souligne « L’immense scepticisme entourant l’avenir de l’alliance transatlantique, ravivé à travers l’Europe par les initiatives successives de l’administration Trump- allant des velléités d’annexion du Groenland au discours de J.D. Vance en Allemagne, en passant par la proposition de prise de contrôle des ressources ukrainiennes par les États-Unis, sous protection militaire européenne – soulève inévitablement la question de la carte chinoise ».
L’Europe doit-elle s’émanciper des Etats-Unis ? « À la Conférence de sécurité de Munich, l’agenda de Wang Yi, ministre des Affaires étrangères et membre du Bureau politique du Parti communiste chinois, marqué par une série de rencontres avec les dirigeants européens, a clairement illustré la volonté de Pékin de nourrir cette tentation. En adoptant une posture contrastant dans la forme avec la brutalité des déclarations américaines, la Chine cherche à se poser en partenaire accueillant et conciliant », écrit-il.
S’il est logique pour les Européens d’explorer toutes les options de diversification en politique étrangère, « le principal écueil de la tentation chinoise réside dans l’illusion des gains potentiels : consacrer du temps et des efforts précieux à courtiser Pékin ne semble offrir, à ce stade, aucune réelle perspective d’avantages concrets pour l’Europe » estime ce chercheur.« Il semble […] qu’il soit difficile d’aller au-delà de ce qui est déjà à la portée des Européens sans rapprochement politique, à savoir des objectifs limités reposant principalement sur des intérêts économiques communs» or « un rapprochement sino-européen dont l’objectif serait, pour l’Europe, de créer des espaces au sein de l’alliance transatlantique est destiné à l’échec », puisque « le renforcement stratégique de l’Europe doit avant tout reposer sur un agenda intérieur axé sur la réindustrialisation, l’innovation et l’effort de défense », écrit-il encore.
Après avoir réuni à l’Elysée le 17 février plusieurs pays de l’UE afin de trouver une position commune européenne, le président français Emmanuel Macron s’envole lundi 24 février pour Washington pour y rencontrer Donald Trump à qui il entend dire qu’il se montrerait « faible » à céder à Poutine. Répondant jeudi soir à des questions sur les réseaux sociaux, il a eu cette phrase inédite dans sa bouche à l’égard de Taïwan : « Comment expliquer que la Chine n’a pas le droit d’envahir Taïwan et que la Russie aurait le droit d’envahir l’Ukraine ? C’est ça ce que je vais lui dire ». Des propos qui tranchent singulièrement avec ceux tenus jusque-là sur cette question sensible qui étaient plutôt accommodants envers Pékin.
Mettre à bas la suprématie américaine
Plus globalement la réalité géostratégique de la Chine et de la Russie face aux Etats-Unis est celle d’une alliance durable face au grand rival commun. Les ambitions de Xi Jinping et Vladimir Poutine sont largement convergentes. Tous deux partagent une profonde détestation de l’Occident et ambitionnent de mettre ensemble à bas la suprématie américaine pour la remplacer par un nouvel ordre mondial qu’ils seraient seuls à diriger.
Considérer que Vladimir Poutine se rangera un jour au côté des Etats-Unis comme semble le penser Donald Trump participe, dans l’équilibre actuel tout au moins, d’une naïveté confondante et d’une méconnaissance totale des modes de fonctionnements de système totalitaires tels que ceux de la Chine et de la Russie. A céder aux dictateurs, on ne gagne jamais.
Par Pierre-Antoine Donnet
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