Culture
Reportage

Chine-Ghana : une relation douce-amère sous la plume du caricaturiste Bright Ackwerh

Caricature de Bright Ackwerh, affichée lors de l'exposition "Infamous in China" à Accra, au Ghana, les 27 et 28 janvier 2021. (Copyright : Bright Ackwerh)
Caricature de Bright Ackwerh, affichée lors de l'exposition "Infamous in China" à Accra, au Ghana, les 27 et 28 janvier 2021. (Copyright : Bright Ackwerh)
Le Ghana est l’un des partenaires-clés des « Nouvelles Routes de la Soie », le projet pharaonique de la Chine. Depuis 2017, ce pays anglophone d’Afrique de l’Ouest tente de s’émanciper de l’aide économique du FMI, alors même que sa dépendance à l’égard de Pékin ne fait que s’aggraver. Le paradoxe n’a pas échappé à l’artiste ghanéen Bright Ackwerh qui croque, dans ses caricatures, un Xi Jinping avide et un Nana Akufo-Addo complaisant.
Bright Ackwerh est caricaturiste politique au Ghana, un pays où ceux qui pratique cet art se comptent sur les doigts d’une main. Le trentenaire, passionné de dessin depuis l’enfance, s’est formé dans les meilleurs établissements du pays : l’Académie d’Accra, puis l’Université de science et de technologie Kwame Nkrumah. C’est en 2012 qu’il choisit d’orienter ses œuvres vers le commentaire social, « pour offrir une approche légère et amusante à des histoires très compliquées, précise-t-il. La dissidence ici est souvent découragée, alors que notre pays est toujours présenté comme le bon élève des démocraties ouest-africaines. J’espère que l’effort conjoint des artistes et des intellectuels contribuera à repousser les limites de nos libertés. »
Le caricaturiste politique ghanéen Bright Ackwerh. (Copyright : Bright Ackwerh)
Le caricaturiste politique ghanéen Bright Ackwerh. (Copyright : Bright Ackwerh)
Les 27 et 28 janvier dernier, Bright Ackwerh a donné, dans une minuscule galerie d’Accra, une exposition intitulée « Infamous in China ». Pour des raisons de sécurité, le lieu n’avait pas été communiqué sur les réseaux sociaux : il fallait d’abord montrer patte blanche et écrire directement à l’artiste pour recevoir la localisation. « La menace du Covid est toujours présente, et je ne voulais pas encourager un rassemblement, se justifie-t-il. Et puis… Il n’était pas exclu non plus que des fonctionnaires ghanéens ou des diplomates chinois s’invitent à la fête. Mon travail m’a déjà valu quelques menaces. »
Un fil rouge traverse les œuvres exposées : Xi Jinping en faux sauveur de l’Afrique, prêtant d’une main pour mieux piller de l’autre. Il faut dire qu’au Ghana, les financements chinois sont substantiels. Sur la seule année 2019, les investissements directs des entreprises chinoises dans les industries ghanéennes ont atteint 27,76 millions de dollars, en particulier dans les secteurs des infrastructures, de l’agroalimentaire et des mines. Ces bonnes relations économiques ont un coût : le Ghana est devenu l’un des pays africains les plus endettés envers Pékin, au 9ème rang à l’échelle du continent. Sa dette chinoise s’élève à 3,4 milliards de dollars, plus de 6 % de son PIB.

