Analyse
« Hong Kong ne répond plus, » un documentaire qui provoque l’ire de Pékin
En novembre dernier, Antoine Védeilhé filme, de l’avion qui le ramène en France, « le crépuscule d’une ville qui (lui) est désormais interdite » : Hong Kong, où il venait de débarquer mais pour en être aussitôt expulsé.
A son arrivée à l’aéroport, il est interpellé, fouillé, interrogé pendant trois heures par des agents de l’immigration qui essaient vainement d’obtenir une liste de ses contacts locaux, puis renvoyé par le premier vol pour Paris. « Banni » du territoire après avoir été accusé de mettre en danger la sécurité nationale.
Reporters sans Frontières dit avoir contacté le service de l’immigration de Hong Kong pour obtenir des explications, sans résultat à ce jour. Le lauréat du prix Albert-Londres 2024, ancien correspondant en Chine, filme discrètement avec son téléphone tandis qu’il est escorté à travers le terminal.
C’est sur cette scène éloquente que s’ouvre son passionnant documentaire « Hong Kong ne répond plus » décrivant la reprise en main de la ville – « d’une main de fer » – par les autorités chinoises. Parfaite illustration de la répression qui s’est abattue sur l’ancienne colonie britannique à partir du mitan des années 2010.
« Même si je n’avais pas été arrêté et expulsé, mon film n’aurait sans doute guère été différent. Les autorités locales l’ont en quelque sorte légitimé, » souligne Antoine Védeilhé auprès d’Asialyst.
« Ils étaient jeunes »
« Hong Kong ne répond plus » retrace les grands mouvements de contestation qui ont secoué la « Région administrative spéciale » chinoise entre 2012 et 2019, au fur et à mesure que les autorités s’attaquaient aux spécificités du territoire, resté pendant un siècle et demi sous domination britannique.
Le traité de rétrocession du territoire à la Chine stipulait que son statut devait être préservé pendant cinquante ans, jusqu’en 2047, donnant naissance à la formule « un pays, deux systèmes. »
Tour à tour, la population, en particulier sa jeunesse, manifeste contre une tentative d’imposer des « cours d’éducation patriotique » (mouvement étudiant de 2012), réclame l’élection au suffrage universel du président de l’exécutif (79 jours de mobilisation et 1,2 million de manifestants pacifiques dans les rues en 2014) ou se rebelle massivement contre un projet de loi d’extradition de Hong Kong vers la Chine (2019).
« Quelqu’un leur avait bourré le crâne […] Ils n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient. Ils étaient jeunes, » commente, patelin, le riche homme d’affaires septuagénaire Allan Zeman, dans le documentaire. Naturalisé chinois, conseiller de l’exécutif de Hong Kong, Allan Zeman pourfend « la démocratie à l’occidentale […] qui ne fonctionne pas » et se fait le chantre de la « stabilité. »
La pandémie de Covid-19, le confinement, videront les rues, permettant l’adoption sans coup férir, en 2020, d’une loi sur la sécurité nationale, qualifiée par ses détracteurs « d’arme législative » s’abattant pour étouffer Hong Kong.
Elle crée quatre crimes : sécession, subversion pour tenter de renverser le gouvernement, activités terroristes, collusion avec des forces étrangères. Une loi dont se félicite Regina Ip, présidente du conseil exécutif de Hong Kong, interviewée en 2024 par Antoine Védeilhé.
« Activités bizarres »
Les lois prises à Hong Kong « reflètent ce qui se passe en Chine » et ce qui est arrivé au réalisateur français marque « une escalade » de la part des autorités, déplore auprès d’Asialyst Aleksandra Bielakowska, responsable du plaidoyer à Reporters sans Frontières (RSF) Asie-Pacifique.
Quand bien même depuis 2020 au moins treize journalistes se sont vu refuser un visa ou interdire l’entrée à Hong Kong, sans compter les journalistes locaux harcelés, visés par des contrôles fiscaux « aléatoires » qui drainent leurs ressources et leur énergie, souligne-t-elle.
Certains ont été poursuivis en justice, comme Jimmy Lai, l’ex-propriétaire du journal Apple Daily aujourd’hui fermé par les autorités. Cette figure prodémocratie, âgée de 78 ans, a été condamnée à 20 ans de prison pour sédition, en vertu de la loi sur la sécurité nationale.
