Société
Entretien

Frédéric Keck : "Il faut réguler les marchés aux animaux dans les villes chinoises, pas les interdire"

Deux riveraines aux abords du marché de Xinfadi à Pékin, le 13 juin 2020. (Source : Thaipbs)
Deux riveraines aux abords du marché de Xinfadi à Pékin, le 13 juin 2020. (Source : Thaipbs)
Le 12 juin dernier, la ville de Pékin annonçait la découverte d’un nouveau foyer de coronavirus autour de l’immense marché alimentaire de Xinfadi. Se déclarant sur le « pied de guerre », le gouvernement local a reconfiné 11 quartiers et déployé des moyens gigantesques pour remonter les chaînes de transmission. Les autorités l’assurent : « La situation est désormais sous contrôle. » L’anthropologue Frédéric Keck, spécialiste des crises sanitaires liées aux maladies animales, revient sur cet épisode mais aussi sur les enjeux d’images que représente cette pandémie pour la Chine. Il évoque aussi l’importance des « marchés humides », si décriés depuis le début de la crise.

Entretien

Frédéric Keck est anthropologue et historien de la philosophie, directeur de recherche au CNRS. Il est à la tête du Laboratoire d’anthropologie sociale. Ce spécialiste des crises sanitaires liées aux maladies animales a effectué de nombreuses recherches en Asie. Son dernier livre, Les sentinelles des pandémies : chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, vient de paraître aux éditions Zones sensibles.

