Politique
Revue critique

Documentaire : "Chine : le drame ouïghour", la répression génocidaire

La Chine nie l'existence d'un génocide en cours au Xinjiang. (Source : Moustique.be)
La Chine nie l'existence d'un génocide en cours au Xinjiang. (Source : Moustique.be)
La chaîne de télévision franco-allemande Arte diffuse ce mardi 8 février à 20h50, déjà disponible en replay, le documentaire Chine : Le drame ouïghour. Ses deux réalisateurs, Romain Franklin et François Reinhardt, ont réalisé un travail d’enquête minutieux, afin de montrer que le traitement cette minorité musulmane et turcique du Xinjiang s’apparente à un génocide. Une démonstration à la fois convaincante et déchirante, qui s’inscrit dans un débat où même en Occident, le terme de « génocide » est contesté.
« La pire torture, c’est ça : être enchaîné, le dos courbé, attaché au lit. J’ai passé sept mois à subir ce traitement inhumain. Même aux animaux, on n’inflige pas ça, explique face à la caméra de ce documentaire un Ouïghour aujourd’hui réfugié en Europe. Ils essaient d’effacer l’identité, notre langue, notre culture, notre mode de vie et notre religion. Les actes du gouvernement chinois ne laissent aucun doute sur ses intentions. Son but est d’anéantir une ethnie entière. »
Cette volonté d’anéantissement ethnique, ou d’ethnocide s’apparente-t-elle à un génocide au Xinjiang ? C’est la question essentielle du film de François Reinhardt et Romain Franklin. Pour répondre, le documentaire s’appuie sur des faits vérifiés et des témoignages convaincants présentés de manière froide mais, bien sûr, à certains moments, émotionnelle. À l’image de Kelbinur, une Ouïghoure qui enseignait le chinois à Urumqi. Membre du Parti, loyale et obéissante, elle est choisie pour donner des cours dans l’un de ces centres de détention, à la condition de garder un silence absolu sur ce qui s’y passe. Le 1er mars 2017, un policier vient la chercher et la conduit au sommet d’une colline au-dessus de la ville.
« Quand je suis descendue de la voiture, je me suis retrouvée devant un vieil immeuble de quatre étage, raconte-t-elle. Il y avait un mur tout autour du bâtiment avec des barbelés et des clôtures électriques. Pour entrer, il fallait passer trois portiques de sécurité. Dès que nous sommes entrés, j’ai été choquée. Dans la cour, il y avait des soldats lourdement armés. Je me suis tout de suite sentie oppressée. Un policier m’a emmenée dans un bureau en m’expliquant qu’il s’agissait du bureau des employés. Cinq jeunes femmes ouïghoures étaient présentes. L’une d’entre elle m’a dit qu’elles avaient appelé les élèves et que je pouvais les suivre. Ils ont crié en chinois : « Les cours commencent ! » Les portes se sont ouvertes et les élèves ont commencé à sortir. À cet instant-là, une peur m’a envahie. J’ai commencé à trembler, j’étais terrifiée. Ils avaient des chaînes aux mains, aux pieds. Ils sortaient comme ça. En voyant cela, j’étais en état de choc. Je n’arrivais pas à retrouver mon calme. Je les ai comptés, ils étaient 97. Ils portaient un gilet orange sur lesquels étaient écrit un numéro. Il était interdit de les appeler par leur nom. Dès leur entrée, je leur ai dit spontanément « As Salam ale Qum ». Tout le monde a gardé la tête baissé. Il y a eu des chuchotements. Les sept femmes se sont mises à trembloter. Ceux qui sont là-bas n’ont rien fait de mal. Leur seul crime est d’être ouïghours… »
Autre témoignage, celui de Tousouné Yaodun, une Ouïghoure à qui les autorités reprochaient de trop fréquents voyages au Kazakhstan et jugeaient sa foi en l’Islam excessive. Pour cela, elle va subir onze mois de « rééducation » dans un camps. À son arrivée, les gardiens lui rasent la tête et l’obligent à porter un uniforme. Dès les premiers jours, elle comprend qu’elle va vivre un enfer. Elle raconte : « Des policiers m’ont emmenée. J’étais avec une autre fille. Avec eux, je me souviens d’un homme en civil. Il portait un costume noir, des lunettes noires et un masque chirurgical. Il a enlevé ses lunettes mais comme il a gardé son masque, je n’ai pas pu voir son visage. Ensuite, un homme en uniforme est entré. Il m’a dit ouvertement : « Déshabille-toi ! » Je me demandais pourquoi il disait cela. Est-ce qu’il va encore me frapper ? J’ai dit : « Pourquoi ? » et je me suis recroquevillée. Tout à coup, il s’est jeté sur moi et il m’a giflée et m’a arraché mes vêtements. Je n’avais même plus la force de protester… Et un autre gardien est arrivé. Pendant que les deux me tenaient, je me suis évanouie. Je ne sais plus ce qu’ils m’ont fait. »