Visite guidée

Caricature de Bright Ackwerh, affichée lors de l'exposition "Infamous in China" à Accra, au Ghana, les 27 et 28 janvier 2021. (Copyright : Bright Ackwerh)
Caricature de Bright Ackwerh, affichée lors de l'exposition "Infamous in China" à Accra, au Ghana, les 27 et 28 janvier 2021. (Copyright : Bright Ackwerh)
Ce premier tableau de Bright Ackwerh représente trois dirigeants ouest-africains attablés devant un plat traditionnel de la sous-région : le jollof, du riz sauté épicé. on reconnaît, de gauche à droite, le président du Sénégal Macky Sall, son homologue ghanéen Nana Akufo-Addo et le chef de l’État nigérian, Muhammadu Buhari. En arrière-plan, Xi Jinping profite de leur inattention pour s’enfuir, l’Afrique sous le bras.
« Ce tableau date de 2017, raconte Bright Ackwerh. À ce moment-là, il y avait un grand débat populaire en Afrique de l’Ouest pour savoir qui faisait le meilleur jollof. Personnellement, je trouve que ce débat n’a pas de sens : le plat a été inventé par l’ethnie wolof au Sénégal, et puis le Ghana et le Nigéria s’en sont emparés. Maintenant tout le monde croit en être à l’origine. Mais surtout, j’avais déjà l’impression que nous devions nous focaliser sur une question plus importante : la manière dont la Chine s’emparait de certaines des économies les plus cruciales du continent, notamment l’agroalimentaire. La plupart des ingrédients du jollof, qui est censé être un pilier de notre gastronomie, sont maintenant importés de Chine. Qu’est-ce que cela dit de notre sécurité alimentaire ? »
Caricature de Bright Ackwerh, affichée lors de l'exposition "Infamous in China" à Accra, au Ghana, les 27 et 28 janvier 2021. (Copyright : Bright Ackwerh)
Caricature de Bright Ackwerh, affichée lors de l'exposition "Infamous in China" à Accra, au Ghana, les 27 et 28 janvier 2021. (Copyright : Bright Ackwerh)
Sur ce deuxième tableau, 12 dirigeants africains dans une barque surchargée rament vers la Chine, dont Nana Akufo-Addo pointe le drapeau du doigt. « J’ai dessiné celui-ci en 2018, après le Forum sur la coopération sino-africaine de Pékin, précise Bright Ackwerh. J’avais alors été frappé de voir comment tous les chefs de gouvernement africains qui avaient été convoqués par la Chine ont répondu présents, même ceux qui n’avaient pas été vus dans leur propre pays depuis des mois… »
« La composition du dessin est une référence à un célèbre tableau américain, Washington traversant le Delaware, d’Emanuel Leutze [qui lui-même renvoie à la symbolique du passage du fleuve des enfers, le Styx, NDLR]. Dans les deux tableaux, les personnages traversent le fleuve ou l’océan en direction de ce qu’ils pensent être leur salut. Nana Akufo-Addo est le chef du groupe, il tient à la main un livre intitulé Ghana Beyond Aid [le slogan au cœur de son programme économique, qui défendait l’idée d’un Ghana affranchi de l’aide du FMI, NDLR], mais la direction qu’il indique aux autres est celle de la Chine. »
Caricature de Bright Ackwerh, affichée lors de l'exposition "Infamous in China" à Accra, au Ghana, les 27 et 28 janvier 2021. (Copyright : Bright Ackwerh)
Caricature de Bright Ackwerh, affichée lors de l'exposition "Infamous in China" à Accra, au Ghana, les 27 et 28 janvier 2021. (Copyright : Bright Ackwerh)
Ce troisième tableau représente un autre bateau, à la symbolique plus sombre : le Titanic, escorté par des porteurs de cercueil ghanéens qui étaient devenus un mème en 2020. En tête de proue, le chef de file de l’opposition John Mahama tient le président ghanéen Nana Akufo-Addo par la taille, comme Leonardo DiCaprio et Kate Winslet dans le film aux multiples Oscars. Derrière eux, dans l’eau, un autre mème : Leonardo DiCaprio ricanant, une scène issue cette fois de Django Unchained.
« J’ai utilisé la référence à Titanic car je trouvais que c’était une bonne analogie avec notre situation actuelle, explique Bright Ackwerh. Tout le monde a l’air de s’amuser, mais DiCaprio, qui a été sur ce bateau avant nous, sait comment ça va se finir. À vrai dire, je n’ai pas choisi DiCaprio seulement pour Titanic et pour le mème. C’est aussi et surtout un activiste du climat, qui a commenté le cas spécifique de la forêt d’Atewa en appelant le gouvernement ghanéen à abandonner son accord avec la Chine. [Ces terres riches en bauxite seront bientôt exploitées par la Chine, en échange de 2 milliards d’investissements chinois dans les infrastructures ghanéennes. Une future catastrophe sociale et écologique : 5 millions de personnes dépendent de l’eau d’Atewa, et la forêt abrite des dizaines d’espèces menacées, NDLR.] Les musiciens à l’arrière du bateau, ce sont les membres de l’orchestre du Titanic, qui n’ont pas cessé de jouer jusqu’à ce que le bateau coule. Mais ici, ils ont le visage des membres du gouvernement ghanéen : le vice-président, le ministre des Finances, celui des Terres et des Eaux… Tous n’ont pas arrêté de dire que l’accord sino-ghanéen sur la forêt d’Atewa était une bonne chose pour la croissance économique du Ghana. Cela m’attriste de voir que cette décision n’a été prise qu’en fonction de l’argent qu’elle allait rapporter, sans aucune considération pour le désastre écologique qui s’annonce »
Par Marine Jeannin, à Accra

Contexte

Les relations sino-ghanéennes ne sont pas neuves. En mai 1959, l’intellectuel afro-américain W.E.B. Du Bois (1868-1963), qui s’était installé dans ses dernières années au Ghana nouvellement indépendant, rencontrait à Pékin le président du parti communiste chinois Mao Zedong. Une visite abondamment reprise par la propagande d’État maoïste, qui avait même tourné un documentaire en anglais pour l’occasion. Quant à Kwame Nkrumah (1909-1972), grand leader panafricaniste et premier président de la République ghanéenne, il n’a jamais fait mystère de ses bonnes relations avec la Chine communiste, ni de l’influence du maoïsme sur sa propre doctrine politique. Une communauté chinoise s’est implantée dès les années 1940 dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest, espérant notamment faire fortune dans les mines d’or illégales, appelées « galamsey ». Une pratique qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours, en dépit d’une campagne d’expulsions lancée en 2018 par le Ghana contre ces chercheurs d’or illégaux.

M. J.

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A propos de l'auteur
Marine Jeannin
Journaliste basée à Accra (Ghana), Marine Jeannin est la correspondante de RFI, Le Monde, TV5 Monde, Géo et autres médias audiovisuelles et numériques francophones.