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Tribune

Nouvelle-Calédonie : quand le Covid-19 s'ajoute à la crise politique

La Nouvelle-Calédonie est en confinement strict avec port du masque obligatoire depuis le 9 mars jusqu'au 28 mars inclus. (Source : L'Union)
La Nouvelle-Calédonie est en confinement strict avec port du masque obligatoire depuis le 9 mars jusqu'au 28 mars inclus. (Source : L'Union)
Événements climatiques à répétition, Covid-19, crise économique et budgétaire, impasse et entêtement politiques, régression sociétale, troisième consultation référendaire possible : la Nouvelle-Calédonie deviendrait-elle l’incarnation des « tristes tropiques » ? C’est la question que pose Sandrine Teysonneyre dans cette tribune.
Le week-end du 5 au 7 mars commença le vendredi par une alerte au tsunami venue du Sud, suivie le lendemain d’un cyclone tropical intense venu de Papouasie, et enfin l’annonce, le dimanche, que des cas de Covid-19 issus de Wallis et Futuna circulaient sur un Caillou qui vivait jusqu’alors dans l’insouciance d’un territoire « sans Covid ». Comme disent les ésotéristes, « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ». L’œil noir du cyclone et les tempêtes de sable mêlé d’embruns qui ont brûlé les feuilles des arbres de Nouméa, comme si un incendie s’était abattu sur la ville, auguraient de tristes présages.
Le 7 mars, Nouméa comptait neuf cas de Covid-19 et quatre hospitalisations à Nouméa, issus d’un vol en provenance de Wallis le 27 février. La bulle sanitaire entre les deux territoires datant de la fin janvier, toutes les personnes arrivées de Wallis et Futuna depuis le 25 janvier sont potentiellement concernées, bien que les vols les plus récents soient privilégiés. Ce jeudi 18 mars, 106 cas de Covid-19 étaient recensés sur le territoire et 276 à Wallis et Futuna.
La Nouvelle-Calédonie est en confinement strict avec port du masque obligatoire depuis le 9 mars jusqu’au 28 mars inclus. Alors que les vaccinations s’accélèrent, les cas contact sont systématiquement traqués, d’autant que le variant anglais est avéré. Prévue pour le 1er août, la réouverture de l’aéroport pourrait être retardée.

Nickel : un accord où le flou persiste

Le 4 mars, les autorités locales saluaient « un accord historique » sur la vente de l’usine de Goro détenue par la filiale canadienne du groupe brésilien Vale. L’on se souviendra que Vale avait annoncé sa décision de cession au dernier trimestre 2019. Au cours de 2020, plusieurs propositions de reprise échouèrent, les indépendantistes défendant jusqu’à la violence leur principe d’une « usine pays » détenue à 51 % par des intérêts locaux qu’ils entendaient contrôler. Pendant des mois, les installations furent assaillies par des incursions, incendies, destructions de matériel et le PDG, Antonin Beurrier, devenu persona non grata, partit se réfugier ailleurs. Pendant ce temps, les concurrents du nickel calédonien, les Indonésiens notamment, tiraient profit d’un cours de la tonne de nickel à 20 000 dollars.
L’accord présenté le 4 mars n’est pas entièrement clair. Le principe d’une majorité locale non diluable de 51 % a été respecté et se décline en 30 % pour la Société de participation minière du Sud calédonien (SPMSC), qui inclut les trois provinces, et 21 % pour les salariés et la population calédonienne, selon des modalités à définir. La SPMSC détiendra les titres miniers, qu’elle louera aux exploitants, comme la Compagnie financière de Prony, dont l’actionnariat à hauteur de 30 % n’est pas détaillé, et le négociant suisse Trafigura, minoritaire avec 19 %. L’Américain Tesla, apparemment pas actionnaire, assumera un rôle de conseiller technique sur la « valorisation de la ressource » et le développement des énergies renouvelables, ainsi que des achats de métal pour ses usines de batteries. L’État est engagé par la défiscalisation et 400 millions d’euros en prêt et garanties. Si le projet promet d’être le meilleur sur les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), des questions demeurent sur l’actionnariat et l’absence d’un industriel du secteur minier, en particulier en cas d’accident d’exploitation. Un plan de redémarrage de l’usine est en cours d’élaboration alors que la vente a été actée ce jeudi 18 mars.
Dans le même temps, la SLN, très déficitaire et embarquée malgré elle dans la tourmente par des blocages de mines, cherchait un accord sur son plan de sauvetage, alors que Christel Bories, PDG d’Eramet, subissait les assauts de son actionnaire principal, la famille Duval, pour avoir multiplié la dette du groupe par quatre en quatre ans. L’usine du Nord (KNS) a, quant à elle, produit un peu moins de 17 000 tonnes de nickel en 2020, contre un objectif annuel de 54 000 tonnes. Son déficit de 196 millions de dollars (EBITDA) est un détail dans les comptes de Glencore, actionnaire à 49 %, dont les profits ont atteint 11 milliards de dollars en 2020. Reste à expliquer pourquoi le grand projet de la Province Nord, coûteux préalable à l’Accord de Nouméa, fonctionne à vide sur un seul four.
Par une étrange coïncidence, Javier Blas and Jack Farchy, deux anciens journalistes des matières premières du Financial Times, viennent de publier The World For Sale, produit d’une enquête de plusieurs années sur les modalités des transactions minières dans le monde, où il est largement question de Glencore et de Trafigura.

