Politique
Entretien

Gilles Guiheux : « Une jeunesse qui préfère rester couchée pour protester contre le système »

Un étudiant reste couché en signe de protestation contre le système photo. DR.
Un étudiant reste couché en signe de protestation contre le système photo. DR.
Que dit la langue d’un pays ? Dans leur ouvrage collectif intitulé Quand la Chine parle publié aux éditions Belles Lettres, seize sociologues, anthropologues, historiens, géographes, politistes et linguistes décortiquent la langue chinoise contemporaine. Ses nombreux néologismes racontent une Chine en mouvement, bien plus ouverte sur le monde que ne le voudrait le régime communiste où les frustrations et les colères ne cessent de croître jusqu’à faire apparaître un divorce inquiétant entre une jeunesse dont les rêves sont à des années lumières du modèle qui leur est proposé et un Parti Communiste Chinois largement fossilisé.
Véritables marqueurs des mutations en cours en Chine, les mots participent à la vie de la société et ont chacun une histoire particulière. Derrière les mots, ce sont les multiples dimensions de la vie sociale, économique, politique et culturelle de la République populaire qui sont mises au jour dans ce livre. L’ouverture de la Chine au monde et sa modernisation économique et sociale depuis 1978 ont relancé l’innovation lexicale. Aujourd’hui, les nouvelles expressions et les nouveaux mots fleurissent dans les domaines politiques mais essaiment dans tous les domaines. Selon la Banque mondiale, 2% de la population chinoise avait accès à internet en 2000, proportion qui atteint 76% en 2022. La censure aidant, l’innovation en la matière n’a fait que croître pour contourner les interdictions.
Parmi les créations néologiques, dans une intention satirique on parlera d’un « chacal venimeux » (duchai 毒豺) pour évoquer le totalitarisme (ducai 独裁), de « crabes de rivières » pour évoquer « l’harmonie » sociale chère à l’ancien président Hu Jintao (河蟹 et 和谐, tous deux prononcés hexie).
Les combinaisons sont infinies. Celle de tangping (躺平 littéralement : rester couché) est probablement l’une de celles qui a été les plus utilisées. Car le modèle néo-libéral de mobilisation des énergies au service de l’intérêt national prôné par le Parti « est sans doute arrivé à épuisement » auprès d’une jeunesse aux espoirs déçus. Cette expression traduit le fait qu’une partie d’entre elle n’est plus prêt à travailler aussi dur que les générations précédentes pour assurer la « grande renaissance de la nation chinoise » (中华民族的伟大复兴 Zhonghua minzu weida fuxing), l’un des slogans préférés du maître de la Chine communiste.
Ainsi en Chine, ceux qui « restent allongés » s’opposent au système et l’expression « a bien une connotation protestataire », souligne Gilles Guiheux qui, avec Lu Shi, professeure honoraire en études chinoises à l’université de Lille, a co-dirigé cet ouvrage.
Plus récemment, au printemps 2022, l’expression bailan (擺烂), « laisser pourrir [les choses] » est apparue. Elle appartient au vocabulaire du basket et qualifie les joueurs qui, alors que la défaite de leur équipe s’annonce, cessent de se battre au cours d’un match. Elle est détournée pour désigner ceux qui, ayant perdu leurs illusions, renoncent à jouer le jeu de la compétition, que ce soit à l’école, à l’université ou dans la vie professionnelle.
Un autre terme apparaît au début des années 2020, plus abstrait, pour désigner ce malaise des nouvelles générations : neijuan (内卷) traduit par « involuer » ou « involution », combinaison de deux caractères signifiant s’enrouler sur soi-même utilisée pour qualifier le système éducatif ultra-compétitif et la culture du travail des cols blancs, deux univers où les individus se livrent une lutte sans merci, et où malgré des efforts sans limite, les résultats ne sont plus au rendez-vous.

