Tribune
Il y a 75 ans l’armée chinoise déferlait sur le Tibet
Au pays des neiges, pour la population tibétaine animée d’une inébranlable foi bouddhiste et armée d’une résilience à toute épreuve, la date du 7 octobre 2025 ne prêtait guère aux célébrations. Impossible de commémorer de quelque façon que ce soit le 75e anniversaire de l’arrivée sur les hauts plateaux tibétains de l’armée de Mao Zedong, un an tout juste après la proclamation de la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949.
La récente venue du président chinois Xi Jinping à Lhassa (21 août) – censée célébrer le 60e anniversaire de la création (pékinoise) de la Région autonome du Tibet – n’aura guère convaincu les Tibétains qu’il devait en aller autrement en ces premiers jours d’octobre. Ce, d’autant moins que ceux-ci sont infiniment plus enclins à dédier leur temps libre à des causes plus chères à leur cœur. Comme prendre part (discrètement, sous peine de lourdes sanctions) depuis début juillet à la bouffée d’espoir et de foi insufflée par « l’année de la compassion » accompagnant – jusqu’en juillet 2026 – le 90e anniversaire de la naissance du 14e Dalaï-Lama. De compétition et rivalité il ne saurait bien sûr être question.
Il n’est que dans la lointaine capitale pékinoise que l’on présente encore en 2025 – avec la morgue et la cécité coutumières – le déferlement des troupes chinoises sur le toit du monde sous les traits d’une « libération du Tibet. » Pour rappel, chaque 28 mars, les autorités chinoises appellent à commémorer la Journée d’émancipation des serfs au Tibet, Pékin ayant enjoint à cette date en 1959 à ses troupes pléthoriques de « mettre fin à l’oppression féodale et religieuse » des élites tibétaines sur la population. Passons.
Trois quarts de siècle plus tard, sur les terres tibétaines traditionnelles et plus particulièrement dans les contours administratifs de la mal nommée Région autonome, c’est une tout autre forme de déferlement qui ne cesse de s’abattre sur la population tibétaine de souche, chaque jour passant. Un afflux ininterrompu de Chinois se combinant avec une sinisation tous azimuts et de tous les instants, promue par les autorités pékinoises et défendue haut et fort par le chef de l’État chinois. Cet été, à proximité de l’emblématique palais du Potala (la résidence principale des Dalaï-Lama depuis le XVIIe siècle) a été placée l’inscription : « Gouverner, stabiliser et développer le Tibet exige avant tout le maintien de la stabilité politique, de la stabilité sociale, de l’unité interethnique et de l’harmonie religieuse au Tibet. »
Une (bien improbable) unité et une harmonie imposée par un outil répressif chaque jour plus étendu, invasif, perfectionné ; sans remord aucun ni pitié.
* Une véritable désacralisation du site naturel pour nombre de Tibétains outrés par l’audace de l’artiste et le mépris des autorités pour l’environnement.
Une harmonie et unité qui naturellement peineront à voir le jour à chaque initiative peu inspirée mise en branle par Pékin : et ce ne sont pas celles de ces dernières semaines qui inverseront à terme la tendance : spectacle pyrotechnique Rising Dragon (dispositif étiré sur 2 km de long !) réalisé par « l’artiste » chinois Cai Guoqiang le 19 septembre près de la ville de Shigatse (au mépris du fragile écosystème local – à près de 5000 m d’altitude – déjà si malmené). Le nettoyage (ardu*) du vaste espace employé a, comme il se doit, échu à la population locale, laquelle n’avait bien sûr pas été consultée préalablement sur l’opportunité d’un tel événement.
Annonce en juillet du début des travaux de la plus gigantesque centrale hydroélectrique (barrage de Medog sur le fleuve Yarlung Tsangpo) jamais édifiée par l’homme, qui plus est dans une région au risque sismique notoirement élevé, puis en août de la construction prochaine de la ligne ferroviaire la plus coûteuse et techniquement complexe censée à terme relier sur 2000 km de long Shigatse (250 km à l’ouest de Lhassa) à Hotan (au Xinjiang), au prix de dix ans de travaux, de plusieurs dizaines de milliards d’euros, et de l’impact que l’on devine sur les montagnes, glaciers, rivières et permafrost croisant, pour leur plus grande malchance, le tracé sans état d’âme des ingénieurs chinois. Par ailleurs, les assauts contre l’environnement si sensible du Tibet et son écosystème cochaient une énième case estivale lorsque les autorités chinoises annonçaient le 28 septembre le début de la production de lithium dans deux grandes mines de sel lacustre à Nagormo et Haixi…
Courant août, en amont de la venue de Xi Jinping à Lhassa, Gyaincain Norbu, le très décrié 11e Panchen Lama « chinois » (car désigné unilatéralement par Pékin en 1995 et boudé depuis lors par la population tibétaine) prêcha lors de son Tibet tour estival 2025 pour la politique tibétaine du gouvernement central chinois, en défendant notamment « les progrès réalisés par la Région autonome du Tibet comme une réussite systématique englobant la politique, l’économie, l’harmonie sociale et les avancées écologiques » (promues par le gouvernement chinois). L’étonnante promotion que voilà.
