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Analyse

Afghanistan : un processus de paix enfin possible ?

Des soldats afghans surveillent des Talibans. (Source : wikimedia commons)
Des soldats afghans surveillent des Talibans. (Source : wikimedia commons)
Le 29 février, un événement, jugé encore improbable il y a peu, a eu lieu : un « accord de paix » a été signé entre les États-Unis et les Talibans. La paix en Afghanistan est-elle enfin possible ?

Un dialogue entre Talibans et Américains controversé, mais inévitable

Certains rejettent catégoriquement l’idée d’un dialogue entre Américains et Talibans. Pourtant, l’administration Trump n’avait pas le choix.
En Afghanistan, les Talibans ne sont pas des étrangers. Ils n’existent pas uniquement grâce à une aide étrangère. Ils sont Afghans, en majorité pachtounes, et représentent une vision « islamo-nationaliste » et conservatrice dans laquelle se retrouve une partie de la société, surtout en milieu rural. Il existe un autre Afghanistan, celui des grandes villes : urbain, jeune, éduqué, tourné vers le reste du monde. Mais il suffit d’aller écouter certains prêches à Kaboul, ou de parler à des forces pourtant considérées comme anti-Talibans dans la capitale, pour retrouver une vision des droits humains qui n’est pas sans rappeler celle des Talibans… Une des erreurs des Occidentaux est d’ailleurs d’avoir pris l’Afghanistan des grandes villes pour le seul existant.
La deuxième erreur des Américains a été de négliger la reconstruction du pays après la défaite militaire des Talibans. Autres erreurs graves de la part de Washington : avoir mené des frappes aériennes qui ont tué de nombreux civils et toléré la mauvaise gouvernance de Kaboul. Cela explique, en partie, comment les Talibans ont pu résister et même diffuser leur influence sur 70 % du territoire.
En résumé, grâce à la faiblesse et aux erreurs de leurs ennemis, les Talibans, cette résistance armée au pouvoir légal afghan, étaient trop forts et trop ancrés dans le pays pour être éliminés par la force. Le dialogue politique entre Américains et Talibans était donc incontournable.
Les arguments principaux de Donald Trump pour défendre l’idée d’un dialogue avec les Talibans peuvent par ailleurs plaire autant à sa base électorale qu’à tous les partisans du réalisme et du pragmatisme en relations internationales. « Nous [les Américains] ne pouvons pas rester là-bas pour les vingt prochaines années. Nous avons été là-bas pendant vingt ans et nous avons protégé le pays mais (…) finalement, ils vont devoir se protéger eux-mêmes », explique le président américain. C’est, somme toute, la position logique d’une grande puissance qui a ses propres priorités géopolitiques, et pour laquelle le dossier afghan n’est plus prioritaire depuis bien longtemps.

Comprendre l’accord entre Américains et Talibans

Cet accord est le fruit d’un dialogue entre deux acteurs : les Américains et les Talibans, soit les deux principales forces qui se font la guerre en Afghanistan. L’OTAN, comme le gouvernement local afghan ne sont pas directement associés.
Dans les négociations, les Talibans sont assez forts pour réclamer diplomatiquement la reconnaissance de « l’Émirat islamique d’Afghanistan », titre qu’ils se donnent mais qui n’est pas reconnu par les États-Unis. Washington refuse cette reconnaissance et insiste sur le fait qu’il dialogue avec un groupe non étatique et pas avec un régime qui serait légitimé par cet accord. Dans un communiqué commun avec les Russes, les Américains ont par ailleurs affirmé que les deux grandes puissances n’accepteraient pas de voir ressusciter « l’Émirat islamique d’Afghanistan ». L’Iran, le Pakistan et la Chine sont également alignés sur cette position.
Pendant ces dernières négociations, on a retrouvé les grands piliers d’un précédent dialogue avorté il y a quelques mois. Parmi eux, l’assurance que le sol afghan ne sera utilisé « par aucun groupe ou individu contre les intérêts des États-Unis et de leurs alliés » ; l’assurance d’un retrait progressif des troupes étrangères ; et un dialogue inter-afghan. Concrètement, les Américains s’engagent à retirer toutes leurs forces militaires d’Afghanistan d’ici quatorze mois. Ils annoncent également que d’ici 135 jours, ils se seront retirés de cinq bases militaires, et auront réduit leur présence militaire de 13 000 à 8 600 hommes. Un échange de prisonniers devrait être effectué, un geste de bonne volonté entre Kaboul et les rebelles destiné à aider au dialogue inter-afghan. 5 000 Talibans, et 1 000 personnes prisonnières de la rébellion, devraient être libérés.
Les Américains ne demandent pas l’interdiction du territoire afghan à tous les djihadistes transnationaux au sens large. Si demain des djihadistes se concentrant sur la lutte contre la Russie ou la Chine se trouvent en Afghanistan, cela ne violera en rien l’accord du 29 février. De la Realpolitik pur jus. Au niveau régional, malgré la rhétorique de la « guerre contre le terrorisme », il n’y a pas de « front commun » contre le djihadisme. Pour cause, le terrorisme transnational n’est pas une menace pour toute la communauté internationale de façon égale : c’est la logique de Ben Laden qui a poussé à une vision fondamentalement anti-américaine. D’autres acteurs avaient comme ennemi prioritaire la Russie. Et dans l’environnement géopolitique afghan, les acteurs transnationaux risquent d’être plus intéressés à l’avenir par la lutte contre l’Iran, la Russie, voire la Chine, que directement contre les Américains.
En revanche, l’accord du 29 février ne dit mot sur une fin pure et simple des hostilités. Il est clair que les militaires américains s’attendaient à un retour de la violence entre les forces légalistes afghanes et les Talibans après le cessez-le-feu demandé. Il est naturel, dans une guerre entre un État et une rébellion forte, même dans une période de négociations, que le premier frappe durement la seconde et que cette dernière tente de faire de même pour obtenir un maximum de concessions. Bien entendu, dans le meilleur des cas, avec le dialogue inter-afghan lancé, on pourrait s’attendre à une réduction progressive de la violence.