Entretien

Une Chine connectée sur le monde où les frustrations grimpent en flèche

Gilles Guiheux, sociologue de la Chine et professeur l’Université de Paris Cité, a co-dirigé cet ouvrage précieux et abondamment documenté. Il a répondu aux questions d’Asialyst.
Dans votre livre, vous êtes à peu près unanimes à dire que, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, le contrôle et la surveillance se sont resserrés. Jusqu’à quel point ?
Gilles Guiheux : Vous posez une question difficile, d’autant que nous n’avons pas d’instrument de mesure à notre disposition pour savoir quels sont les espaces qui demeurent et dans lesquels les citoyens, le public populaire, peuvent s’exprimer. Ce que je pense néanmoins, c’est qu’il n’y a pas de doute : les espaces de possible expression se sont resserrés. L’un des arguments que nous essayons d’avancer dans le livre – c’est d’ailleurs là une caractéristique de tous les gouvernements autoritaires – c’est que, dès qu’une initiative est prise par les autorités, les citoyens s’emploieront à trouver des moyens de contourner cette nouvelle réglementation, ces nouvelles contraintes. Le point sur lequel on insiste et j’y vois l’un des intérêts de l’ouvrage, c’est, en quelque sorte, la capacité de réaction, l’inventivité, à la fois individuelle et collective, des citoyens pour, dans un environnement de plus en plus contraint, néanmoins, se manifester d’une manière ou d’une autre. Nous montrons jusqu’à quel point l’expression est de plus en plus indirecte. Un journaliste qui m’interrogeait récemment m’a fait cette remarque : « J’ai lu votre livre, et pour la première fois, j’ai lu un livre sur la Chine qui me fait aimer la Chine ». Je n’y avais pas pensé mais je pense que c’est assez juste car notre souci est de regarder la Chine en quelque sorte aussi par le bas et de montrer ainsi combien des initiatives individuelles, qui deviennent éventuellement collectives, permettent à tout un chacun de supporter et d’endurer le contrôle, le rétrécissement des espaces.
La langue est-elle devenue pour vous l’un des derniers espaces de liberté dans la Chine aujourd’hui ?
Après avoir écrit le livre, en réfléchissant aux réactions que j’entends de cette lecture, je me dis que l’autre espace sur lequel il faudrait enquêter est l’espace artistique. Il me semble que là aussi, les artistes ont un langage, un autre langage, qui permet des lectures multiples, à de multiples niveaux, et qui permet d’une certaine façon de dire des choses sans les dire. En fait, la créativité de la langue chinoise est liée au fait que l’on peut juxtaposer des caractères et réaliser ainsi des combinaisons à l’infini. L’une des originalités de la langue chinoise a trait au fait que l’on peut composer ces sinogrammes, jouer sur des homophonies, les tons, ce qui permet toute une série de formulations imaginatives. La langue chinoise est un matériau qui se prête particulièrement au jeu. Mais une fois encore, la réflexion que je me fais après la rédaction de ce livre est que l’autre espace sur lequel il faudrait enquêter est celui de la création artistique.

Une société chinoise en permanence en mouvement

A la lecture des différents chapitres de votre livre, on voit bien à quel point le langage illustre l’état de la société chinoise. Vous-même, après avoir publié cet opus, quel bilan faites-vous de l’état actuel de la société chinoise ?
Je m’abstiendrais de dresser un bilan et préfère établir une espèce de diagnostic d’étape. Toutes les sociétés sont en permanence en mouvement. La société chinoise, pas moins qu’une autre. Je vais faire ici un lien avec votre question précédente. Je pensais à l’espace artistique. Or je pense à un autre espace extrêmement vivace en Chine, l’espace religieux. Les citoyens se réfugient dans des jeux d’images, dans des jeux de mots, et se réfugient aussi dans l’espace religieux qui est un espace où, somme toute, leur cheminement est relativement autonome du pouvoir. Ceci même si l’espace religieux est extrêmement contraint, extrêmement contrôlé en Chine. Mais dans cet espace religieux, il existe quand même un moyen de cheminer sans être sous le contrôle de l’État ou du parti. C’est là encore un autre espace très fréquenté. Nombreux sont en Chine ceux qui sont en recherche, qui se lancent dans la quête de spiritualité.
C’est précisément le terme que je voulais employer dans ma question suivante. Est-ce en réalité une quête spirituelle plutôt peut-être que religieuse ?
Oui, oui, tout à fait, vous avez raison. Mais la spiritualité prend forme ou prend corps dans des pratiques, qui sont notamment des pratiques religieuses. Lorsque l’on fréquente la Chine, on voit bien cette très forte demande. Une demande vraiment très intense. Tout cela pour vous dire pourquoi je préfère ne pas établir de bilan car un bilan est statique or une société est en constante évolution.
Votre livre réserve une grande place aux jeunes. Vous me pardonnerez si dans ma question vous trouverez une dimension politique. Mais à travers tous ces témoignages, ces jeux de langage, peut-on parler d’un divorce croissant entre la jeunesse d’aujourd’hui et le modèle social que lui offre le Parti ?
C’est bien cela, oui. C’est l’un des arguments que je développe moi-même. La Chine est à un tournant de son histoire au sens où le modèle de mobilisation des énergies qui a été le ressort de la croissance au cours des trois ou quatre dernières décennies est épuisé. C’est-à-dire que l’on a demandé à des générations de travailleurs de se sacrifier pour construire une Chine nouvelle, prospère et puissante. La Chine est peut-être désormais prospère et puissante. Mais les récompenses qui étaient promises et qui étaient finalement effectivement perçues ne sont plus là aujourd’hui.
C’est-à-dire que, par exemple, les nouvelles générations ne peuvent plus se loger en ville, en tout cas dans les plus grandes métropoles, parce que les prix sont juste stratosphériques. Comme on ne peut pas se loger, les projets matrimoniaux sont compromis. Car, comme vous le savez, pour un homme il faut être propriétaire d’un bien immobilier pour trouver une épouse. Travailler dur à l’université est un autre exemple. Pour trouver un emploi, désormais on a beau travailler dur, quand on sort de l’université, les emplois que ces diplômés peuvent trouver ne sont pas du tout ceux espérés, en particulier s’agissant du niveau de salaire. Donc, dans le chapitre sur le phénomène du tangping, je mets en relief cette vague d’appels à l’inaction avec les propos du pouvoir, et notamment de Xi Jinping. Or, selon le discours officiel, la jeunesse est le bras le plus utile et le plus nécessaire à la construction de la Chine. À mon avis, ce discours n’est plus du tout entendu, en tout cas par une grande partie de la jeunesse.
Je suis persuadé que de ce point de vue-là, il y a un tournant. Il va falloir que le Parti communiste, comme il l’a montré dans le passé, démontre sa capacité à rebondir, à s’ajuster et à proposer des discours nouveaux. Il va lui falloir trouver autre chose. Nous n’en parlons pas dans notre livre, mais je dresse un parallèle avec l’épuisement du modèle en France et en Europe dans le monde capitaliste avancé des années 60 et 70 où la construction d’une société industrielle et de consommation a rencontré l’hostilité d’une partie de la jeunesse qui ne trouvait plus son compte dans l’idée de toujours consommer plus. Cela avait débouché sur les événements de 68 d’ailleurs. En Chine, nous en sommes à un tournant comparable.