Nouveau gouvernement sans président

L’impasse politique s’ajoute maintenant à la crise Covid-19 commence le 23 décembre dernier, alors qu’un accord ne peut être trouvé sur le budget 2021. Prétextant ce désaccord, comme celui entourant la cession de l’usine du Sud, le 2 février, cinq membres indépendantistes du 16ème gouvernement (collégial avec 11 membres) démissionnaient, provoquant sa chute. Les deux partis concernés sont l’Union calédonienne (UC) et l’Union nationale pour l’indépendance (UNI), auteur d’un livret de 118 pages sur le projet indépendantiste. Le 17 février, l’élection du 17ème gouvernement produisait une majorité indépendantiste pour la première fois depuis 40 ans. Les deux groupes indépendantistes, UC-FLNKS d’un côté, UNI, de l’autre, comptent chacun trois membres dans ce nouveau gouvernement, les cinq autres membres étant répartis entre L’Avenir en confiance (quatre) et Calédonie ensemble (un).
Seulement voilà, le nouveau gouvernement ne peut entrer en fonction qu’une fois son président élu. Or, depuis un mois, les partis indépendantistes ne peuvent se mettre d’accord sur cette présidence, le conflit opposant l’indépendantiste historique Louis Mapou (UNI), originaire du Sud, à Samuel Hnepeune. Ce dernier venait de quitter la présidence du Médef pour entrer en politique aux côtés de l’UC, pensant peut-être œuvrer pour le redressement économique du pays après un accord sur l’usine du Sud.
Ces décisions intempestives ont deux conséquences notables. D’abord, le 16ème gouvernement reste en place jusqu’à nouvel ordre, mais avec des moyens restreints, puisque l’élection d’un nouveau gouvernement implique que l’ancien ne peut gérer que les affaires courantes. Non autorisé à proposer de nouvelles lois, c’est pieds et poings liés que le gouvernement de Thierry Santa gère la crise sanitaire qui vient d’éclater. Organisée sous les auspices du Haut-Commissaire de la République Laurent Prévost, l’élection du président du 17ème gouvernement peut théoriquement prendre plusieurs mois. Ce gouvernement ne peut démissionner pendant les 18 mois suivant son élection, ce qui signifie qu’il sera en place lors de l’élection présidentielle de 2022.

