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Rumeurs de coup d’État à Pékin : que s’est-il passé ?

Le président chinois Xi Jinping. (Source : The Quint)
Le président chinois Xi Jinping. (Source : The Quint)
Samedi 24 septembre, brusquement, les rumeurs les plus folles ont enflammé la toile. Un coup d’État aurait renversé Xi Jinping. Le maître de la Chine communiste mis aux arrêts, un général de l’armée populaire de libération aurait pris les commandes du pays. Une nouvelle incroyable qui a agité les médias indiens avant d’être même reprise par le respectable hebdomadaire américain Newsweek. Mais passé les premières heures d’affolement, le soufflé est rapidement retombé et la rumeur a laissé place à la réalité : Xi Jinping est toujours là, plus que jamais au sommet du pouvoir et sur le point d’être reconduit pour un troisième mandat à la tête d’un pays où les coups d’État n’existent pas. Avec quelques jours de recul, les spéculations vont bon train : d’où est partie cette opération ? Elle ressemble fort à une manœuvre de désinformation soigneusement orchestrée. Peut-être même au plus haut niveau de l’État. Sans que bien sûr rien ne puisse être prouvé.
Retour sur image. Il est 9h du matin à Pékin quand se répand sur les réseaux sociaux cette nouvelle invraisemblable : Xi Jinping a été renversé et placé en résidence surveillée à l’intérieur de Zhongnanhai, un ensemble de bâtiments placés sous très haute sécurité où se trouve le cœur du pouvoir en lisière de la Cité interdite au centre de la capitale chinoise.
La rumeur est accompagnée d’un certain nombre de détails précis qui pourraient donner corps à cette « information » : quasiment plus aucun vol au-dessus de Pékin et d’une bonne partie du territoire chinois tandis qu’une colonne de chars longue de 60 kilomètres se dirige vers Pékin. Une application spécialisée donne d’ailleurs une image en apparence incontestable : aucun vol enregistré depuis plusieurs heures aux abords de la capitale chinoise, tandis qu’une vidéo tournée par le chauffeur d’une voiture montre des dizaines de chars sur la voie opposée d’une autoroute. On entend distinctement ce chauffeur commenter en direct : « Mais que se passe-t-il ? Pourquoi tous ces chars en face sur l’autoroute ? » Impossible d’identifier ni le chauffeur, ni la plaque d’immatriculation du véhicule, ni non plus la date du tournage de cette vidéo, ni enfin le lieu du tournage.
Mais il n’en fallait pas plus pour déchaîner les commentaires de grands médias en Inde où certains affirmaient sur les réseaux sociaux que le monde assistait en direct à la chute de l’homme le plus puissant de la planète et que le régime chinois avait changé de mains. Selon certains comptes Twitter, parfois très suivis comme celui du politicien indien aux 10 millions d’abonnés Subramanian Swamy ou la journaliste lauréate du prix Pulitzer Laurie Garrett, le président Xi Jinping était victime d’un coup d’État et avait été mis au secret par des rivaux au sein du Parti communiste chinois. « Les avions ont complètement disparu du ciel en Chine et il existe des rumeurs sur un coup d’État mis en œuvre par le général Li Qiaoming pour renverser Xi Jinping », affirmait alors un tweet de Laurie Garrett. Mais comme l’explique India Today, cette sale affaire a tout du revers de la médaille pour l’OSINT, le renseignement d’origine sources ouvertes, qui permet à tout un chacun d’accéder à diverses données officielles et d’en tirer les conclusions qu’il souhaite – les bonnes comme les mauvaises.

Moment parfait pour une rumeur de putsch

Tout cela est intervenu dans un contexte bien particulier. Il est de notoriété publique que la colère gronde en Chine, en particulier au sujet d’une gestion de la pandémie de Covid-19 jugée catastrophique dans les villes où des centaines de millions de Chinois ont été placés en quarantaine dans des conditions parfois dramatiques. De nombreuses informations non confirmées ont fait également état de critiques de plus en plus nombreuses au sein de la haute hiérarchie du Parti à l’égard de son secrétaire général, jugé coupable d’erreurs graves, de sa gestion de la pandémie à son attitude jugée trop molle à l’égard des États-Unis pendant la visite à Taïwan de Nancy Pelosi.
Ce mécontentement est aussi nourri par une dégringolade de la croissance économique qui suscite une hausse spectaculaire du chômage, en particulier celui des jeunes. Ce phénomène inédit en Chine depuis longtemps alimente le spectre d’une instabilité sociale. D’autre part, cette rumeur intervient à l’approche du XXème Congrès du Parti qui, à partir de la mi-octobre, doit décider de la réélection de Xi Jinping qui ne fait guère de doutes, mais aussi de l’entrée dans les arcanes du PCC d’une nouvelle génération de dirigeants politiques.
Le moment était, à vrai dire, parfait pour démarrer une rumeur de coup d’État. La date, à l’évidence, n’avait pas été choisie par hasard : un samedi matin alors qu’un calme relatif régnait sur les réseaux sociaux chinois et étrangers, en dépit de l’agitation médiatique causée par la guerre en Ukraine livrée par la Russie depuis le 24 février.
Mais peu à peu, des observateurs aguerris de la Chine ont mis en garde contre des jugements hâtifs sur des événements qui n’avaient pas été confirmés de source officielle à Pékin. Parmi eux, Nathan Ruser, un chercheur du think tank Australian Strategic Institute, pour qui « il n’existe aucune preuve d’un coup d’État en Chine et aucune raison pour penser même légèrement qu’il puisse y en avoir un. La décennie de consolidation politique de Xi ne peut pas être renversée avec comme seule explications un rendez-vous raté et quelques vols annulés. »
« Ce qui retient notre attention est la manière dont cette rumeur s’est propagée et par quels réseaux, souligne l’hebdomadaire Passe-Muraille. La rumeur a débuté dans des cercles Twitter chinois proches de réseaux anti-CCP ou liée au mouvement Falungong, le 21 septembre. Aucune surprise ici, les réseaux Falungong et dissidents chinois à l’étranger raffolent des intrigues de palais. Plus surprenant est l’amplification de ces rumeurs via une constellation de comptes indiens à la taille variable, qui semblent l’avoir propulsé sur le devant de l’actualité. Si ce fait divers nous interpelle, c’est bien parce que Twitter et le microcosme du « China Watching » sont perméables à ce type de contenus. Aussi, en cette période de pré-Congrès, rappelons-nous que nos hypothèses ne seront jamais que des paris sportifs », conclut le journal qui promet une analyse fouillée dans les semaines à venir.
Soit. Cette hypothèse en vaut une autre. Le mouvement Falungong et ses principaux relais que sont le journal Epoch Times ainsi que la chaîne de télévision New Tang Dynasty basée aux États-Unis prennent souvent des positions extrêmes à l’égard du pouvoir chinois. Mais rappelons que si le Falungong est bien une secte, ses membres sont sévèrement persécutés en Chine.