Frederick Keck, directeur du Laboratoire d'anthropologie sociale à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Frederick Keck, directeur du Laboratoire d'anthropologie sociale à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Encore un foyer de contamination autour d’un marché, comme à Wuhan en décembre dernier. Pourquoi les marchés sont-ils des lieux de transmissions du virus?
Frédéric Keck : Depuis la crise du SRAS en 2003, on sait que les marchés sont des lieux d’infection, du fait de la grande densité de contacts inter-espèces, entre humains et animaux. Les gestes barrières sont aussi très difficiles à respecter, comme dans les abattoirs et les lieux de cueillette, où des foyers sont apparus. La transmission du virus peut aussi se faire par l’abattage sur place d’animaux vivants, comme cela se pratiquait sur le marché de Wuhan. Mais des études récentes semblent montrer que le SARS-CoV-2 circulait depuis plusieurs semaines hors de Wuhan, avant sa détection sur le marché. Il n’aurait pas émergé sur place, même si des doutes restent concevables sur l’échappée d’un virus de chauve-souris manipulé dans le laboratoire, situé à proximité. Le cluster de Pékin, lui, montre que le virus continue de circuler malgré les mesures très sévères mises en place par la ville, pour permettre notamment la tenue de l’Assemblée nationale populaire, fin-mai.
Constatez-vous un changement de communication chez les autorités chinoises par rapport à la genèse de la crise de Wuhan ?
Après le cluster de Wuhan, les autorités ont confiné la ville avec trois semaines de retard. Elles ont aussi annoncé l’interdiction de la consommation de pangolin, un animal sauvage dont le trafic est dénoncé depuis des années par les associations environnementales, même si la transmission du virus du pangolin à l’homme n’est pour le moment pas prouvée. En ce qui concerne le cluster de Xinfadi, les autorités ont d’abord laissé entendre que le virus était arrivé d’Europe par le biais d’un saumon norvégien, ce qui est peu probable. Ce nouveau foyer a en tout cas créé un sentiment de panique car ce marché au gros de 112 hectares fournit toute la ville en légumes.
Mais il y a une différence notable entre ces deux clusters. Dans le premier cas la tension était localisée entre les autorités de Wuhan et le gouvernement central chinois, à un moment où l’on avait peu d’informations sur la pandémie. Six mois plus tard, la tension se situe entre la Chine, l’Amérique et l’Europe, du fait de la propagation mondiale du SARS-CoV-2. En reconfinant une partie de Pékin pour une centaine de cas seulement, Xi Jinping veut montrer qu’il impose des mesures exemplaires contre ce virus, pour prendre le leadership sur la gouvernance de la pandémie. Mais cela risque de se retourner contre lui car ces mesures sont très coûteuses économiquement et socialement.
Grippe aviaire H5N1, SRAS, Covid-19…Pourquoi autant d’épidémies viennent-elles de Chine ?
La Chine du Sud est une zone chaude, humide, dense, avec un grande diversité d’espèces animales. Ce milieu ambiant se prête à la transmission des virus. En réalité, il y a tout autant de virus qui viennent d’Afrique centrale et d’Amérique du Sud, mais la Chine est une puissance économique, très connectée avec le reste du monde, ce qui facilite la circulation des virus.
Le "marché humide" de Tsing Yi à Hong Kong, en janvier 2017. (Source : Exploringlife, Wikimedia Commons)
Le "marché humide" de Tsing Yi à Hong Kong, en janvier 2017. (Source : Exploringlife, Wikimedia Commons)
Revenons aux marchés aux animaux, parfois appelés « marchés humides ». Ils sont pointés du doigt depuis le début de la pandémie, mais vous êtes opposés à leur fermeture…
L’interdiction des marchés aux animaux dans le centre des villes serait une mesure autoritaire qui conduirait à un déplacement de cette activité vers les périphéries, et sous forme illégale. On estime qu’entre 30 et 50 % de la consommation de viande en Chine vient de ces marchés, soit à travers la médecine traditionnelle qui repose sur la consommation d’animaux sauvages, soit à travers la consommation ordinaire de volailles ou de poissons. Ces produits sont appréciés pour leur « fraîcheur » lorsque les animaux sont achetés vivants. Cela s’explique par la méfiance des consommateurs chinois à l’égard de la sécurité et de la traçabilité de la viande vendue sous plastique et dans des les frigos des supermarchés. Les marchés aux animaux n’ont jamais été interdits dans d’autres territoires comme Singapour, Hong Kong et Taïwan. Les citoyens y sont attachés pour leur aspect traditionnel mais aussi parce qu’ils répondent à un besoin de consommation locale et « organique ». Ils sont par contre encadrés. Le terme « wet market » vient d’ailleurs de Singapour où le gouvernement oblige les marchands à nettoyer leur échoppe chaque jour, d’où le terme « wet » (humide en français). Cette technique a ensuite été adoptée à Hong Kong et Taïwan pour contrôler le risque de grippe aviaire.
Vous distinguez la « prévention » des pandémies et leur « préparation », point sur lequel l’Europe aurait du retard. Expliquez-nous.
