Politique
Tribune

Corée, Birmanie, Afghanistan : incantations de paix et réalités

Manifestants d'étudiants pour la pays dans l'État birman Kachin, à Rangoun le 6 mai 2020. (Source : Asian Nikkei)
Manifestants d'étudiants pour la pays dans l'État birman Kachin, à Rangoun le 6 mai 2020. (Source : Asian Nikkei)
Longtemps impensable, le chemin menant à la paix entre les belligérants est rarement évoqué tant sa réalité a disparu depuis des décennies du champ du vécu, du connu. Est-il en train d’être exhumé, redécouvert, retravaillé dans la lointaine région Asie-Pacifique, cet espace instable et composite portant en définitive si mal son nom ? C’est la question posée dans cette tribune par le chercheur Olivier Guillard, qui compare la situation de la péninsule coréenne avec la Birmanie et l’Afghanistan.
En ce premier semestre d’une rare gravité, sinistré par une pandémie n’épargnant aucun continent ni aucune latitude, la Pax Asiatica serait-elle malgré tout en route, engagée, imminente ? Ces deux dernières années, les gesticulations tous azimuts de l’administration américaine en direction des théâtres de crise afghan et nord-coréen – pour des résultats discutables… – attestent en apparence d’une appétence unanime pour le retour de la paix. D’aucuns diront qu’elles témoignent du souhait de la Maison Blanche et de son impétueux locataire, en amont de la présidentielle du 3 novembre, de forcer le destin, la main des protagonistes et de se prévaloir, le moment venu, de ces bonnes intentions pacifiques.

Afghanistan : opaques négociations et combats intenses

*Auxquelles ne purent prendre part – un comble inouï ! – les autorités gouvernementales afghanes…
Du côté de Kaboul, le crépuscule printanier augure-t-il un été 2020 de paix ? Fin février, la conclusion heureuse (malgré sa confondante opacité…) des négociations* entre représentants de l’administration Trump et émissaires de l’insurrection radicale talibane, délocalisées pour l’occasion au Qatar, pouvait alors laisser cette impression positive. Pour peu naturellement que l’on minimise les conséquences de l’énième crise politique – les 36 millions d’Afghans, exsangues et éreintés par quatre décennies consécutives de drames divers, avaient-ils vraiment besoin de cela… – paralysant un trimestre plus tard le pouvoir et ajoutant plus encore au chaos intérieur. Et pour peu que l’on donne hardiment quelque chance de succès aux négociations inter-afghanes entre le gouvernement et les Talibans, a priori sur le point de commencer en ce début juin. Dans le même temps, le désengagement des (dernières) troupes américaines et otaniennes est – en toute hâte – mis en branle. L’intensité des combats entre les forces fondamentalistes talibanes et l’armée régulière ne connaît visiblement aucun répit.

Corées : après la détente, le retour de l’agressivité à Pyongyang

*Cf. organisation en Corée du Sud des Olympiades hivernales de Pyeongchang en février 2018 avec la participation des athlètes du Nord : les Jeux olympiques « de la paix », selon la formule consacrée de Séoul ; sommets intercoréens, etc. **The New York Times, 10 juin 2020
5 000 kilomètres plus à l’Est, les deux pièces opposées de l’atypique puzzle coréen peinent en cette veille estivale à (ré)insuffler quelque élan nouveau – pourtant bien nécessaire…- à la détente intercoréenne* engagée deux ans plus tôt. Entre Pyongyang et Séoul, à l’initiative du premier (comme souvent…), le ton est brusquement monté tout récemment, l’austère dictature du Nord déclarant le 10 juin traiter désormais le voisin du Sud « comme un ennemi », coupant dans la foulée de ce propos belliqueux toutes communications avec la patiente administration Moon Jae-in**. Seize mois après le fort décevant sommet de Hanoï des 27 et 28 février 2019, et nonobstant son assurance et son aplomb, sa relation personnelle selon lui excellente avec Kim Jong-un, le chef de l’exécutif américain semble lui aussi bien loin de parapher, à quelques jours de l’arrivée de l’été, un quelconque traité de paix avec son « homologue » de Pyongyang. Début juin, décidément très en verve, la propagande nord-coréenne s’est montrée très fâchée contre Washington, décrivant les États-Unis comme une puissance sur le déclin, sur le point d’être « éclipsée » par la Chine.
La reprise au premier trimestre 2020 des tirs de missiles balistiques nord-coréens (fussent-ils de courte portée…) et le retour progressif d’une logorrhée agressive, désagréable à l’endroit de la Maison Bleue (la présidence sud-coréenne), ne façonnaient déjà pas précisément un terreau fertile aux velléités de paix. Du reste, en habile stratège, le pouvoir nord-coréen ne semble plus guère pressé de dialoguer avec la Maison blanche. Du moins, aussi longtemps que l’identité de son locataire 2021-2025 demeure incertaine.