Comme les « cent Fleurs » ?

D’autres thèses existent. Citons celle d’une opération de désinformation qui aurait très bien pu être l’œuvre de l’entourage même de Xi Jinping dans le but de démasquer ainsi les opposants au secrétaire général du PCC avant l’ouverture du congrès afin de mieux ensuite les éliminer.
Cette technique avait déjà été utilisée par Mao Zedong lui-même lorsqu’il avait lancé en 1957 la célèbre campagne politique des Cent Fleurs. Celle-ci, basée sur le slogan « Que cent fleurs s’épanouissent ! », invitait les intellectuels à prendre la parole pour nourrir un grand débat sur l’avenir de la Chine, ainsi que sur les mesures politiques à prendre pour permettre ce débat. Très vite, nombre d’intellectuels, croyant le moment arrivé de pouvoir s’exprimer, avaient cru à cette promesse et étaient donc sortis du bois. Le stratagème de Mao était cependant de pouvoir ainsi identifier les contestataires pour ensuite les châtier. Ce qui fut fait.
La campagne des Cent Fleurs avait été menée de février à juin 1957. Mao Zedong, pour rétablir son autorité sur le Parti communiste chinois, affaibli depuis son VIIIème congrès, et pour améliorer les relations entre la formation communiste et la population dans un contexte international périlleux, appelle à une « campagne de rectification ». Peu de temps après le lancement de la campagne, la contestation explose. Le Parti réagit rapidement et lance une répression féroce qui fera plusieurs centaines de milliers de victimes, emprisonnées, déportées et parfois exécutées.
Matthew Fulco, commentateur expérimenté de la situation politique en Chine basé à Taïwan, a rédigé ainsi un commentaire humoristique sur son compte LinkedIn : « Pour vous tous dans le cyberespace ou physiquement bien présents qui reprenez toutes ces querelles et provoquez des troubles [尋釁滋事, xunxin zishi, expression souvent utilisée en Chine pour condamner tout dissident politique, NDLR] en répandant des rumeurs scandaleuses sur le grand dirigeant du peuple, honte à vous. [Mais en réalité], il ne fait aucun doute que Xi Jinping est puissant et à l’œuvre, même s’il manœuvre caché du public pour le moment. Le Parti communiste chinois a réaffirmé que Xi est bien tout en haut de la liste des délégués qui prendront part au 20è Congrès. »

La parabole de Lin Biao

Xi Jinping est en réalité réapparu en public ce mardi 27 septembre lors d’une visite d’une exposition dans la capitale chinoise, sa première apparition depuis son retour de Samarcande où il avait rencontré son homologue russe Vladimir Poutine. Or, poursuit Matthew Fulco, il reste que « Xi a revêtu les mêmes habits que ses prédécesseurs Mao Zedong et Deng Xiaoping en ce sens qu’au final, il obtient ce qu’il veut de ses rivaux dans le Parti. Comme Mao et Deng le voulaient, il veut [le pouvoir] plus que tout autre [et, dès lors,] il sera extrêmement difficile de l’écarter. Nous, les observateurs de la Chine, avons parfois tendance à confondre nos attentes pour la politique chinoise avec la réalité. L’un des derniers exemples a été lorsque quelques-uns parmi nous s’étaient mis à penser que la pandémie née à Wuhan allait fragiliser Xi. Or, au contraire, il en est sorti plus fort. »
Voilà qui nous amène à rester prudents sur l’avenir de la Chine et de son dirigeant. Car, en effet, à observer l’histoire de ce pays depuis 1949, il apparaît bien que la République Populaire n’a jamais connu de véritable coup d’État. Il y a bien eu l’épisode de Lin Biao qui, comme l’affirme complaisamment la propagande du Parti, complotait contre Mao Zedong en 1971. Mais tout s’est mal terminé pour lui puisque son avion, un Trident de fabrication soviétique aux couleurs chinoises, s’est écrasé aux petites heures du 13 septembre 1971, près d’Ondorhaan, à 400 kilomètres de Hohhot, la capitale de la Mongolie-Intérieure. Faute de carburant, selon la version officielle, mais plus vraisemblablement abattu sur l’ordre du Grand Timonier. Longtemps considéré comme un traître, Lin Biao a été réhabilité lors du 80ème anniversaire de l’Armée populaire de libération (APL) en 2007. Son portrait a été accroché aux côtés de ceux de neuf autres maréchaux fondateurs des forces chinoises au musée militaire de Pékin.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.