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Chine : Wang Yi en Europe ou l'opération séduction contrariée

Le président français Emmanuel Macron reçoit le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi à l'Élysée, à Paris le 28 août 2020. (Source : Chinadaily)
Le président français Emmanuel Macron reçoit le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi à l'Élysée, à Paris le 28 août 2020. (Source : Chinadaily)
Italie, Pays-Bas, France, Allemagne, Norvège… Dans le dessein d’extraire la deuxième économie mondiale – grippée par une inquiétante atonie – de l’impasse prolongée avec l’administration américaine et de réamorcer un chapitre post-Covid-19 plus en phase avec les ambitions globales de Pékin, le chef de la diplomatie chinoise Wang Yi a clôturé cet atypique mois d’août par un tour d’Europe en cinq étapes, matérialisant une offensive de charme aussi ambitieuse que risquée.
Très largement passé inaperçu auprès d’une opinion publique européenne davantage tournée vers ses préoccupations sanitaires et économiques immédiates, de Paris à Oslo, de Rome à Berlin, ce bref été indien européen du ministre chinois des Affaires ressemble tout bien pesé à un chemin de croix plutôt qu’à une escale continentale fructueuse et aboutie. S’il s’agissait pour la première démographie mondiale et à son diplomate en chef de capitaliser sur cette tournée estivale pour polir quelque peu son image auprès d’un auditoire européen dubitatif – dernièrement échaudé par la politique de la République populaire vis-à-vis de Hong Kong, de la question ouïghoure et de la place (congrue sinon minimale) allouée aux droits de l’homme – et replacer Pékin au cœur d’une dynamique plus européo-compatible, le bénéfice net de cette opération doit décevoir ses promoteurs…

« Pas d’ingérence dans les affaires intérieures chinoises »

*Reuters, 30 août. **Ministère des Affaires étrangères : Chine – Entretien de Jean-Yves Le Drian avec Wang Yi (30 août 2020). ***53 milliards d’euros d’échanges commerciaux bilatéraux en 2018 (31 milliards d’euros de déficit commercial pour la France avec la Chine en 2019). ****AFP, 26 août.
On ne saurait être plus clair, et moins original. lors de son escale parisienne le 30 août, devant un parterre de journalistes et d’officiels réunis le temps d’une conférence-débat organisée dans le prestigieux cadre parisien de l’Institut français des relations internationales (Ifri), l’élégant et austère émissaire de Pékin asséna notamment à son auditoire, au sujet des réserves exprimées par divers gouvernements européens, le postulat classique attendu : « S’agissant du Xinjiang et de Hong Kong, ceci relève des affaires intérieures de la Chine ; nous ne souhaitons pas que les autres pays s’ingèrent dans les affaires chinoises »*. Certes. Ce qui n’empêcha pas Wang Yi d’entendre de la voix de son homologue français Jean–Yves Le Drian, ce même jour, les préoccupations marquées de la patrie des droits de l’homme sur ces thématiques essentielles, lorsque le ministre évoqua notamment « les graves préoccupations de la France quant à la dégradation de la situation des droits de l’homme en Chine, en particulier à Hong Kong et au Xinjiang »**. Car on peut tout à la fois être partenaires stratégiques (depuis 2001), d’étroits partenaires commerciaux***, et à l’occasion accepter (de mauvaise grâce…) quelques remarques acerbes sans être injustifiées. « La Chine est tout à la fois un partenaire, un concurrent et un rival systématique »****, soulignait quelques jours plus tôt le ministre français des Affaires étrangères à l’Université d’été du patronat français (Medef).
*Où l’on compte notamment deux Français, dont un sénateur LREM. **Voir la présentation de cette structure sur son site Internet.
Si la brève halte parisienne de Wang Yi ne suscita ni emballement médiatique particulier ni curiosité chez les estivants, elle mobilisa toutefois divers acteurs bien décidés à exploiter la venue de l’émissaire pékinois dans la capitale française pour faire connaître désapprobation, critique et courroux : Hongkongais, représentants des minorités tibétaine et ouïghoure, défenseurs des droits de l’homme, mais également des élus européens (français notamment) regroupés au sein de la très active et engagée IPAC (Inter-Parliamentary Alliance on China), un « groupe international multipartite de parlementaires travaillant à la réforme de l’approche des pays démocratiques vis-à-vis de la Chine […], dirigé par un groupe de coprésidents*, hommes politiques de haut niveau issus d’un échantillon représentatif des principaux partis politiques du monde »**. Sans surprendre, dans la presse chinoise, les photos de cette réception particulière ont été moins nombreuses que celles montrant le ministre à l’Élysée en compagnie du président de la République.