Birmanie :

*Dans les États Kachin, Shan, Mon et Karen notamment ; en Arakan également. **Après un demi-siècle de gestion militaire directe (1962-2011) et sans concession aucune pour les aspirations démocratiques populaires. ***Agrégeant le gouvernement civil (Ligue Nationale pour la Démocratie, LND, d’Aung San Suu Kyi), l’armée et les représentants d’une kyrielle hétérogène de groupes ethniques armés, en plus ou moins bons termes avec les généraux.
En ce mois de juin décidément bien sombre pour l’Asie (et le reste du monde), la fragile Birmanie post-junte semble pareillement à des lieues de (re)découvrir le bénéfice d’un environnement national pacifié. Une perspective pourtant ardemment souhaitée par les 55 millions de Birmans, notamment les minorités ethniques, qui représentent un tiers de la population totale. Elles croisent encore le fer avec l’omnipotente tatmadaw , l’armée régulière, en divers points du territoire*. Engagé voilà près d’une décennie, alors que la junte militaire opérait d’elle-même un léger retrait (au moins de forme…) de la scène politique**, le tortueux, l’interminable processus de paix*** se morfond aujourd’hui dans une impasse navrante faisant le jeu des généraux, moins pressés de trouver les justes termes d’un accord avec les parties adverses que de prolonger les hostilités, et dans le même temps, d’exposer aux yeux de tous le gouvernement civil aux limites manifestes de son autorité. D’ici les élections générales de novembre 2020, où le bilan au pouvoir de la première administration « démocratique » d’Aung San Suu Kyi sera passé au crible des urnes, la plupart des observateurs n’anticipent guère d’avancées majeures dans des négociations de paix plus proches du coma profond que de la conclusion. Qui sait du reste de quel étonnant résultat pourrait accoucher ce scrutin automnal ?
En somme, en ce très délicat premier semestre 2020 accaparé tout entier par un défi épidémiologique d’une ampleur planétaire inouïe, il est hélas à craindre que les très optimistes incantations de paix multipliées (quand elles ne sont pas vulgairement tweetées…) du côté de Washington ne se heurtent in fine, de Kaboul à Séoul en passant par Pyongyang et Naypyidaw, à une réalité moins prosaïque, plus grave. Soit la poursuite prévisible des hostilités en Afghanistan et en Birmanie, soit à des désaccords rédhibitoires entre les parties (Pyongyang–Séoul et Corée du Nord–États-Unis). Une perspective dont se satisferont suffisamment d’acteurs centraux – talibans afghans, régime nord-coréen, généraux birmans – pour prolonger cette trame déplaisante a minima jusqu’au crépuscule de cette éprouvante année.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre "De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015" (NUVIS, Paris, 2016). Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien, dont "Pakistan 2020 : sur la voie du développement... ou du délitement ?" (L'Harmattan, Paris, 2001), "Géopolitique de l'Inde : ambitions nouvelles" (PUF, Paris, 2016). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.