Culture
Note de lecture

Poésie : "Amnyé Machen" de Tsering Woeser, un hymne au Tibet, le "Pays des neiges" colonisé

Le Mont Amnyé Machen, pic de 6282 mètres d'altitude, montagne la plus sacrée de l'Amdo (Nord-Est tibétain), dans la province chinoise du Qinghai. (Source : Flickr)
Le Mont Amnyé Machen, pic de 6282 mètres d'altitude, montagne la plus sacrée de l'Amdo (Nord-Est tibétain), dans la province chinoise du Qinghai. (Source : Flickr)
Recueil de poèmes et de photographies, Amnyé Machen, Amnyé Machen est un cri de désespoir sur le Tibet d’aujourd’hui. Or, fait rarissime, il est l’œuvre d’une Tibétaine, Tsering Woeser, qui vit à Pékin. Sa liberté de ton étonne dans un univers où la création artistique et littéraire, surtout celle sur le Tibet, est mise sous cloche, au point que des témoignages aussi forts interpellent.

Contexte

Tsering Woeser (ཚེ་རིང་འོད་ཟེར་) est une poétesse et essayiste chinoise d’ethnie tibétaine, née le 21 juillet 1966 à Lhassa. Épouse de l’écrivain chinois Wang Lixiong (王力雄), elle a reçu une éducation exclusivement en chinois, mais à ensuite appris le tibétain qu’elle parle aujourd’hui couramment. Elle a étudié la littérature à Chengdu dans le Sichuan, avant de devenir rédactrice d’une revue en langue chinoise à Lhassa. Mais s’intéressant de plus en plus à l’histoire du Tibet, au bouddhisme, ses écrits changent de ton et elle est aujourd’hui censurée et « exilée » à Pékin. Grâce à ses nombreux écrits sur différents supports, elle est non seulement une voix très influente dans le monde tibétain, mais également celle grâce à qui de multiples informations sur la situation du Tibet sont connues en Occident.

La poétesse et essayiste chinoise d'ethnie tibétaine Tsering Woeser. (Source : Éditions Jentayu)
La poétesse et essayiste chinoise d'ethnie tibétaine Tsering Woeser. (Source : Éditions Jentayu)
Dans son introduction, la poétesse Tsering Woeser (le premier nom est aussi celui de son père, son deuxième nom signifiant « rayon de lumière » en tibétain) donne le ton du livre et de « la force que [lui] donne la foi ». « Oui, je suis bouddhiste », souligne-t-elle dès les premières lignes de l’ouvrage. Dans ce livre, « tous les instants que j’y ai racontés dans un ordre chronologique constituent en réalité une démarche de recherche transcrivant la réalité extérieure dans mon être profond, et explorant le processus de « domestication » et « d’impossibilité de domestication » auquel je suis soumise comme mes congénères, démarche qui est aussi recherche visant à affirmer mon identité » face à une « écrasante présence barbare », celle des colons chinois, écrit-elle.
« Les Tibétains ont mêmes vie et destin que les dieux qu’ils vénèrent,
les Han n’ont point de tels compagnons,
et ne vivent donc que pour eux-mêmes,
du moins en est-il ainsi, bien sûr, pour la plus grande majorité. »
(p. 140)
Les Hans (汉) sont les Chinois de souche, l’ethnie majoritaire qui représente 93 % de la population de la République populaire de Chine.
Les 255 pages de ce livre de textes et de photographies vous transpercent d’émotion car tout est dit ou presque des changements considérables intervenus au « Pays des neiges » depuis l’invasion chinoise en 1950. Plus rien ne sera comme avant sur ces hauteurs himalayennes où les traditions s’en vont, tout comme les paysages irrémédiablement meurtris par le « progrès » que Pékin affirme y avoir apporté. L’argument toujours avancé pour justifier une colonisation.
Traduit du chinois par Brigitte Duzan et Valentina Peluso, ce recueil publié aux éditions Jentayu en août dernier est édité et annoté par Katia Buffetrille. Cette dernière, tibétologue de renom vivait, jusqu’à une date récente, la moitié de son temps sur les hauteurs du plateau tibétain qu’elle connaît comme sa poche pour l’avoir sillonné en tous sens. Ce livre est donc le récit d’un monde qui s’en va. Le lecteur est pris à témoin de ce qu’était ce Tibet d’autrefois où la population communiquait avec les dieux. Là où les dégâts causés par la colonisation chinoise ne sont pas encore définitifs, le changement climatique fait son œuvre : les glaciers fondent et les sommets majestueux du Toit du monde ne seront bientôt plus enneigés.