La prévention des épidémies repose sur le calcul des risques de transmission d’une maladie connue sur un territoire donné. C’est le fondement des politiques de mutualisation des risques par l’État-providence. On va par exemple s’intéresser aux maladies favorisées par l’urbanisation, comme la tuberculose. La préparation consiste, elle, à imaginer une catastrophe à venir, comme si elle s’était déjà réalisée, afin d’en limiter les dégâts. Ce concept s’est développé à la fin de la guerre froide, avec l’émergence de maladies infectieuses, comme le Sida ou Ebola, considérées comme une menace pour la sécurité mondiale. L’administration américaine réalise à l’époque que la variole, dont l’humanité s’est débarrassée dans les années 1970 avec la vaccination, pourrait revenir à travers une attaque bioterroriste. Les autorités recommandent donc des exercices de simulation et le stockage des vaccins. Au même moment, des virologues australiens alertent les autorités sanitaires mondiales sur le risque d’émergence de la grippe aviaire depuis le sud de la Chine. Ils affirment qu’ils faut se préparer à une pandémie, en mettant en place des sentinelles au plus près des lieux d’émergence. À Hong Kong, par exemple, le gouvernement a imposé d’installer des poulets « témoins » dans les fermes, pour étudier une éventuelle présence virale. Cette nouvelle rationalité du risque s’est mise en place aux États-Unis et en Chine, mais l’Europe l’a en partie manquée. Elle est restée bloquée dans ses débats sur le principe de précaution des risques industriels dans la chaîne alimentaire, notamment lors de la crise de la vache folle.
Chaque pandémie révèle selon vous les relations entre les hommes et les animaux. Quel fût l’enseignement du virus de la grippe aviaire, sur lequel vous avez beaucoup travaillé ?
Le virus de grippe aviaire H5N1 est apparu à Hong Kong en 1997 avec une très forte létalité (70 %). Les experts américains et australiens se sont réunis dans la ville et ont recommandé le nettoyage des marchés, mais aussi l’abattage massif de volailles dans les fermes où le virus était dépisté. L’élevage de volailles de basse-cour a aussi été interdit. Ces décisions ont été perçues comme très violentes par les Hongkongais qui se rappelaient de leurs parents ou grand-parents élevant des poulets de basse-cour dans la province du Guangdong [en Chine continentale]. À l’époque, la directrice du département de la santé de Hong Kong s’appelait Margaret Chan. Elle a pris la direction de l’OMS en 2006 et recommandé d’étendre ces pratiques à l’échelle mondiale. La transmission possible de la grippe des oiseaux sauvages aux humains a également fait l’objet de mesures sévères dans les réserves naturelles. Les birdwatchers – une tradition britannique conservée par une association de plus de 1 800 membres – sont très mobilisés dans la surveillance des oiseaux, pour mesurer le risque de grippe aviaire autant que celui d’extinction d’espèce. Mon hypothèse est que la grippe aviaire a donné à Hong Kong l’occasion de se redéfinir de place économique et financière aux portes de la Chine, en sentinelle sanitaire alertant le reste du monde sur les menaces venues du continent chinois.
Et quel sera l’enseignement du Covid-19 ?
L’enjeu du Covid-19, à mes yeux, est que le gouvernement de Pékin a voulu remplacer Hong Kong par Wuhan dans cette fonction de surveillance des virus zoonotiques, comme il a voulu remplacer Hong Kong par Shenzhen pour la production industrielle, ou par Shanghai pour l’activité financière. Mais Hong Kong garde un atout pour jouer le rôle de sentinelle et de lanceur d’alerte : sa liberté d’expression et sa tradition naturaliste héritées du gouvernement colonial britannique.
Vous comptez faire prochainement une étude en Chine sur les marchés humides. Les autorités chinoises ont-elles facilement accédé à votre demande ?
J’ai en effet bénéficié d’un financement de l’Agence nationale de la recherche pour travailler pendant deux ans sur la régulation des marchés en Chine centrale. Nous allons commencer par la ville de Chengdu, où les autorités sanitaires ont contrôlé la transmission du SARS-CoV-2 de façon exemplaire, et où le commerce de rue est moins strictement encadré que dans les autres grandes villes du pays. Nous avons sur place un partenariat avec l’Université des Minorités du Sud-Ouest et espérons que les autorités travailleront avec nous. Nous interrogerons les fonctionnaires gérant les marchés, et les clients, sur les espèces animales vendues et les règles de sécurité adoptées. Nous irons ensuite à Chongqing, Wuhan, et nous mènerons des enquêtes en parallèle en Corée du Sud. Le contexte international rend cette recherche sensible et délicate, mais il peut aussi conduire les autorités sanitaires à vouloir afficher leur volonté de régulation.
Comment mieux observer la nature pour se préparer aux épidémies de demain ?
Les oiseaux sauvages sont décrits depuis les années 1970 comme le réservoir des virus de grippe. La circulation de ces virus est étudiée grâce à des banques virales distribuées dans les laboratoires du monde entier. Depuis la crise du SRAS, la même démarche est appliquée aux chauve-souris en Australie, en Malaisie, au Ghana, et les virologues chinois ont été très impliqués dans cette recherche. La construction à Wuhan d’un laboratoire de haute sécurité (P4) a permis de manipuler ces virus de chauve-souris très pathogènes pour l’homme. Mais la circulation des virus est aussi suivie de près chez les moustiques, qui se déplacent du Sud vers le Nord avec le réchauffement climatique en transmettant la dengue ou le virus du Nil occidental. L’idée centrale du paradigme des « maladies infectieuses émergentes », depuis les années 1970, est qu’il faut observer la nature là où les perturbations des écosystèmes par l’espèce humaine causent des franchissements de barrière d’espèce. Le fait marquant dans l’histoire des pandémies récentes est que la Chine est à la fois un lieu d’émergence virale et une puissance économique et politique émergente. Cela conduit son gouvernement à vouloir contrôler ces virus avant qu’ils ne deviennent pandémiques, ou à défaut, à imposer au reste du monde des mesures sanitaires exemplaires et coûteuses.
Propos recueillis par Baptiste Fallevoz
A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).