Recul sociétal et mise sous tutelle

Une autre régression ne doit pas passer inaperçue. Alors que seulement deux femmes siègent au sein du 16ème gouvernement, le nouveau n’en compte qu’une, la loyaliste Isabelle Champmoreau. Malgré son expérience politique avérée, elle occupe l’étrange position de « femme-jeton » dans un aréopage masculin. Pas de quoi pavoiser, donc, pour ce retour des indépendantistes au pouvoir. Lors du débat sur la loi pour la parité, il y a maintenant 20 ans, des voix locales s’étaient élevées pour que celle-ci ne soit pas appliquée au Caillou, où elle entra néanmoins en vigueur en 2004, bien qu’elle reste ostensiblement inappliquée. Le taux de violences faites aux femmes est 10 fois plus élevé en Nouvelle-Calédonie qu’en métropole (20 % contre 2 %), les féminicides s’agrégeant aux violences contre les enfants. L’assassinat le 3 janvier dernier d’une mère et de sa fille par le compagnon de celle-ci n’est qu’un exemple des drames familiaux dont la presse se fait l’écho régulièrement. Le projet politique de l’UNI insiste sur les valeurs coutumières, collectives et religieuses qui prévaudraient dans une Kanaky indépendante. Les femmes kanak et calédoniennes savent malheureusement ce que cela veut dire.
Dernière conséquence de l’impasse politique : le lundi 15 mars, le pays est passé sous tutelle de l’État. En effet, l’absence de budget pour 2021 implique la saisine de la Chambre des comptes territoriale par le Haut-Commissaire. Cette dernière fera des recommandations budgétaires basées sur l’exercice précédent. Le Haut-Commissaire rendra, dans les 20 jours, un budget exécutoire. Dans l’intérim, le budget mensuel équivaut à un douzième du budget 2020. « Quand l’État va adopter d’office ce budget, déclarait Thierry Santa à la presse locale, il n’est pas de sa responsabilité de créer de nouvelles recettes ou d’imaginer de nouvelles dépenses. […] Il faut vraiment un nouveau gouvernement, installé, pour voter une décision modificative du budget » et faire face aux dépenses causées par la crise actuelle. Voilà pour la marche vers l’autonomie.

L’échéance du 4 avril et la troisième consultation sur l’indépendance

Six mois après la seconde consultation référendaire prévue au titre de l’Accord de Nouméa de 1998, un tiers des membres du Congrès peut demander la tenue d’une troisième consultation, et les partis indépendantistes n’ont pas donné signe d’en démordre. Malgré l’échec du groupe de dialogue multipartite dit « Leprédour », initié par le ministre des Outre-mer lors de sa visite d’octobre dernier, ce dernier n’a cessé d’engager les parties dans la recherche d’un consensus visant à éviter la réalité d’un troisième vote en faveur du maintien dans la France, et de ses conséquences pour la paix civile. Un texte détaillé sur les implications du « oui » et du « non » n’a pas encore été livré par Sébastien Lecornu, le ministre des Outre-mer.
Il n’en reste pas moins que l’Accord de Nouméa arrive à son terme, et, qu’hormis un vote clair en faveur de l’indépendance, un autre accord devra être négocié pour tenir compte du rapport des forces. Le ministre a réitéré sa disposition à négocier un tel accord avec toutes les composantes politiques. Alors que la France s’est engagée à envoyer 10 000 doses de vaccins par semaine au gouvernement calédonien, l’on peut douter que les partis indépendantistes améliorent leur score de 47 % au dernier référendum. Car même si le vote a lieu en fin d’année, 2021 aura mis en lumière les grandes vulnérabilités d’un espace auquel ni son nickel, ni son lagon ne garantissent plus le bonheur.
Par Sandrine Teyssonneyre, à Nouméa

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A propos de l'auteur
Sandrine Teyssonneyre
Diplômée de la School of International and Public Affairs de Columbia University, Sandrine Teyssonneyre a 25 ans de carrière dans la finance, la diplomatie multilatérale, le conseil et l’enseignement des relations internationales. Entre autres livres, elle est l’auteur de "The United Nations and Business : A Partnership Recovered. Elle a conseillé des agences de l’ONU et des entreprises sur leur expansion pérenne dans les pays émergents et en développement.