Politique
Analyse

La Chine brandit la menace d’une guerre totale à Taïwan

Le secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin et le ministre chinois de la Défense Wei Fenghe. (Source : Presswire18)
Le secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin et le ministre chinois de la Défense Wei Fenghe. (Source : Presswire18)
Ce samedi 11 juin, le ministre chinois de la Défense Wei Fenghe a brandit la menace d’une guerre totale à Taïwan si « l’île rebelle » déclare son indépendance. Son homologue américain Lloyd Austin, de son côté, a dénoncé l’activité chinoise à proximité de l’ancienne Formose « provocatrice et déstabilisante ». Le ton est nettement monté entre les deux hommes qui se sont rencontrés en marge du forum de sécurité Shangri-La Dialogue, organisé à Singapour. Cette rencontre, très attendue, a constitué le point d’orgue de ce forum annuel qui s’achève ce dimanche 12 juin.
« Si quiconque ose séparer Taïwan de la Chine, l’armée chinoise n’hésitera pas un instant à déclencher une guerre, quel qu’en soit le prix », a prévenu un porte-parole du ministère chinois de la Défense, Wu Qian, en rapportant des propos du ministre Wei Fenghe. L’armée chinoise « briserait en mille morceaux » toute tentative d’indépendance de l’île, a ajouté ce porte-parole.
« Nous constatons une coercition croissante de la part de Pékin, a rétorqué Lloyd Austin, le chef du Pentagone. Nous avons assisté à une augmentation continue de l’activité militaire provocatrice et déstabilisante près de Taïwan. »
Les deux ministres s’étaient déjà entretenus au téléphone en avril. Ils se sont rencontrés pour la première fois depuis la prise de fonction de Lloyd Austin au début de l’année dernière, en marge du forum annuel de sécurité Shangri-La Dialogue, dont Singapour avait dû annuler les éditions 2020 et 2021 en raison de la pandémie.
Les points de discorde se sont multipliés ces dernières années entre les deux superpuissance : mer de Chine du Sud, influence croissante de la Chine en Asie-Pacifique, guerre en Ukraine ou encore Taïwan, cette question étant la plus sensible dans les relations tumultueuses entre Pékin et Washington.

« Activité de plus en plus provocante »

La Chine estime que cette île de 24 millions d’habitants est l’une de ses provinces historiques, même si elle ne la contrôle pas. Pékin a accru la pression contre Taipei ces dernières années, menant des campagnes d’incursions à répétition dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) taïwanaise.
Les autorités chinoises, en particulier le président Xi Jinping, ont régulièrement menacé d’envahir Taïwan, au besoin par la force, si l’ancienne Formose persistait à refuser la « réunification » avec le continent chinois. Xi Jinping a plusieurs fois précisé que cette « réunification » devrait intervenir au cours de la génération actuelle. Mais la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen rejette toute idée de « réunification » et déclare que Taïwan est déjà de facto indépendant et qu’il est de ce fait inutile de déclarer formellement son indépendance.
Le 30 mai, la Chine a procédé à sa deuxième plus grande incursion de l’année, avec l’entrée, selon Taipei, de 30 avions, dont 20 chasseurs, dans la de l’île. Le 23 janvier, 39 avions avaient pénétré dans l’ADIZ de l’île. Le secrétaire d’État américain Antony Blinken avait vu dans ces incursions le signe « d’une rhétorique et d’une activité de plus en plus provocantes » de la part de Pékin.
Lors d’une visite au Japon en mai, le président Joe Biden a semblé rompre avec des décennies de politique américaine dite « d’ambiguïté stratégique » lorsqu’en réponse à une question, il a indiqué que Washington défendrait militairement Taïwan en cas d’invasion par Pékin. La Maison Blanche a depuis insisté sur le fait que « l’ambiguïté stratégique », le concept volontairement flou qui gouverne la politique taïwanaise de Washington depuis des décennies, restait inchangée.