« Légende de sang et de larmes »

Amnyé Machen fait référence au nom d’une montagne sacrée de l’Amdo (l’une des trois régions du grand Tibet avec le Kham et le Tibet central), dans le pays Golok (མགོ་ལོག en tibétain, 果洛, Keluo en chinois), l’une des ethnies tibétaines de l’Amdo, auparavant crainte tout autant des Tibétains que des explorateurs. Traditionnellement, les Tibétains ne faisaient jamais l’ascension des montagnes dont la plupart sont sacrées, préférant en faire la circumambulation, c’est-à-dire en faire le tour. Un pèlerinage qui, dans le cas de l’Amnyé Machen, prend une bonne semaine à pied, dans des conditions climatiques très rudes l’hiver venu.
« Le chemin rituel autour de la montagne est un cercle irrégulier
partant de Tshelnak à quelque quatre mille mètres d’altitude.
Il faut à l’entrée se prosterner trois fois,
sur le tas de pierres-mani* poser une pierre blanche,
et attendre de recevoir la clé pour ouvrir le pèlerinage.
Au retour, après huit jours de marche,
il faut encore se prosterner trois fois,
sur le tas de pierres-mani poser une autre pierre blanche,
puis rendre la clé avec reconnaissance.
Quand le tout de mon long je me suis prosternée,
à ma gauche flottait au vent un drapeau de prière
masquant le sommet de la montagne,
derrière moi se déployaient deux panneaux de métal blanc
sur lesquels étaient peints en rouge
la place Tian’anmen et le drapeau aux cinq étoiles
et les slogans en tibétain et en chinois
« d’unité nationale » et de « rêve chinois ». » (p. 36)
Au fil des pages, Tsering Woeser exprime sa tristesse chaque jour renouvelée devant ce spectacle de désolation : le Tibet n’est plus. Aujourd’hui, « l’assimilation » voulue par Pékin, qui en langue chinoise est traduite par hanhua (汉化 – littéralement : « sinisation »), en est arrivée à un tel stade que le mot « Tibet » est depuis peu totalement éliminé dans la phraséologie de la propagande chinoise, remplacé systématiquement par « Xizang » (西藏) dont la traduction littérale est « Les trésors de l’Ouest ».
L’objectif n’est que trop clair : faire progressivement disparaître dans le narratif mondial ce mot « Tibet » et avec lui tout ce qui s’y rattache de l’histoire du « Pays des neiges » et de son identité culturelle.
« Le jour où tout a basculé, je me souviens,
il y a plus de soixante ans,
face aux tentes des soldats Golok pensaient encore
que le ciel est aux Goloks, et la terre aux Goloks.
Aux soldats de l’Armée de libération bien armés
hardiment ont demandé ce que dès lors trop bien l’on sait :
de la Chine ou du pays Golok, quel est le plus grand ?
« Son pouvoir divin ainsi amoindri,
refusant l’avenir de misère qui s’offrait à lui,
Amnyé Machen songea partir, partir loin d’ici,
jusqu’en Inde même, a-t-on dit.
Petits et grands les dieux-montagnes l’ont supplié de rester,
l’implorant tous de ne pas les abandonner,
et avec eux de partager peines et joies. Amnyé Machen poussa un long soupir,
et résigné se rassit. »
(p. 43)
Au Tibet, les montagnes sont sacrées et révérées comme telles, souvent perçues comme des divinités. Le titre du livre répète deux fois « Amnyé Machen » : le premier est le nom de cette montagne, le deuxième, suggéré, est son âme qui voyage, pour quitter la terre colonisée.
Les allusions à la colonisation du Tibet par les Han sont multiples dans ce livre. Parfois explicites, parfois subliminales. L’autrice décrit un galop dont elle est la cavalière imaginaire en train de traverser les flots en furie d’une rivière, accompagné de son guide d’ethnie golok nommé Gogo :
« Avec sa chuba noire et ses fines lunettes,
Gogo ira le mois prochain à l’université de Xining.
Son père est un brave à la voix mélodieuse.
Pour son pays bien-aimé, en 2008, année mémorable,
il a chanté la plainte de son cœur et a été emprisonné,
on contrôlait sa gorge, mais il n’a pas été abandonné. […]
« Large croupe, pelage roux, ce Kamra, cheval de Gogo,
est maintenant celui de Katia qui lui donne des pommes à croquer.
J’ai photographié ses grands yeux sous la longue crinière,
des yeux qui semblent vouloir parler. »
(p. 47)
« Amnyé Machen semble aimer voyager seul,
on raconte deux légendes au moins sur ce thème,
l’une l’histoire de Je Tsonkapa se rendant à Lhasa,
Amnyé Machen voulait y retourner. […]
« Mais l’autre légende est de sang et de larmes,
C’est celle du grand renversement de 1950. »
(p. 51)
La poétesse fait ici une allusion transparente à l’année de l’invasion du Tibet par 80 000 soldats de l’Armée populaire de libération.

