Politique
Tribune

Une universitaire ouïghoure face à la diplomatie de l’intimidation chinoise

Portrait de Dilnur Reyhan.
Portrait de Dilnur Reyhan.
Depuis plusieurs années, la Chine étend sa répression bien au-delà de ses frontières. Ce phénomène, connu sous le nom de répression transnationale chinoise (RTC), vise à museler les voix non seulement dissidentes, mais aussi des chercheurs ou activistes non Chinois. Ces dernières années, la RTC est même devenue un domaine de la recherche à part entière dépassant le cadre du sujet réservé aux ONG.
Bien que tous sujets sensibles aux yeux du régime communiste chinois tels que les droits humains, le Tibet, le Turkestan oriental (le nom colonial étant « Xinjiang »), Taïwan ou encore Hong Kong soient l’objet de la RTC, force est de constater que la diaspora ouïghoure et toute action touchant au sujet ouïghour sont les plus ciblées par la répression chinoise partout dans le globe. La conséquence la plus tragique cette année est sans doute la déportation de quarante Ouïghours depuis la Thaïlande vers la Chine en février 2025 malgré le tollé international.
En France, la rescapée de camps chinois Gulbahar Jalilova a subi une tentative d’enlèvement devant son domicile parisien en plein jour pendant la visite européenne de Xi Jinping en mai 2024. Trois jours auparavant, une pièce de théâtre satirique jouée par des membres de l’Institut Ouïghour d’Europe devant l’église de la Madeleine à Paris, en guise de contestation contre l’accueil de Xi par le Président Macron, a été la cible d’attaques de groupes de perturbateurs qui semblent être orchestrés par l’ambassade de Chine à Paris.
En ce qui concerne la série de RTC commise en toute impunité, en France contre la diaspora ouïghoure, les instances juridiques et régaliennes françaises ont fait preuve d’une certaine complaisance, voire d’une forme de complicité, en particulier dans le cadre du harcèlement judiciaire dont je fais l’objet depuis septembre 2022.
Lors de la Fête de l’Humanité de cette année-là, l’ambassade de Chine s’était vu offrir un stand. J’avais alors décidé de m’inspirer d’une manifestation d’élus écologistes le jour précédent devant ce même stand pour y mener une action symbolique. Par le biais de ce geste, j’entendais dénoncer alors la présence d’un régime accusé de génocide contre les Ouïghours par une dizaine de parlements démocratiques, y compris l’Assemblée nationale française et le parlement européen cette même année.
J’ai donc procédé à un jet de peinture rouge sur un kakemono (un panneau signalétique plastifié) déployé par les représentants de l’ambassade sur leur stand. Ceci devint alors le prétexte d’une plainte déposée par l’ambassade de Chine contre moi. Mon geste symbolique, qui du point de vue du droit relève d’une simple expression protestataire, prit une tout autre tournure lorsque le Parquet a décidé de donner suite à la plainte qui, à mon sens, relève d’une nouvelle stratégie bien plus insidieuse : celle de la guerre juridique ou « Law warfare » menée par Pékin contre toutes les voix qui dérangent, qu’il s’agisse de dissidents, de chercheurs ou bien encore d’activistes.
L’affaire est classée sans suite en juillet 2023. En avril 2024, précisément à la veille de la visite de Xi Jinping en France, à mon grand étonnement, j’apprends la réouverture soudaine de ce dossier. Je suis convoquée au tribunal en mars cette année, accompagnée de mon Comité de soutien et de représentants des ONG de droits humains.
Côté chinois, ni l’ambassade ni même son avocat n’avaient daigné se présenter à l’audience. Malgré la demande de mon avocat ainsi que celle du procureur, le juge décide de « donner une chance à l’ambassade de Chine, » ajoutant qu’on ne pouvait juger cette affaire « en catimini, » c’est-à-dire sans leur présence. Il décida alors de reporter l’audience pour le 13 octobre prochain.
Dans la foulée de cette comparution, une enquête internationale menée par des journalistes d’investigation sur les ingérences chinoises en Europe révèle que mon dossier classé sans suite a été rouvert sur l’ordre écrit de la procureure générale de Paris. Les juristes et avocats s’interrogent sur la nature de cette procédure extrêmement rare, et dont la dernière occurrence remonte à 2012.
Cette intervention politique dans le traitement juridique de mon affaire me laisse perplexe : comment en effet comprendre qu’une affaire de protestation symbolique contre un état totalitaire perpétrant un génocide, devienne l’occasion pour la Chine de poursuivre ce que je considère comme un harcèlement d’une chercheuse engagée ? La procédure à mon encontre serait-elle un « cadeau diplomatique » fait au président chinois avant sa future visite en France ?
