Economie
Analyse

Pékin sous pression de Washington : Luckin Coffee radié des bourses américaines

Un an après son introduction au Nasdaq à New York, la firme chinoise Luckin Coffee, qui se posait en rival de Starbucks, va être radiée de la bourse par le régulateur américain. (Source : Caixinglobal) The giant video screen on the Nasdaq stock exchange in Times Square in New York is decorated for the debut of the Luckin Coffee initial public offering on Friday, May 17, 2019. The Chinese chain of coffee shops, colloquially described as the Chinese Starbucks, was founded in 2017 with nine stores and two years later has 2,370 locations. (ÂPhoto by Richard B. Levine)
Un an après son introduction au Nasdaq à New York, la firme chinoise Luckin Coffee, qui se posait en rival de Starbucks, va être radiée de la bourse par le régulateur américain. (Source : Caixinglobal) The giant video screen on the Nasdaq stock exchange in Times Square in New York is decorated for the debut of the Luckin Coffee initial public offering on Friday, May 17, 2019. The Chinese chain of coffee shops, colloquially described as the Chinese Starbucks, was founded in 2017 with nine stores and two years later has 2,370 locations. (ÂPhoto by Richard B. Levine)
Le 20 mai dernier, à la veille de l’ouverture des « deux assemblées », le Sénat américain a adopté le Holding Foreign Companies Accountable Act (S.945). Cette loi donne aux organismes américains de réglementation, notamment la Commission américaine des opérations boursières (SEC) et l’organisme de supervision de la comptabilité des sociétés cotées en bourse (PCAOB), le le pouvoir d’auditer, de sanctionner ou de simplement radier des sociétés étrangères cotées en bourse aux États-Unis. L’adoption de cette loi, en préparation depuis un moment déjà, n’a rien de surprenant. Pourquoi a-t-elle été votée la semaine dernière ? L’élément déclencheur est fort probablement le cas de Luckin Coffee, de ses fraudes comptables et de ses chiffres de ventes fabriqués, révélés lors d’une enquête récente. Même si la firme chinoise ait tenté de faire la paix avec les autorités américaines et chinoises, le NASDAQ a annoncé le 19 mai la radiation du titre de Luckin de la bourse.
Bien que cette loi s’applique à toutes les juridictions étrangères, ses articles supplémentaires indiquent bien qu’elle cible particulièrement les sociétés chinoises cotées aux bourses américaines. Selon les points 4 et 5 des informations supplémentaires de la loi, le nom de chaque membre du Parti communiste siégeant au conseil d’administration de la société émettrice d’actions ou siégeant dans l’entité qui gère les opérations de l’entité émettrice devra être divulgué ; même exigence de transparence si les les statuts de la société émettrice contiennent une charte du Pari communiste.

Bien que la rhétorique anti-Chine ait récemment atteint une ampleur inédite aux États-Unis, la loi elle-même n’est pas injuste dans la mesure où les compagnies étrangères ne sont pas autorisées à s’inscrire en bourse en Chine.
Cette loi vise avant tout à soumettre les compagnies chinoises aux mêmes règles que les sociétés américaines, notamment en matière de transparence comptable. De plus, comme les sociétés chinoises utilisent en général des firmes comptables qui respectent les règles du jeu – ce qui revient à tenir deux livres comptables -, leur comptabilité ne manque pas d’opacité au bout du compte.
Dans ces conditions, la nouvelle loi donne deux missions à la commission des opérations boursières. La première est d’identifier chaque émetteur d’action qui utilise un cabinet d’experts-comptables ou un bureau situé dans une juridiction étrangère pour réaliser son audit financier, en particulier si l’organisme américain de supervision (PCAOB) ne peut pas enquêter à cause d’une autorité administrative dans ladite juridiction étrangère. Deuxième mission de la SEC : exiger que chaque émetteur assujetti lui prouve qu’il n’est pas détenu ou contrôlé par une entité gouvernementale située dans une juridiction étrangère.
Malgré ces exigences supplémentaire de transparence, comment cette loi sera-t-elle mise en place ? Compte tenu des sentiments anti-chinois de plus en plus généralisés aux États-Unis à l’approche de la présidentielle de novembre, il y a fort à parier que les régulateurs et les politiciens américains seront plus que motivés à prendre cette loi au pied de la lettre. Pour l’instant, les noms d’Alibaba et de Baidu ont été annoncés comme cibles potentielles et prioritaires de cette loi. Mais dans la mesure où toutes les grandes sociétés chinoises, suffisamment imposantes pour devenir publiques, possèdent des cellules du Parti communiste, le sujet risque de devenir rapide très sérieux. Aucune entreprise chinoise cotée aux États-Unis ne pourra y échapper. Plus encore, il sera difficile pour ces compagnies de convaincre les régulateurs américains qu’elles peuvent fonctionner sans être influencées par le Parti.