En ce mois d’août toujours, les autorités pékinoises se montraient décidément très en verve dans leur entreprise de sinisation du Tibet : en décrétant notamment que désormais, la langue tibétaine ne serait plus considérée comme une matière principale dans l’examen national d’entrée à l’université de la région pour la majorité des étudiants ; une décision qui, pour les autorités chinoises, serait censée « améliorer les perspectives professionnelles des Tibétains. » Par quel miracle, on se le demande. Du reste, lors de la clôture de sa 10e session le 19 septembre, le Parlement tibétain en exil condamnait vertement les politiques de sinisation engagées par Pékin au Tibet, en déplorant notamment la multiplication des internats forcés pour les enfants tibétains, les innombrables restrictions imposées aux monastères, ou encore la suppression de la langue et de l’éducation tibétaines.
* En sa qualité de membre de Chinese Youth Stand for Tibet.
En cet été 2025, sinisation à outrance, répression intérieure systématique et répression transnationale de plus en plus documentée (et dénoncée par le concert des nations) allaient de pair ; conformément à la feuille de route façonnée par le pouvoir central. Le 31 juillet, Mlle Zhang Yadi, ressortissante chinoise de 22 ans poursuivant ses études en France et militante des droits des Tibétains*, alors en vacances estivales chez sa famille, était arrêtée à Shangri-La (province du Yunnan) et serait depuis lors, selon Human Rights Watch, embastillée dans un centre de détention de Changsha (province du Hunan). Pour les autorités chinoises, en vertu de l’article 103(2) du Code pénal chinois – lequel criminalise notamment « l’incitation à la sécession et à la subversion de l’unité nationale » –, la jeune femme encourt entre cinq et quinze ans de prison.
En termes d’initiatives estivales pékinoises aussi discutables que mal à propos mais défendues avec véhémence par des autorités athéistes, on ne saurait passer sous silence l’ingérence déplacée de Pékin sur la problématique de la réincarnation du 14e Dalaï-Lama et des conditions entourant le choix de son successeur. Pour mémoire, début juillet, Sa Sainteté avait précisé de vive voix, depuis Dharamshala (Inde, siège du gouvernement tibétain en exil), sans équivoque possible, à qui incomberait dans le futur le choix de la reconnaissance de son successeur (réincarné) – « J’affirme que l’institution du Dalaï-Lama sera perpétuée […]. La responsabilité de cette nomination incombera exclusivement aux membres du Gaden Phodrang Trust (le bureau du Dalaï-Lama), qui conduiront les procédures de recherche et de reconnaissance [du successeur] en accord avec la tradition passée. » Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères répondait, sans sourciller : « La réincarnation de grandes figures bouddhistes comme le Dalaï-Lama et le Panchen Lama doit être désignée par tirage au sort via l’Urne d’Or, et ensuite approuvée par le gouvernement central. »
* La seconde plus haute autorité du bouddhisme tibétain après le Dalaï-Lama.
En ce 30e triste anniversaire de la disparition – au printemps 1995, dans des circonstances ne laissant de place ni au doute ni à l’identité des instigateurs de ce kidnapping déshonorant – du 11e Panchen Lama* (un jeune Tibétain d’à peine six ans reconnu plus tôt par le chef spirituel du bouddhisme tibétain et que l’on n’a plus guère revu depuis lors en public), on ne saurait se montrer plus maladroit dans le choix des propos.
Un positionnement qui n’a guère échappé au concert des nations ; fin septembre, lors de la 60e session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, diverses nations (Australie, Allemagne, Finlande, Irlande, Japon, etc.) ont verbalisé leur « vive inquiétude » quant à la situation des droits humains en Chine, aux violations commises au Turkestan oriental, à Hong Kong et plus encore au Tibet, exhortant à cette occasion Pékin à respecter le droit international et à coopérer avec les organes des Nations unies en charge de la protection des droits de l’homme.
Vendredi 26 septembre, à la tribune new-yorkaise de l’assemblée générale annuelle de l’ONU, le Premier ministre chinois Li Qiang assurait que la République populaire de Chine entend se positionner comme un « fervent défenseur de la paix et de la sécurité mondiales, » mettant par ailleurs en garde contre « la supériorité civilisationnelle ou les cercles idéologiques » alimentant la « confrontation. » Ici encore, on ne peut que se désoler qu’il y ait (hélas) si loin du verbe aux intentions, des déclarations aux déclinaisons sur le terrain ; sur les hauts plateaux du Tibet comme au-delà.
* Démocratiquement élu, il est le chef du Kashag, le conseil des ministres du gouvernement tibétain en exil.
Le « mot de la fin » reviendra ici au Sikyong Penpa Tsering qui, début septembre, à l’occasion de la 65e Journée de la démocratie tibétaine (observée à Dharamshala en Inde), évoquant les dégâts collatéraux de décennies de sinisation au Tibet, jugeait que « dans l’histoire du bouddhisme tibétain, aucune force n’a jamais représenté une menace plus grande pour le Dharma du Bouddha que le gouvernement communiste de la République populaire de Chine. » On ne saurait être plus éloquent.
Par Olivier Guillard
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