La voix des femmes de plus en plus étouffée

La voix des femmes semble de plus en plus étouffée en Chine. Est-ce aussi votre diagnostic et voyez-vous derrière cela l’une des causes d’une démographie en déclin vertigineux et de bien d’autres problèmes ?
Effectivement et nous y consacrons une grande partie de l’ouvrage avec des contributions qui traitent aussi de la question du genre. Je pense qu’effectivement, autour de l’identité féminine, de la construction, qu’est-ce que c’est qu’une femme en Chine en ce début de XXIe siècle, il existe des tensions. Il y a des débats puisqu’une partie de la gent féminine chinoise est au diapason des luttes qui ont lieu à l’extérieur de la Chine. C’est d’ailleurs là une des leçons de l’ouvrage qui montre que la Chine est intensément connectée au reste du monde. Or, en même temps, le pouvoir voudrait que les femmes rentrent chez elles et se consacrent essentiellement à la maternité et à prendre soin des nouvelles générations. L’on assiste en Chine du fait de ces tensions à un retour du conservatisme, dans un contexte à la fois démographique et économique difficile.
Ce conservatisme est en partie néo-confucéen semble-t-il ?
Oui et dans ce registre, il existe à l’évidence des outils propres à la Chine et qui sont instrumentalisés. Ce n’est peut-être pas propre à la Chine mais, effectivement, en Chine cette réaction est de ce fait très forte.
Vous parlez d’une Chine connectée sur le monde et en effet on le voit bien à travers les différents chapitres de votre livre. Le pouvoir, on le constate, cherche à garder le contrôle de la société par tous les moyens qui sont à sa disposition, notamment technologique. Mais justement, cet outil technologique de plus en plus performant leur échappe en partie. Surtout s’agissant de la Jeunesse ?
Tout à fait, tout à fait. Je voudrais dire ici que l’un des grands acquis des dernières décennies pour la Chine est la capacité qu’ont les jeunes chinois plutôt diplômés et argentés des classes moyennes et supérieures de parcourir le monde. C’est là l’une des grandes victoires, comparativement aux périodes précédentes où la Chine était un pays enfermé sur lui-même. L’un des traumatismes des trois années de fermeture du pays lié à la pandémie du Covid-19 est précisément que pendant ces trois années, le pays a été fermé sur lui-même. Or la Chine est aussi un pays où les gens circulent intensément à l’intérieur du pays, y compris les populations modestes. La situation est cependant contrastée car le rapport ambivalent des Chinois avec l’étranger demeure ambivalent. Une partie de cette jeunesse est aussi celle qui est nationaliste, qui soutient sur le web en partie les projets de « réunification » vis-à-vis de Taïwan. Mais il reste que globalement la jeunesse reste très attentive à ce qui se passe dans le reste du monde. Ainsi, par exemple, Elon Musk est une personnalité particulièrement populaire en Chine.
Propos recueillis par Pierre-Antoine Donnet

À Lire

Quand la Chine parle, dirigé par Gilles Guiheux et Lu Shi, Editions Les Belles Lettres, 346 pages, 23,50 euros.

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A propos de l'auteur
Ancien rédacteur en chef central de l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 (l'Aube), il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi). Début 2023, il signe "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (l'Aube) puis en 2024 "Chine, l'empire des illusions" (Saint-Simon) et "Japon, l'envol vers la modernité" (l'Aube). Son dernier livre, "Taïwan, survivre libres" (éditions Nevicata, collection l'âme des peuples), est paru le 14 novembre 2025.