Economie

Comment le coronavirus détricote le "Made in Bangladesh"

La crise du coronavirus a provoqué le chômage d'un million de salariés du textile au Bangladesh. (Source : Quartz)
La crise du coronavirus a provoqué le chômage d'un million de salariés du textile au Bangladesh. (Source : Quartz)
Le Covid-19 a provoqué une crise sanitaire et un triple choc économique au Bangladesh. Le confinement a arrêté l’économie, les exportations d’habillement ont chuté, les remises des émigrés diminuent. Des millions de personnes retombent en dessous du seuil de pauvreté.
Le premier cas de Covid-19 a été identifié le 8 mars au Bangladesh. Peuplé de 164 millions d’habitants et avec une frontière avec la Chine, le pays aurait dû se préparer : entre mars et avril, 156 000 entrées de l’étranger ont été recensées, dont une partie en provenance de pays touchés par la pandémie. À la mi-mai, le Covid-19 a gagné les camps de réfugiés Rohingya au sud du Bangladesh et le 21 mai, le cyclone Amphan, à ce jour le plus puissant du XXIème siècle dans le golfe du Bengale, a accéléré la contagion. Toutefois, si de nombreuses incertitudes entourent le nombre de décès – officiellement 8 morts pour un million d’habitants – le Bangladesh a été abrité par sa démographie – l’âge médian est de 27 ans, l’espérance de vie de 72 ans.
*Bernard-Henri Lévy, Ce virus qui rend fou, Grasset, p.11.
Le gouvernement du Bangladesh a été victime du « virus qui rend fou » : « Alors qu’on y mourait de la dengue, du cholera, de la peste, et de virus inconnus, […] après quelques cas de Covid, il se sangle dans le confinement. »* Il a annoncé le 26 mars un mois et demi de vacances, la fermeture des bureaux et des restrictions sur le transport et la mobilité. En confinant les trois quarts de la population, le gouvernement a provoqué l’arrêt de travail de 13 millions de salariés. Les conséquences économiques ont été désastreuses pour ce pays pauvre qui s’est hissé à la seconde place mondial dans le prêt-à-porter.

L’intérêt réciproque avec la Corée du Sud

*S. Kalamudin, « Bangladesh lures the investors », in Far Eastern Economic Review, vol 106 N°147, novembre 1979, et S. Kalamudin, « Cement is a solid foundation », in Far Eastern Economic Review, vol 110 n°51, décembre 1980.
Lorsqu’il s’est séparé du Pakistan en 1971, le Bangladesh exportait seulement du jute et son principal défi était de créer des emplois. Un défi que la Corée du Sud avait surmonté en développant une industrie à haute intensité de main-d’œuvre. Cette expérience a intéressé les Bangladeshis. Et vice versa : les Sud-Coréens, qui redoutaient les conséquences de l’accord Multifibres (1975-2005), se sont intéressés au Bangladesh. Ils ont réagi à l’AMF en délocalisant dans des pays qui n’arrivaient pas à remplir les quotas d’exportation qui leur étaient accordés par cet accord. C’était le cas du Bangladesh. Daewoo, alors le premier exportateur sud-coréen d’habillement, a coopéré avec Quesh, une entreprise bangladaise, et construit la première usine de grande taille : initialement de 500 salariés, les effectifs atteignent 2 000 en 1980* alors que le secteur en employait 50 000.
L’exemple de Quesh s’est généralisé et le Bangladesh s’est spécialisé dans le bas de gamme pour de grandes enseignes. Ces exportations ont bénéficié de l’accord « tout sauf les armes » qui les a exemptés de droits de douane en Europe. Sur ce marché, le Bangladesh n’est plus très loin de la Chine tout en restant loin derrière sur le marché mondial (respectivement 7,7 % et 32 % en 2018). Le Bangladesh remonte la filière et son industrie textile fabrique une partie des fils (80 %) et tissus (35 %) utilisés par les exportateurs d’habillement.

Pris en tenaille

En 2013, l’accident du Rana Plazza – 1 127 victimes dans des ateliers de confection – a fait prendre conscience des conditions des ouvrières du textile. Le film Made in Bangladesh raconte l’histoire de la jeune ouvrière qui crée un syndicat. Au cours du film, l’héroïne confie que travailler dans l’habillement est un enfer, mais que pour les jeunes filles, la vie dans le village est un enfer dont il est plus difficile de sortir. Plusieurs études ont montré que l’essor de cette industrie a contribué à la baisse rapide de la fécondité au Bangladesh, dégringolant de 6,36 en 1980 à 2,06 en 2018.
Employant plus de 4 millions de salariés, le textile pour l’habillement est à l’origine de 12 % du PIB et assure 85 % des exportations. Le secteur a été gravement secoué par l’apparition du Covid-19. Redoutant que les commandes ne partent à la concurrence en Birmanie, au Cambodge et au Vietnam, les entreprises bangladaises ont obtenu de rouvrir les ateliers dès le 26 avril en dépit des craintes de propagation du virus. Or elles ont été prises en tenaille entre les retards de paiement des importateurs des articles made in Bangladesh et les demandes de paiement des fournisseurs de tissus. En outre, des acheteurs ont dénoncé les contrats d’achat d’articles qui étaient parfois en attente dans les ports. Les importations européennes d’articles fabriqués dans le pays ont chuté de 10 % entre janvier et mars – selon Stat -, et se sont écroulées en avril et mai. Au cours des onze premiers mois de l’année budgétaire (juillet à mai), les exportations totales du pays ont chuté de 18 %, de 37,7 milliards de dollars à 31 milliards.

La chute des transferts des migrants

Entre 1976 et 2019, neuf millions de Bangladais ont émigré à l’étranger. Ils étaient en moyenne 480 000 par an au cours des cinq dernières années. Ils travaillent au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est. Depuis l’apparition du Covid-19, les envois de fonds qui représentent la seconde ressource en devises (18 milliards de dollars, soit 6 % du PIB) ont diminué et la chute pourrait être de 20 % sur l’année.
La baisse de 2 % du PIB va faire passer plusieurs millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté, alors que 25 millions étaient passés au dessus depuis 2000 et qu’un quart reste en dessous. Les inégalités se creusent : les pauvres et les personnes vulnérables le deviennent toujours plus.
Par Jean-Raphaël Chaponnière

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).