« Dissuader une agression »

La Chine et les États-Unis s’opposent aussi au sujet de l’invasion russe en Ukraine, Washington accusant Pékin de soutien tacite à Moscou. La Chine a appelé à des discussions pour mettre fin à la guerre mais n’a pas condamné la Russie et a plusieurs fois critiqué la fourniture d’armements américains à l’Ukraine. Lors de leur conversation téléphonique en avril, le ministre chinois de la Défense chinois avait demandé à son homologue américain de ne pas « calomnier, piéger, menacer ou faire pression sur la Chine ».
La mer de Chine du Sud constitue une autre source de tensions. La Chine revendique la quasi-totalité de la voie navigable par laquelle transitent chaque année des milliers de milliards de dollars d’échanges commerciaux. La zone qui représente presque 4 millions de km² est également revendiquée par Bruneï, la Malaisie, les Philippines, Taïwan et le Vietnam.
Pékin ignore la décision du tribunal international de La Haye en 2016, qui a jugé sans fondement ses prétentions historiques. Lors d’une réunion avec les ministres de la Défense d’Asie du Sud-Est, Lloyd Austin a évoqué la stratégie américaine « de maintenir un environnement sécuritaire régional ouvert, inclusif et fondé sur la loi », selon un communiqué du gouvernement de Singapour.
Le secrétaire américain à la Défense a dit à Wei Fenghe que Pékin devait « s’abstenir » de toute nouvelle action déstabilisatrice dans cette région, selon le Pentagone. Lloyd Austin a « réaffirmé l’importance de la paix et de la stabilité dans le Détroit [de Taïwan], une opposition à des modifications unilatérales du statu quo et a appelé [la Chine] à s’abstenir de toute nouvelle action déstabilisante envers Taïwan », selon la même source.
Le chef du Pentagone a ajouté que les États-Unis avaient la capacité de « dissuader une agression ». « Nous recherchons une région libre de toute agression ou de toute coercition et nous attendons un monde qui respecte l’intégrité territoriale et l’indépendance politique. Ceci est tout particulièrement important avec [une Chine] qui fait sienne une approche coercitive et agressive dans ses revendications territoriales. Désormais, nos amis et nos partenaires comprennent que les petits pays ont le droit de résoudre de façon pacifique leurs différends avec leurs voisins plus grands. Et je suis ici car l’ordre international basé sur des règles compte tout autant en Indo-Pacifique qu’en Europe. »
Loyyd Austin a cependant ajouté que les États-Unis ne cherchaient pas le conflit avec la Chine : « Nous ne voulons pas d’une guerre froide, un OTAN asiatique ou une région que serait divisée entre des blocs hostiles. »

« Guerre asymétrique »

Le ministre taïwanais des Affaires étrangères Joseph Wu a quant à lui expliqué les risques croissants d’un conflit armé à Taïwan à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine entamée le 24 février dernier. L’éventualité d’une guerre à Taïwan « est une question que la population [taïwanaise] se pose depuis longtemps, a souligné le ministre dans une interview avec le quotidien japonais Nikkei Asia. Mais ce que je comprends aussi est que beaucoup de nos amis à travers le monde se posent la même question. Ils se soucient de Taïwan. Eux aussi étudient la possibilité que la Chine lance une guerre contre Taïwan. Ce que nous observons est l’invasion russe de l’Ukraine. Non provoquée. Cette situation est totalement intolérable. Voici pourquoi pour la population de Taïwan, nous avons besoin de rejoindre la communauté internationale, tout comme le Royaume-Uni, les États-Unis et les autres pays, pour condamner les actes russes et mettre en œuvre des sanctions contre la Russie. Nous voulons nous assurer qu’aucun produit taïwanais ne soit transformé pour devenir une arme russe. »
« Outre cela, a ajouté le chef de la diplomatie taïwanaise, nous essayons aussi d’aider les Ukrainiens, en particulier les réfugiés qui se sont installés dans les pays voisins. Et une autre chose que nous avons observée intensément est la manière dont les Ukrainiens défendent leur territoire. Comment ils défendent leur pays. Et puisque Taïwan pourrait aussi être attaqué par la Chine, il ne s’agit pas seulement du gouvernement taïwanais mais des gens en général qui doivent apprendre de [la guerre en Ukraine]. Car les actes de bravoure des Ukrainiens dans la défense de leur patrie nous apporte des enseignements […]. Voilà la première leçon. Nous nous interrogeons pour tâcher de comprendre si nous avons la même détermination à défendre notre pays. Je suis d’avis que la réponse est oui. Je pense que la population de Taïwan est davantage déterminée à se défendre contre toute sorte d’invasion venant de la Chine ou de tout autre pays. »
« Nous étudions les tactiques que le peuple ukrainien utilise dans sa lutte contre les Russes, a poursuivi Joseph Wu. Et ce qu’il fait est de recourir à une guerre asymétrique qui semble très efficace. Voilà pourquoi nous nous demandons si nous sommes prêts à une guerre qui serait asymétrique. Ce qui s’est passé en Ukraine est un pays autoritaire qui revendique sa gloire historique pour s’emparer d’un autre pays voisin. Or ceci pourrait très bien se passer aussi dans la région Asie-Pacifique. Voilà pourquoi nous voulons être en mesure de nous défendre si un autre pays autoritaire, en l’occurrence la Chine, aurait l’intention d’attaquer un autre pays. Or cette possibilité est très réelle si vous observez ce que fait la Chine en mer de Chine orientale. Ils envoient leur flotte dans des zones revendiquées par le Japon et Taïwan presque chaque jour. Ceci a suscité des réactions très fortes de la part de nos amis japonais. Et si vous regardez les actions chinoises en mer de Chine du Sud, c’est là aussi désastreux : ils revendiquent toute la zone. »