« Terrorisme ouïghour » et « Nouvelles routes de la soie »

Des images satellite ont progressivement révélé l’étendue de cet univers carcéral, rappelle le film. En 2020, plusieurs centaines de camps étaient bien visibles. L’anthropologue allemand Adrian Zenz, aujourd’hui installé aux États-Unis et devenu la bête noire du régime chinois, estime qu’il pourrait y avoir entre 1 300 et 1 400 camps au Xinjiang où sont détenus plus d’un million de Ouïghours et autres minorités du Xinjiang.
Pourquoi cette répression si féroce ? Le documentaire évoque deux raisons : la politique de Pékin mise en place à partir de 2018 en réaction au « terrorisme ouïghour » et les nécessités des « Nouvelles routes de la Soie ». Le Xinjiang en est le principal point de passage. « Si Xi Jinping ne parvient pas à réaliser ce premier tronçon [dans le Xinjiang], le projet entier sera un échec, explique dans le film Shen Dingli, politologue à l’Université de Fudan à Shanghai. C’est pour cela que Xi Jinping déploie autant de moyens pour imposer un contrôle absolu sur le Xinjiang. Pour Xi Jinping, ce qui est en jeu ce n’est pas seulement la politique qu’il mène dans cette zone frontière, c’est carrément l’économie du pays tout entier qui est en jeu. Et même la survie de la nation. »
Ce projet national, dont le « rêve chinois » de « renaissance » exalté par Xi veut être l’expression, les Ouïghours en sont devenus les principales victimes. Souffrant depuis plusieurs décennies de graves inégalités sociales et économiques, devenus en large partie des « citoyens de seconde de zone » avec moins de droits que les Chinois d’ethnie Han (plus de 90 % de la population), les Ouïghours ont toujours résisté – passivement le plus souvent – à ce qu’ils considèrent comme une occupation de leur territoire. Certains d’entre eux, dans une stratégique désespérée, ont décidé de radicaliser leur lutte et de s’en prendre aux Han d’autres provinces. Le 28 octobre 2013, une voiture immatriculée au Xinjiang fonce délibérément sur la foule place Tiananmen, au cœur de Pékin. Deux morts et 40 blessés avant que la voiture n’explose. Le 1er mars 2014 à Kunming, capitale de la province du Yunnan dans le sud-ouest du pays, nouvel attentat-suicide. Soixante hommes et deux femmes présentés par les médias officiels chinois comme des « terroristes ouïghours », tuent 31 personnes à l’arme blanche.
Xi Jinping déclare alors la guerre à ce qu’il nomme « les trois fléaux qui empoisonnent la Chine : le séparatisme, l’extrémisme et le terrorisme ». Désormais, plus de pitié. Les Ouïghours doivent devenir les loyaux sujets du PCC ou disparaître. La riposte sera impitoyable. Xi donne ses consignes aux autorités locales, sans langue de bois. Il encourage ses troupes à frapper fort les « ennemis du régime ».
Il faut reconnaître l’efficacité de la démonstration qui prouve l’existence d’une entreprise systématique et réfléchie d’éradication totale d’une ethnie. Le film fournit aussi des preuves qui apparentent cet ethnocide à un génocide au Xinjiang : stérilisations forcées, viols collectifs, destruction du patrimoine culturel, des cimetières ouïghours rasés pour laisser la place à des parkings ou des supermarchés. Sans oublier le système de surveillance orwellien, comme l’a ordonné Xi Jinping. Ces mêmes méthodes, quoique moins sophistiquées, avaient été employées au Tibet après son invasion « pacifique » par l’Armée populaire de lLibération en octobre 1950. S’il ne fournit guère d’éléments nouveaux pour ceux qui connaissent le dossier, ce documentaire apporte une lumière nouvelle à destination du grand public. Il aura eu le grand mérite de relancer un débat qui renvoie une image plutôt désastreuse du régime chinois.

Génocide ou colonialisme ?