« Histoire effacée »

Tsering Woeser évoque dans l’un de ces poèmes son ami Elliot Sperling (1951-2017), disparu trop tôt. Il fut l’un des grands historiens du Tibet et des relations sino-tibétaines. Ses les travaux ont creusé un large sillon dans la connaissance de ce qu’était et ce qu’est devenu le « Pays des neiges ». Ainsi, écrit-elle page 65 :
« Des cimes enneigées un vautour prend son envol,
il n’est nul autre lieu au monde comparable à celui-là.
Je sors avec respect les drapeaux de prières apportés de Lhasa,
et les suspends en témoignage de notre chaleureuse amitié,
car dans un article il y a six ans il a écrit :
Il faut faire son possible pour que tous ceux
qui ont connu un sort funeste
ne deviennent pas de simples statistiques.
Ce serait permettre aux auteurs de sanglants holocaustes
de changer ce monde humain qui est le nôtre. »
Voilà bien la question centrale qui se pose aujourd’hui à nous autres observateurs de la Chine du président Xi Jinping : la nécessité n’est-elle pas de s’engager pour empêcher l’entreprise de désinformation quotidienne du régime de Pékin de parvenir à ses fins ? À savoir, abuser de la crédulité des Occidentaux et les convaincre que le Tibet, le Xinjiang et les autres territoires aujourd’hui conquis et sous la férule de Pékin, sont devenus des havres de paix et de prospérité.
Le même Elliot Sperling « était revenu sur une histoire effacée :
celle de la troisième incarnation Aten du monastère Lab
nommé Jamyang Yeshé Chokdrub
qui dans son incarnation précédente s’était consacré à la diffusion du dharma.
Il avait réuni une foule de disciples, lorsqu’un jour de 1958,
pris dans une fusillade démentielle de l’Armée de libération,
à peine âgé de 24 ans, il est soudain passé de vie à trépas. »
À la suite de ce poème pages 65 et 66, Tsering Woeser ajoute :
« Sur un drapeau de prières j’ai écrit
le nom de celui qui est mort lui aussi : Elliot Sperling,
et sur un autre drapeau ai inscrit les mots :
« À tous ceux qui ont péri de mort violente depuis 1950″.
Ils sont ainsi liés l’un à l’autre, ces deux drapeaux,
au milieu de la masse des autres,
chaque mot flottant au gré du vent
vers la face solennelle d’Amnyé Machen. »
Page 68, elle écrit :
« Amnyé Machen, sois témoin du vœu que par ce vers je fais :
« Si dans ma prochaine vie je retrouve un corps humain,
puissè-je renaître sur la terre de mes ancêtres – au Tibet,
vois, j’enlève mon chapeau de cuir
et me prosterne longuement trois fois devant toi. »

« Une si grande montagne verrait-elle disparaître sa neige ? »

Le changement climatique est en train de bouleverser le territoire tibétain, se faisant ainsi complice de l’œuvre de destruction menée par Pékin, comme en témoigne ce poème page 71 :
« Le jeune Gogo m’a dit :
« La limite de la neige recule, ne cesse de reculer plus haut.
À l’origine, c’était une montagne enneigée mais bientôt,
quand les enfants de mes enfants seront grands,
ce pourrait bien ne plus être qu’un simple pic rocheux. […]
« Des pèlerins venus de tous côtés m’ont dit :
« Une si grande montagne verrait-elle disparaître sa neige ? »
Personne ne peut le croire. Pourtant où l’on aille,
on ne voit que neige et glace en train de fondre,
d’année en année, on est angoissé. »
Page 75, l’autrice poursuit :
« Nous avons évoqué Ma Bufang, seigneur de guerre Hui,
venu jusqu’ici perpétrer des massacres des décennies,
arrivés dans les années cinquante à des extrêmes de barbarie,
sans distinction de sexe ou d’âge, de bergers ou de moines.
« Gogo m’a dit que l’oncle de sa grand-mère a fui avec toute sa famille
au fin fond des montagnes enneigées, en implorant la protection divine,
ils ont pourtant été pourchassés, hommes et femmes quasiment tous exterminés. »