L’Italie, un hôte « mieux » disposé

*Et premier pays membre du G7. **Nom officiel des « Nouvelles Routes de la Soie ». ***Le Point, 26 août
L’escale romaine du représentant de l’empire du Milieu s’annonçait a priori sous de meilleurs auspices. Première démocratie occidentale* à avoir rejoint en 2019 la BRI (Belt and Road Initiative**) chère à Pékin, l’Italie déroula le tapis rouge au ministre – le « pompier de Xi Jinping »*** – et recueillit les fruits comptables de cette réception sous la forme de la signature de deux nouveaux accords commerciaux (fourniture de gaz naturel, exportation de produits alimentaires vers le marché chinois).
L’hospitalité de la Ville éternelle et la prévenance des autorités italiennes ne dispensèrent par Wang Yi de profiter également d’un accueil d’un tout autre genre. La présence concomitante d’un médiatique défenseur des droits de l’homme hongkongais, Nathan Law, manifestant en compagnie de plusieurs dizaines de Ouïghours, de Tibétains, de ressortissants de Hong Kong et de parlementaires italiens membres de l’IPAC devant le ministère des Affaires étrangères, apporta une note dissonante à cette visite expresse qui laissa dans la presse italienne une empreinte plus budgétaire que politique, plus sonnante et trébuchante qu’autre chose.

Des escales fort animées

*Prix Nobel de la paix décerné en 2010 par l’institution norvégienne à Liu Xiaobo, militant chinois des droits de l’homme, universitaire et écrivain (décédé en 2017).
À Paris, à Rome le 25 août, puis La Haye le 26 et Oslo le 27*, et mais également à Berlin le 1er septembre, le représentant de Pékin porteur de messages solennels et de promesses de consolidation de la relation Chine-Europe (libre-échange, multilatéralisme, « concurrence loyale », etc.) a pu mesurer l’importance du décalage sur une batterie de thématiques sensibles, dont les droits de l’homme, entre les velléités chinoises et les pré-requis européens. Les propos du ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas nous éclairent à ce sujet : « La nouvelle loi sur la sécurité à Hong Kong était déjà un sujet majeur lors de notre dernière réunion, et vous savez, d’après vos visites dans d’autres capitales européennes, que nos inquiétudes quant aux répercussions de la loi sur la sécurité ne se sont pas encore apaisées. Nous voulons que le principe « un pays, deux systèmes » soit pleinement appliqué et que les droits garantis dans la loi fondamentale soient respectés. Au sein de l’UE, nous sommes d’accord pour dire que cela reste notre critère de référence pour l’évolution de la situation à Hong Kong. » Un message berlinois sinon pan-européen on ne peut plus éloquent et fort à propos. « L’Allemagne prend ses distances vis-à-vis de la Chine », titrait Les Échos dans son édition du 2 septembre.
*À noter, la venue le 30 août à Taïwan d’une imposante délégation tchèque forte de 90 personnes comprenant notamment le président du Sénat Milos Vystrcil. Un déplacement dénoncé par Pékin qui, courroucée, promit à Prague qu’elle « paierait cher » cette visite dans « l’île rebelle ».
À ces contrariétés comme autant de rebuffades politiques évidentes*, il s’agira de mentionner à nouveau la présence à chacune des étapes européennes de Wang Yi de ces opposants d’origine chinoise et européenne. Si leur nombre et niveau de mobilisation étaient assez modestes en comparaison d’autres actions passées similaires – comme le très chaotique passage de la flamme olympique chinoise à Paris au printemps 2008 -, ils n’en étaient pas moins les témoins concrets, vivants, du sino-scepticisme ambiant s’emparant peu à peu non pas des seuls opposants ou minorités chinoises, des défenseurs des droits de l’homme quelle que soit leur nationalité, mais d’une frange de plus en plus étirée, diversifiée et convaincue, de l’opinion publique européenne.
Ce glissement ne saurait se rétablir par la seule présence physique éclair miraculeuse d’un émissaire assénant sur son passage, à chaque étape de son périple, une feuille de route davantage pétrie de certitude que d’ouverture, faisant moins la part belle au dialogue qu’aux leçons. Un mode opératoire discutable, décalé, que l’on devine par avance rédhibitoire sur le Vieux Continent.
Par Olivier Guillard
A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre "De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015" (NUVIS, Paris, 2016). Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien, dont "Pakistan 2020 : sur la voie du développement... ou du délitement ?" (L'Harmattan, Paris, 2001), "Géopolitique de l'Inde : ambitions nouvelles" (PUF, Paris, 2016). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.