Je m’interroge également sur le non-traitement par la Justice française de la tentative d’enlèvement contre la rescapée Gulbahar Jalilova. L’Institut Ouïghour d’Europe avait alors porté plainte. Or silence radio depuis. Madame Jalilova n’a même pas été entendue par la police, pas plus qu’elle n’a été contactée par les autorités françaises.
Profondément marquée par cet acte de terreur, elle a dû être hospitalisée dans une clinique psychiatrique pendant plus de six mois. Face au silence assourdissant de la Justice française mais également du gouvernement français, nous avons déposé une nouvelle plainte un an plus tard, plainte qui, nous l’espérons, apportera des éclaircissements sur ces phénomènes de répression transnationale qui se poursuivent sur le territoire français. A ce jour, aucune suite n’a été donnée à notre plainte.
En parallèle de la plainte déposée par l’ambassade de la Chine à Paris, la directrice de l’Institut Confucius de l’Université Lorraine a porté plainte contre un jeune étudiant français, Anthony Anstett, pour un tweet accusant cette institution d’être un outil de propagande et d’espionnage chinois. Les liens entre les Instituts Confucius et le Parti communiste chinois sont aujourd’hui avérés et incontestables. Il est tout autant avéré que ces institutions accordent « généreusement » des financements à des universités qui les accueillent, comme le montre clairement un rapport de l’IRSEM. A l’été 2025, l’étudiant a été condamné pour diffamation. Amer épilogue d’un nouvel épisode de la guerre du droit que nous livre Pékin et dont Monsieur Anstett a fait les frais.
Ce que je subis aujourd’hui ne ressemble pas plus à une procédure juridique ordinaire. Il s’agit bien d’une procédure-bâillon, une véritable tentative de faire taire une universitaire engagée, en l’épuisant psychologiquement et en l’intimidant juridiquement. Il est pour moi évident que l’ambassade de Chine à Paris, déjà connue pour ses poursuites engagées contre d’autres chercheurs travaillant sur la Chine, utilise un prétexte pour tenter de réduire au silence une plume francophone et un visage de la cause ouïghoure en France. Derrière cette plainte, c’est bien une diplomatie d’intimidation qui se déploie, combinant harcèlement, pressions et tentatives de censure. Ce procès est aussi une attaque contre les libertés académiques. En ciblant une chercheuse pour ses prises de position, Pékin cherche in fine à dissuader toute critique et à instaurer un climat d’autocensure dans les milieux intellectuels en France.
Il ne s’agit pas ici seulement de ma personne, mais de toutes celles et ceux qui, dans les universités, les médias ou la société civile, osent dénoncer les crimes du régime chinois. Comme le rapporte un récent article du quotidien britannique The Guardian, les universités britanniques et leurs personnels déclarent être confrontées à des pressions pour modifier leur enseignement et témoignent du fait que la surveillance chinoise est omniprésente. En France, un rapport sénatorial a déjà pointé du doigt les ingérences étrangères dont celles de la Chine dans les universités françaises.
En ce qui me concerne, en tant que chercheuse d’études ouïghoures, j’ai subi nombre de harcèlements et de perturbations lors de mes conférences aux côtés d’autres collègues et j’ai fait l’objet de censure dans les universités françaises. Étant l’une des rares chercheurs français en études ouïghoures et en particulier sur la question coloniale, devenue au fil des ans la voix principale en France pour dénoncer des crimes chinois contre le peuple ouïghour, je suis donc également devenue pour le régime colonial chinois la personne à réduire au silence en France.
De ce fait, il me semble urgent que les institutions françaises et européennes prennent position. La liberté d’expression, la protection des chercheurs et la souveraineté intellectuelle ne peuvent être sacrifiées sur l’autel de relations diplomatiques. Le silence ou l’indifférence reviendraient à cautionner une stratégie de répression qui ne connaît plus de frontières.
Par Dilnur Reyhan

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A propos de l'auteur
Présidente de l'Institut ouïghour d'Europe Dilnur Reyhan est une sociologue et senior researcher à l’Institut Oriental de l’Académie des Sciences de la République tchèque (CAS), dans le cadre du projet Migration and Us : Mobility, Refugees, and Borders from the Perspective of the Humanities, à l’Institut tchèque de la littérature de la CAS, co-financé par l’Union européenne.