« Nous avons été domestiqués »

Évoquant la cavalerie mongole envoyée par Mao Zedong pour « mater la rébellion armée », elle écrit : « Elle a dévalé sabre au clair sur le Kham et l’Amdo, massacrant tout le monde sans la moindre pitié. Ils étaient pourtant nomades eux aussi, et partageaient la même foi en Bouddha, comment ont-ils pu exterminer ainsi de façon si féroce des Tibétains qui pourtant leur étaient si proches ? Vers 1961 ensuite, en ce pays golok où l’on n’avait jamais possédé de terre, presque personne ne sait que tant de gens sont morts de faim. Mais dans ce vaste pays des Han où s’édifiait le socialisme la famine assurément en a tué plus encore. »
Page 107, ce poème :
« Quand dans un taillis m’arrivant à la taille
avec quelque inquiétude je me suis accroupie,
j’ai découvert à mes pieds devant moi
une superbe bouse bien épaisse.
« Mais oui, une bouse de yak encore chaude,
dont s’exhalait une spirale de fumée.
Regardant de dos lentement l’animal s’éloigner,
j’ai cru apercevoir l’image même de la liberté. »
Tsering Woeser avoue sa honte de ne pouvoir écrire en langue tibétaine et constate avec amertume que la langue chinoise prend le dessus au Tibet sinisé. En témoigne une rencontre inattendue avec un nomade tibétain golok dans ce poème page 115 :
« Entre son dialecte golok et mon tibétain de Lhasa,
il ne semble pas y avoir un mur infranchissable.
Mais par pure commodité,
parler chinois entre nous est la solution de facilité,
bien des choses modernes s’exprimant plus aisément ainsi. […]
« Le dialecte golok est dur et vibrant,
la langue de Lhasa douce et légère,
nous nous saluons en nous disant demo, bonjour,
et passons vite au chinois,
non sans une certaine honte,
mais voilà, nous avons été domestiqués, me dis-je avec secret soupir. »

« Esclaves disciplinés »

Les touristes chinois sont de plus en plus nombreux sur les hauteurs tibétaines et, venus pour un tourisme de paillettes et de pacotille, ils ne respectent rien. Page 137 :
« Nous avons croisé des touristes aux vêtements bigarrés
et alors qu’avec déférence nous ramassions
les drapeaux de prières tombés à terre
de peur de marcher sur les mantras qui y sont imprimés,
eux, sans aucun scrupule,
piétinaient tout à l’envi
en s’exclamant à grands cris
et prenant des photos à tire-larigot. »
Tsering Woeser d’ajouter page 148 :
« Ce qui est à moquer, c’est que je n’écrive pas le tibétain,
c’est là qu’est la honte, et je la ressens,
bien que me disant parfois tout doucement :
y a-t-il un Tibétain qui dans sa langue à lui
ait écrit le rugissement du lion des neiges ? »
La sinisation progresse à grands pas, comme elle l’écrit page 152 :
« De légers inconvénients qu’on veuille ou non
sont liés à la domestication,
ou plus précisément à ce qui est domestiqué,
la langue quelquefois,
ou le cœur parfois. […]
« Je suis apparemment domestiquée,
mais mon cœur ne l’est pas.
J’ai vu des Tibétains
qui n’ont pas perdu leur langue ni renié leurs coutumes,
mais leur cœur qu’en est-il ?
« Celui qui a réussi le concours de la fonction publique
et dans quelque bourgade très vite a un poste
se promet ensuite de gravir les échelons un à un.
C’est ainsi : au début rejetant les compromissions,
il a plein de satisfaction remporté des succès,
puis expliquant que tout cela est dû à son karma,
ce destin il l’accepte en lui ouvrant grand les bras. »
Elle ajoute page 155 :
« Sous les rafales du vent, les arbres
ploient facilement.
Sous les rafales du vent, les os
ploient facilement…
Les moutons, non loin,
s’égaillent tête baissée
pour chercher à manger,
aussi docilement que des esclaves disciplinés. »