Quelle solution de repli : Londres, Hong Kong ou Singapour ?

Si cette législation est appliquée jusqu’à sa conclusion naturelle, les entreprises chinoises ne seront effectivement plus en mesure d’enter en bourse aux États-Unis. Ce qui les priverait de l’une des voies les plus royales pour lever des fonds, en particulier en dollars américains. Les sociétés chinoises désireuses d’être cotées à l’étranger n’auraient plus qu’à se rabattre sur Hong Kong, Londres et Singapour.
Choisir Londres serait prendre le chemin le plus périlleux. Nul n’ignore que le Royaume-Uni possède une réglementation similaire à celle des États-Unis. Il ne serait pas surprenant que les Britanniques emboîtent le pas des Américains dans le sillon de leur nouveau projet de loi, d’autant plus que le gouvernement de Boris Johnson prévoit de renforcer ses liens avec les États-Unis durant la période post-Brexit. Les sociétés chinoises pourraient certes se réinscrire à Shanghai pour ensuite utiliser le programme Shanghai-London stock Connect pour retenter leur chance sur les marchés londoniens. Mais la montagne d’obstacles à surmonter en matière de régulation est simplement trop lourde. La « bataille » se jouera donc entre Hong Kong et Singapour.
Jusqu’à tout récemment, Hong Kong était la meilleure option pour les compagnies chinoises. Mais avec l’entrée en vigueur prochaine de la nouvelle loi sur la sécurité nationale, sans passer par un vote à Hong Kong, l’environnement économique de l’ancienne colonie britannique risque grandement se détériorer. Le 22 mai, l’indice boursier de Hong Kong, le Hang Seng, a chuté de 5,6 %, sa plus forte baisse depuis juillet 2015. L’économie hongkongaise, déjà très affectée par les manifestations de 2019 et les conséquences de la pandémie, subira de nouveau un coup important dans les semaines à venir, dès lors que le projet de loi a été adopté ce 28 mai. Non seulement cette loi suscite déjà encore plus de manifestations dans la région administrative spéciale, mais il est aussi probable que les capitaux étrangers commenceront à sortir de Hong Kong vers d’autres juridictions, comme le Japon et Singapour. Ce faisant, l’instauration de cette loi rendra Hong Kong également moins attrayante pour les compagnies chinoises. En effet, si la cité perd son statut de « centre financier » de la région Asie-Pacifique, être coté à Hong Kong ne servira pas à grand-chose pour les compagnies chinoises.
Quid de Singapour ? La cité-État a malheureusement aussi ses inconvénients. D’abord, la réglementation n’est pas aussi mature qu’à Hong Kong, et la ville est plus connue comme une plaque tournante du commerce des marchandises que comme un centre financier à proprement parler. Singapour est bien entendu en compétition avec Hong Kong depuis de nombreuses années en matière d’introductions boursières. Et avec une potentielle fuite de capitaux, la cité-État pourrait gagner gros. Mais il les incertitudes pèsent trop lourd sur Hong Kong, comme sur Pékin d’ailleurs : le gouvernement chinois pourrait inciter ses compagnies à se réinscrire à Shanghai ou Shenzhen. Cependant, tant que les autorités de Pékin ne trouveront pas de solution pour que les compagnies cotées en bourse en Chine puissent lever facilement des fonds en dollars américains, les places financières du continent auront bien du mal à attirer les sociétés chinoises.
La concomitance de plusieurs évènements ces derniers mois a conduit à la situation actuelle : les cartes se trouvent maintenant dans les mains des Américains. Si la Chine est au pied du mur, c’est qu’elle s’est mise elle-même dans cette situation. Et s’il veut éviter une crise majeur, le Parti-État devra repenser sa stratégie globale, en plus de s’attaquer à une pléthore de problèmes systémiques et à la montée en flèche des sentiments anti-Chine un peu partout dans le monde occidental.
Par Alex Payette
A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.