Le processus de paix est-il condamné à échouer ?

Peut-on vraiment considérer le 29 février comme le début d’un processus de paix solide ? Rien n’est moins sûr. Les résistances à l’intérieur des États-Unis contre tout dialogue avec les Talibans sont toujours présentes, notamment au sein des Républicains. Trump joue idéologiquement contre son camp, y compris avec les acteurs politiques plus à droite, car il suit, selon eux, la logique d’Obama face aux Iraniens. Il cherche un compromis, comme dans toute négociation, plutôt que de tenter d’imposer un point de vue par la force. Le faucon John Bolton, proche des néoconservateurs et ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, est allé jusqu’à accuser son ancien employeur de donner une légitimité aux Talibans. Sur ce dossier, l’administration Trump va se retrouver attaquée par tous ceux qui considèrent la notion de négociations avec un ancien ennemi comme inacceptable. Une accusation de tiédeur qui pourrait être potentiellement dangereuse en période électorale.
L’échec de l’accord pourrait également venir des forces au pouvoir à Kaboul. Ces dernières ont une part de responsabilité dans la situation actuelle sur le champ de bataille et elles n’ont pas hésité, par le passé, à s’opposer aux efforts de dialogues américains avec les Talibans. Aujourd’hui, le camp des forces anti-Talibans est très divisé. Ashraf Ghani et Abdullah Abdullah se considèrent tous les deux vainqueurs des dernières élections présidentielles. Si le premier a le soutien des Américains, il est clair qu’un processus inter-afghan ne pourra pas être mené à bien sans Abdullah. Ashraf Ghani a par exemple résisté sur la question de l’échange de prisonniers. Le porte-parole des Talibans, Zabihullah Mujahid, face à cette résistance difficilement justifiable, a pu rappeler l’accord, et faire savoir que sans la libération des 5 000 prisonniers, l’accord de paix devenait de fait caduc. Si Ashraf Ghani est ensuite revenu à une position plus pragmatique, l’instabilité du côté de Kaboul pourrait vite, à terme, être fatale pour un processus de paix.
Enfin, les Talibans eux-mêmes pourraient saboter une évolution sérieuse vers un processus de paix inter-afghan. Pour certains chefs militaires, le chaos actuel apparaît plus intéressant, politiquement et financièrement, que le processus de paix. Par ailleurs, certains membres importants des Talibans semblent se laisser aller au péché d’orgueil et penser que le dialogue va forcément leur permettre de s’imposer. On constate dans un commentaire récent des Talibans qu’une partie d’entre eux considère que leur leader, le mollah Haibatullah Akhundzada, en tant que successeur du mollah Omar, est le seul leader légal de l’État afghan. Un message relativement clair : les forces plus radicales, pas forcément alignées sur les pragmatiques qui ont signé l’accord avec les Américains, restent assez importantes, et mettent en avant une vision de l’avenir proche qui risque de vite entrer en conflit avec l’idée d’un réel processus de paix.
L’accord de février 2020 n’assure donc pas la paix à l’Afghanistan. Cela reste, malgré tout, un pas dans la seule bonne direction, celle qui pourrait ramener la paix dans la vie quotidienne des Afghans. Après quarante ans de guerres et de destruction, une telle évolution, même si elle peut paraître limitée, est déjà source d’espoir.
Par Didier Chaudet
A propos de l'auteur
Didier Chaudet
Didier Chaudet est un consultant indépendant, spécialisé sur les questions géopolitiques et sécuritaires en Asie du Sud-Ouest (Iran, Pakistan, Afghanistan) et en Asie Centrale post-soviétique. Il est également le Directeur de la publication du CAPE, chercheur non résident à l’IPRI, l’un des principaux think tanks pakistanais, et attaché scientifique de l’IFEAC (Institut français d’études sur l’Asie centrale). Il intervient régulièrement dans les médias français (France Culture, Huffington Post, Radio Vatican, Réforme, entre autres). D’octobre 2013 à début 2015, il a vécu en Iran, en Afghanistan, et au Pakistan, où il a été chercheur invité par plusieurs think tanks locaux. Auparavant, il a été chercheur à l’ISAS (Institute for South Asian Studies – National University of Singapore) en charge de l’analyse sur le Pakistan et l’Afghanistan, enseignant à Sciences Po (Collègue universitaire), chercheur à l’IFRI (en charge de l’Asie Centrale). Pour Asialyst, il suit principalement les évolutions sécuritaires et géopolitiques de l’Asie Centrale, de l’Afghanistan, et du Pakistan.