« Fantômes affamés »

Les colons chinois pillent abondamment les richesses du sous-sol tibétain. Ce poème en témoigne page 169 :
« Sur la montagne sacrée il y a des mines,
beaucoup de mines, rares et de grande valeur,
Eux le savent. […]
« Ainsi la mine de cuivre de Derni,
au pied même de l’Amnyé Machen,
voilà dix ans qu’elle est sans fin creusée,
et le cœur lourd les nomades soupirent :
« Au cœur de la nuit on entend venu de la mine
le bruit incessant des excavatrices ». »
Puis encore, page 172 :
« Les minerais cachés sont aussi des termas,
dont le temps de la découverte n’est pas advenu,
mais ces fantômes affamés s’en sont emparés,
pas étonnant dès lors qu’approche la fin des temps.
« Brandissant dans la main gauche une lance,
et dans la droite de l’argent,
ils vont joyeusement danser pour célébrer le désastre,
car après l’avalanche de glace,
les veines cachées de cuivre, d’or,
et de tant d’autres minerais
vont se trouver à nu
ou même entraînés dans la chute ;
ils n’auront plus alors qu’à se précipiter pour les ramasser.
Ah, que d’éclats fulgurants. »
Confrontée à ce Tibet « moderne » dont le sol est crucifié par des milliers de kilomètres de routes et d’autoroutes que les nomades empruntent, elle ajoute ces lignes terrifiantes : « La neige fond ! Oui, c’est terrible. Mais que peut-on y faire ? Autoroute ou pas, ce sera pareil. Nos petits-enfants ne verront plus de neige. Il n’y en aura plus du tout ? Plus du tout, la montagne enneigée n’existera plus, son esprit aura disparu. Les gens auront de l’argent, mais le cœur désespérément vide. »

« Journées de silence »

Ces poèmes ont été écrits entre août 2018 et avril 2020, à Lhasa et révisés à Pékin. Dans une lettre à Tsering Woeser, Katia Buffetrille écrit :
« L’Amnyé Machen est une chaîne de montagne enneigées qui s’élève dans la province tibétaine de l’Amdo. À ses pieds s’étendent des pâturages d’herbe grasse, domaine des yaks et des moutons, mais aussi des marmottes et des habra, charmants petits rongeurs dont l’existence est dorénavant menacée. Cette région est célèbre pour ses habitants, les nomades goloks. À la fois redoutables et redoutés, ils ont fasciné les voyageurs tout autant qu’ils les ont terrifiés.
« Je pense souvent à ces nomades. Ils m’ont accueillie comme si j’étais une des leurs, m’ont nourrie aussi bien de leurs connaissances, leur culture, leurs traditions, que de tsampa, la farine d’orge grillée, de tü, ce gâteau fait de farine d’orge grillée, de beurre, de sucre et de fromage, et de kori, ces grosses miches de pains typiques de l’Amdo.
« Ces journées de marche sont des journées de silence, où le corps vibre en harmonie avec l’esprit. C’est un soir, lors de ce pèlerinage, alors que la voie lactée était si proche qu’il me semblait pouvoir la toucher, que j’ai connu un moment de bonheur indicible provoqué par le sentiment que j’appartenais totalement à ce monde dans lequel je me fondais, mais aussi que le monde m’appartenait. »
Ce livre, magnifiquement illustré de cartes, photographies et d’un glossaire détaillé, est le récit d’un monde de libertés, de joies, de légendes et de rires aujourd’hui peut-être irrémédiablement perdu.
Notons que ces dernières années, la propagande du régime de Pékin redouble d’opérations de désinformation dont le dernier exemple en date est ce film Tibet, un autre regard du scénariste français Jean-Michel Carré. Un monument de propagande chinoise dont l’affiche en elle-même est parlante et même obscène pour qui connaît le Tibet puisqu’elle présente une cavalière tibétaine qui brandit le drapeau de la République populaire de Chine. Ce film, une co-production franco-belge, est étonnamment distribué en France par la chaine franco-allemande Arte.
Par Pierre-Antoine Donnet

À lire

Tsering Woeser, Amnyé Machen, Amnyé Machen : Poèmes, traduction Brigitte Duzan et Valentina Peluso, édition et annotations Katia Buffetrille, Éditions Jentayu, Andert-et-Condon, 2023.

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 aux Éditions de l'Aube, il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi), puis début 2023 "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (L'Aube).