*Lire l’étude du think tank américain Center for Global Policy (CGP) publiée le 15 décembre 2020.
Car le sujet est assurément controversé. Selon de multiples sources crédibles reprises par le documentaire, plus d’un million de Ouïghours sont internés dans des « camps de rééducation », tandis qu’au moins 570 000 autres sont contraints au travail forcé, notamment dans les champs de coton au Xinjiang*. Les autorités nient farouchement ces informations et ont baptisé ces camps « centres de formation professionnelle ».
*Selon un entretien réalisé pour l’ouvrage Chine, le grand prédateur, de Pierre-Antoine Donnet, éditions de l’Aube, 2021.
En Occident, pas tout le monde ne s’accorde sur l’idée de génocide. Pour Darren Byler, anthropologue américain de l’Université du Colorado*, « au bout du compte, ce que nous voyons là est un projet colonial des Han qui s’installent dans la région ouïghoure dans le but de s’emparer des ressources pour ensuite lancer un processus visant à éliminer et à prendre la place de l’identité ouïghoure afin de les assimiler dans la matrice politique de la Chine. Cette entreprise coloniale est, dans le cas présent, moins violente que le colonialisme américain de l’époque qui avait engendré un génocide [celui des Amérindiens, NDLR]. Nous n’avons pas encore vu de génocide en matière d’extermination de Ouïghours jusqu’à présent, mais il s’agit là d’une dynamique similaire qui se passe sous nos yeux. »
Mêmes réserves chez Jean-Louis Margolin, historien spécialiste de l’Asie au XXe siècle à l’Université Aix-Marseille et auteur d’une tribune dans Asialyst : « Peut-on pour autant évoquer un génocide en cours ? Rien de ce qu’on a vu ne va dans ce sens. Personne ne dénonce de massacre ou de déportations réellement massives sans espoir de retour, les populations ne sont nullement empêchées de se reproduire, elles ne connaissent pas de privations matérielles particulières. S’agirait-il alors d’un ethnocide, par lequel on chercherait à détruire l’identité d’un peuple ? L’hypothèse apparaît plus sérieuse, si l’on considère la centralité de l’islam pour beaucoup de Ouïghours. Mais la répression anti-religieuse a depuis longtemps frappé partout en Chine, et plus particulièrement la majorité Han, presque totalement privée de lieux de culte – quiconque connaît les grandes villes chinoises sait leur extrême rareté. »

Critères du génocide

Reprenons la définition du génocide. Dans son acception la plus répandue dans la communauté académique, c’est un crime consistant en l’élimination concrète intentionnelle, totale ou partielle, d’une classe sociale, d’un groupe national, ethnique ou encore religieux. Ce qui veut dire que des membres sont tués, brisés mentalement et physiquement, ou rendus incapables de procréer, en vue de rendre difficile ou impossible leur survie. Le génocide peut être perpétré par divers moyens, le plus répandu et le plus évident étant le meurtre collectif.
Le mot « génocide », néologisme inventé par le juriste Raphael Lemkin en 1943, avait alors un sens confus et renvoyait à ce que nous appelons aujourd’hui l’ethnocide. Car le groupe victime pouvait être contraint à une transformation culturelle et pas, ou pas seulement, décimé. Sous l’impulsion, entre autres, de Lemkin lui-même, le mot a pris son sens de destruction physique et biologique après la Seconde Guerre mondiale et ses horreurs
Il a ensuite connu des évolutions de sens dans plusieurs directions. Certains juristes, historiens et politologues restreignent la définition en estimant que le génocide est programmé, systématique, et radical dans ses intentions : le génocide arménien, la Shoah et le génocide des Tutsis au Rwanda, trois génocides reconnus par l’ensemble des spécialistes, sont en effet des exterminations planifiées par un État, indifférentes à l’âge ou au sexe des victimes. Au contraire, donner au génocide un sens plus large lui fait correspondre des éliminations sélectives telles que des « politicides », des massacres et des oppressions de population, y compris quand ils sont mêlés à des guerres, des épidémies et des famines, ou encore des séries de meurtres racistes plus ou moins liés, laissés impunis par une autorité et contribuant à la disparition d’un peuple.
Quels sont les critères d’un génocide ? La Convention des Nations Unies pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée en décembre 1948 par l’Assemblée générale de l’ONU, et dont la Chine est signataire, définit qu’un génocide relève d’actes perpétrés « avec l’intention de détruire, en partie ou en totalité, un groupe nationale, ethnique, racial ou religieux ».
Fort de cette acceptation qui donne un caractère génocidaire à une répression lorsqu’un des critères définis est rempli, plusieurs parlements ont décidé d’adopter des résolutions non contraignantes qui dénoncent de façon claire un génocide au Xinjiang. Parmi eux, le Congrès américain – au diapason des déclarations des administrations Trump et Biden -, les députés canadiens, britanniques et, tout récemment, l’Assemblée nationale française à une écrasante majorité.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.