Coercition

Un autre motif d’inquiétude pour les États-Unis est la construction en toute discrétion d’un port à usage militaire pour la flotte chinoise à Ream au Cambodge, dans le Golfe de Thaïlande, selon des sources occidentales citées par le Washington Post. Ce port donnerait un accès à la flotte chinoise à l’océan Indien. Une cérémonie d’inauguration aurait eu lieu ces derniers jours mais aussi bien Pékin et Phnom Penh ont farouchement démenti que ce port servirait aux forces chinoises. Si l’existence de ces installations chinoises étaient confirmée, la Chine disposerait alors d’une deuxième base militaire stratégique avec celle dont elle dispose déjà à Djibouti, dans la Corne de l’Afrique.
« Nous estimons que la région Indo-Pacifique constitue une pièce importante pour les dirigeants chinois qui la considèrent région comme leur zone d’influence historique, rapporte le quotidien américain, citant une source anonyme. Ils estiment que l’ascension de la Chine fait partie d’une tendance globale de l’établissement d’un monde multipolaire où les grandes puissances seraient en mesure de faire valoir leurs intérêts de façon plus brutale dans ce qu’elles considèrent comme leur sphère d’influence. »
Pour elle, la Chine compte sur le fait que cette région « ne souhaite pas ou n’est pas en mesure de défier les intérêts vitaux de la Chine ». Raison pour laquelle Pékin fait usage d’une combinaison de coercition, de punitions et de pressions diplomatiques, économiques et militaires pour parvenir à son objectif, croyant que ces mesures pourront faire plier ces pays, poursuit le Washington Post, citant la même source : « Sur le fond, la Chine entend devenir si puissante que la région se soumettra à son autorité plutôt que de faire face aux conséquences. »
Les menaces chinoises d’invasion de Taïwan sont récurrentes depuis des décennies mais se sont singulièrement aiguisées depuis l’arrive au pouvoir de Tsai Ing-wen en 2016. Le régime chinois est en réalité face à un dilemme : soit il renonce à envahir l’île et, du même coup, il perd l’ultime légitimité qu’il s’est lui-même fixé ; soit il tente l’assaut contre Taïwan, au risque de perdre la guerre et de subir alors un sérieux revers politique sur le plan intérieur, et surtout géostratégique sur le plan international.
La plupart des observateurs de la Chine sont d’avis qu’une invasion chinoise de Taïwan à court et moyen terme est improbable. Elle le sera davantage avec le temps qui passe puisque face à l’armée chinoise, une coalition est en train de se renforcer autour des États-Unis au premier rang mais aussi du Japon, de la Corée du Sud, de l’Australie et de l’Inde notamment.
Par Pierre-Antoine Donnet

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.