Expulsion, tentatives de piratage de ses boîtes mail et autres « activités bizarres » laissent perplexe Antoine Védeilhé. Il a « du mal » à en comprendre la raison : « je n’ai pas fait une +enquête+ ; je rappelle des événements connus et factuels. Est-ce qu’il y a eu des manifestations ? Oui. Est-ce que des journaux ont été censurés ? Oui. Est-ce qu’il y a eu une réforme de l’éducation ? Oui. Est-ce que des librairies ont été fermées ? Oui, » explique-t-il.
« Quand on veut s’attaquer à la démocratie, ce sont toujours les mêmes recettes. On s’attaque à l’éducation, à l’histoire, aux journalistes, » pointe-t-il.
L’expulsion n’a en tout cas pas signé la mort de son projet, auquel d’autres membres de l’équipe ont contribué. Pas plus que le ton menaçant « d’un ou d’une téléspectateur.trice d’origine chinoise résidant de longue date en France, attaché.e aux échanges culturels franco-chinois et à la sécurité professionnelle dans le domaine de l’information, » « auteur.ice » d’un mail anonyme envoyé à France Télévisions dès le lendemain de ce renvoi manu militari.
Le message exige la déprogrammation d’un documentaire « exprimant clairement une position hostile aux autorités chinoises » et prévient que tout interview de personnes recherchées par les autorités « pourrait entrer en conflit avec la Loi sur la sécurité nationale à Hong Kong. » Moyennant quoi, la chaîne et le réalisateur seraient exposés « à des risques, » avec de possibles répercussions également sur ses « correspondants, pigistes et partenaires en Chine et à Hong Kong. »
Cinq jours avant la diffusion du film sur France 5 dimanche 17 mai en prime time, France Télévisions recevait une demande officielle de déprogrammation de l’ambassade de Chine, a-t-on appris de source informée.
« Libres de penser »
Face aux pressions, certains témoins ont annulé leur participation. Bien d’autres ont néanmoins accepté de raconter les vicissitudes de leur vie à Hong Kong ou en exil. Le documentaire donne notamment la parole à Hong Kong, à Taiwan ou à Londres, à un professeur d’art martial, une journaliste, un artiste, une chercheuse en droit, au dernier gouverneur britannique de Hong Kong Chris Patten ou à un ancien juge à la cour de justice du territoire Lord Jonathan Sumption. Tous, sauf un, le font à visage découvert.
Celui-là préférant l’anonymat, professeur désormais sans emploi, évoque « le climat de peur » régnant dans les écoles, sur les campus. Peur de tenir des propos qui pourraient être interprétés par les enfants, dénoncés par leurs parents, alors que les rues sont pavoisées d’appels à rapporter les mauvais comportements. Douze mille enseignants auraient démissionné ces dernières années.
Une autre, libraire, évoque la difficulté de son métier : officiellement un seul livre est interdit à Hong Kong, mais comment savoir ce que l’on encourt à proposer à la vente 1984 de Georges Orwell par exemple ? Depuis 2020, une quarantaine de librairies ont été fermées : « les livres nourrissent le savoir, ce n’est pas anodin, » soupire Leticia Wong Man-Huen.
En filigrane des interviews de simples citoyens, militants et journalistes en exil, se lit l’incompréhension d’une population qui a vu son destin basculer. « J’ai été élevée dans un système où nous étions libres de penser et de discuter, » résume l’activiste du « Conseil pour la démocratie à Hong Kong » Carmen Lau, en exil depuis quatre ans.
Depuis décembre 2024, la trentenaire fait l’objet d’un mandat d’arrêt, assorti d’une mise à prix d’un million de dollars de Hong Kong (quelque 100 000 euros). Elle dit avoir été suivie dans les rues de Londres, que ses boîtes mail ont été piratées, des courriers anonymes envoyés à ses voisins et même un photomontage la présentant, dénudée, dans des poses suggestives, pour la faire passer pour une prostituée.
Si elle a pu venir à Paris en avril pour la projection du documentaire en avant-première, Carmen doit désormais choisir ses destinations de voyage. « Des pays ont des traités d’extradition avec la Chine, comme la Malaisie et la Thaïlande. Ils pourraient l’extrader, » explique Aleksandra Bielakowska.
En 2002, Hong Kong occupait la 18e place du Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans Frontières. En 2025, elle avait chuté à la 140e place, la Chine étant à la 178e sur 180 pays et territoires étudiés.
« Hong Kong ne répond plus, » film de 75 minutes de Antoine Védeilhé diffusé dimanche 17 mai à 21h05 soir sur France 5 et en replay sur le site de France Télévisions. Produit par Myrto Grecos pour Découpages, avec la participation de France Télévisions, Images Thomas Blanc et Ulysse Cailloux, montage Thomas Pham-Hung.
Par Joëlle Garrus
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