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Ouïghours : la Chine tente en vain de faire annuler un événement à l'ONU

(Source : Plataforma)
(Source : Plataforma)
Les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont affronté la Chine aux Nations Unies ce mercredi 12 mai sur le traitement des Ouïghours au Xinjiang. Ils ont résisté ainsi aux très fortes pressions chinoises pour que cette réunion virtuelle n’ait jamais lieu.
Dans un communiqué publié le lundi 10 mai, la mission diplomatique chinoise auprès des Nations Unies à New York demande aux États-Unis, à l’Allemagne et au Royaume-Uni d’annuler une visioconférence sur la répression de la minorité musulmane des Ouïghours dans la région du Xinjiang. Dénonçant « un événement fondé sur de purs mensonges et des préjugés politiques » et « qui interfère dans les affaires intérieures de la Chine », la mission chinoise appelle les membres de l’ONU à ne pas y participer.
« La situation actuelle au Xinjiang n’a jamais été aussi bonne historiquement avec la stabilité, le développement économique rapide et la coexistence harmonieuse entre les personnes issues de tous les groupes ethniques, assure aussi la mission chinoise. Les États-Unis prétendent se soucier des droits humains des musulmans malgré le fait mondialement connu qu’ils ont tué des musulmans en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Ce sont les États-Unis et leurs partisans qui ont tué le plus grand nombre de musulmans au monde. »

« Parler jusqu’à ce que le gouvernement chinois mette fin à ses crimes »

Cependant, la visioconférence n’a pas été annulée, et s’est tenue ce mercredi 12 mai. Sont intervenus les ambassadeurs auprès de l’ONU des pays organisateurs de l’événement – les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni – mais aussi des représentants des Ouïghours, ainsi que de l’ONG Human Rights Watch, co-organisatrice. Quelque cinquante pays ont également participé à cette visioconférence, co-sponsorisée par le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et plusieurs pays européens. L’ambassadeur allemande auprès des Nations Unies Christoph Heusgen a précisé que les pays organisateurs de cet événement avaient reçu « des menace chinoises massives », sans en préciser la nature.
L’ambassadrice britannique Barbara Woodward a décrit la situation au Xinjiang comme « l’une des pires crises des droits humains de notre temps ». « Nous allons nous lever et parler jusqu’à ce que le gouvernement chinois mette fin à ses crimes contre l’humanité et à ce genocide contre les Ouïghours et d’autres minorités au Xinjiang », a rebondi l’ambassadrice américaine à l’ONU Linda Thomas-Greenfield. Au Xinjiang, des gens sont torturés. Des femmes sont contraintes à la stérilisation. »
La secrétaire générale d’Amnesty International Agnes Callamard a, quant à elle, soutenu qu’un million de Ouïghours et d’autres minorités de confession musulmane sont détenus dans des camps d’internement au Xinjiang.
Bien que la Chine avait appelé à l’annulation de cette visioconférence, un diplomate chinois a pris la parole. « La Chine n’a rien à cacher au Xinjiang. Le Xinjiang est toujours ouvert, a ainsi lancé Guo Jiakun. Nous souhaitons la bienvenue à tous ceux qui veulent y enquêter mais nous nous opposons à toute enquête qui se baserait sur des mensonges et des présomptions de culpabilité. »
Rejetant avec véhémence toutes les accusations de génocide, le gouvernement chinois affirme que les camps d’internement sont une invention et sont en réalité des « centres de formation professionnelle ». Il affirme en outre que la démographie au Xinjiang enregistre une progression régulière, infirmant ainsi la thèse de stérilisations forcées.

« Accès immédiat et sans restriction » au Xinjiang

Très rares sont les journalistes étrangers qui peuvent se rendre au Xinjiang pour y enquêter. Pour ceux qui y parviennent, il se heurtent systématiquement à une surveillance policière de tous les instants qui les empêche de recueillir des témoignages au risque de mettre en danger leurs contacts.
S’adressant le 11 avril à la chaîne de télévision NBC dans son émission « Meet the Press », le secrétaire d’État américain Anthony Blinken a réitéré ses accusations tenues en janvier pu après l’investiture de Joe Biden à la Maison Blanche. Le traitement infligé par le gouvernement chinois aux Ouïghours « représente une entreprise de génocide, a-t-il soutenu. C’est exactement ce qui se passe. » Les États-Unis se dressent « résolument contre » les violations des droits humains et demandent aux entreprises américaines de s’assurer qu’elles ne poursuivent pas d’activités commerciales au Xinjiang où les autorités chinoises se livrent à du travail forcé.
Le directeur général de Human Rights Watch Kenneth Roth avait invité Michelle Bachelet, commissaire aux droits humains aux Nations Unies, à prendre part à cette visioconférence, et demandé à la Chine de lui garantir « un accès immédiat et sans restriction » au Xinjiang. « Je suis sûr qu’elle est occupée. Vous savez, nous le sommes tous. Mais je possède un mandat similaire pour défendre les droits humains et je ne pouvais pas penser à autre chose de plus importante que de me joindre à vous aujourd’hui », a déclaré Kenneth Roth.
Michèle Bachellet réfléchit depuis des mois à l’opportunité d’un voyage au Xinjiang pour y enquêter sur ces accusations de mauvais traitements contre les Ouïghours et les autres minorités de cette région dite autonome. Mais elle demande en préalable à ce voyage des garanties chinoises sur le fait qu’elle pourra avoir accès à tous les lieux et toutes les sources de son choix.
La tenue de cette visioconférence constitue une gifle pour Pékin. Et un revers diplomatique d’importance pour une Chine qui est l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Pékin possède d’autre part d’importants leviers au sein de l’ONU.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Pierre-Antoine Donnet
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée.