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Entretien

Coronavirus : quand le déconfinement en Chine rime avec retour en France

Marianne Daquet, directrice de l'école d'art "Atelier" à Pékin, avec l'un de ses élèves, Yuan Bao. (Crédit : Marianne Daquet)
Marianne Daquet, directrice de l'école d'art "Atelier" à Pékin, avec l'un de ses élèves, Yuan Bao. (Crédit : Marianne Daquet)
Le 8 avril dernier, la Chine autorisait le déconfinement de Wuhan, premier foyer officiel de la pandémie du coronavirus. Un déconfinement après onze très longues semaines de fermeture, même si une partie de l’activité avait déjà repris. Pour autant, le retour à la vie d’avant est encore loin. C’est le cas aussi à Pékin où les résidents ne peuvent pas encore circuler librement hors de la municipalité. Comment les expatriés vivent-ils cette sortie de crise ? Parmi les entrepreneurs français établis de longue date dans la capitale, ils sont nombreux à devoir tout remettre à plat. C’est le cas de Marianne Daquet, directrice d’une école d’art, « Atelier ». Elle raconte à Asialyst en quoi cette terrible crise sanitaire a provoqué sa rupture avec la Chine et son prochain retour en France après 14 années d’expatriation.

Entretien

L’école d’art de Marianne Daquet, a un peu commencé « de bric et de broc », montée pour la communauté expatriée du voisinage dans l’appartement en dessous de chez elle. Huit ans plus tard, cette Française de 42 ans, diplômée des Beaux-Arts de Nîmes, était devenue une référence dans l’éducation artistique en Chine. Avant sa fermeture forcée fin janvier à cause du coronavirus, son école « Atelier » possédait deux sites à Pékin. Elle employait 11 professeurs à temps plein pour un total de 800 élèves par an. Diverses propositions étaient à l’étude pour ouvrir des annexes dans le pays. L’année s’annonçait comme « celle du bonheur ». Mais après 13 semaines de confinement et une entreprise désormais à terre, celle qui n’envisageait surtout pas un retour en France après 14 années d’expatriation en Chine, a décidé de rentrer sans savoir de quoi demain serait fait. Mais elle l’a toujours enseigné : du vide naît la créativité.

Votre vie a connu de grands bouleversements ces dernières semaines…
Marianne Daquet : En treize semaines ici avec ma famille, je suis passée d’une existence extrêmement paisible, où pour la première fois de ma vie en Chine, j’étais à peu près équilibrée financièrement, où tout se passait bien – j’étais enceinte d’un troisième enfant – à un coup d’arrêt total ! Nous avons pris la décision de rentrer en France cette semaine. C’est bouleversant et en même temps, cela ouvre un nouveau pan d’espoir. J’ai envie de revenir vers quelque chose que je connais parce que tout ce que nous venons de vivre a été extrêmement violent. Je ne me sens pas la force de repartir quelque part et de tout recommencer.
Que s’est-il passé pour vous et votre école d’art depuis l’apparition du virus à Wuhan ?
Fin janvier, j’ai dû fermer « Atelier » suite à une ordonnance du gouvernement chinois demandant à tous les centres d’éducation et aux écoles de fermer leurs portes. Au début, comme je n’avais pas reçu de consignes personnelles, je pensais qu’on pourrait continuer à faire des mini-workshops avec peu d’élèves. Mais des parents ont menacé de me dénoncer. On avait un camp de vacances qui commençait le lundi. Le mercredi, je n’avais plus d’élèves. Alors que normalement, sur mes deux espaces, c’était plein ! Entre l’annonce d’une maladie, celle de la fermeture des écoles et la menace : « On va vous dénoncer si vous restez ouvert », se sont déroulés huit jours ! Cela a été extrêmement rapide.
Une entreprise que l’on porte à bout de bras pendant huit ans, qui s’effondre en huit jours…
J’étais complètement sonnée et, en même temps, totalement impuissante. Ce qui était violent, c’est qu’on n’avait pas de date. Les écoles chinoises devaient rouvrir le 17 février pour la fin du Nouvel an chinois. Au début, tout le monde se disait : « On verra si on rouvre mi-février. » Après, c’est devenu : « On verra si on rouvre fin mars. » Puis, à un moment donné, on s’est dit : « On ne rouvrira pas. » Je savais qu’on ne tiendrait pas le coup. Mon propriétaire n’a pas voulu nous réduire le loyer de l’école. Je ne pouvais pas garder les salaires. Je n’avais pas assez de trésorerie. J’ai donc payé tout mon staff fin janvier, puis je l’ai passé en free-lance. Tout le monde croyait qu’on finirait par rouvrir et s’en sortir, mais là, ça fait trois mois, et il n’y a toujours pas de date de réouverture possible. Et puis, maintenant que j’ai perdu mon lieu et mes salariés, je n’ai plus envie de rouvrir. Tu construis quelque chose qui est balayé, tu ne vas pas refaire la même chose juste après !
C’est une école où vous aviez pourtant mis sur pied une pédagogie particulière…
Je me sentais investie d’une mission pour ouvrir à la créativité. Dans les cours, de manière générale, les Chinois visent la technique et le résultat. Dans nos cours, outre un espace dédié à l’histoire de l’art, on poussait les enfants à essayer, expérimenter, se tromper, sans se soucier d’avoir un résultat à épingler au dessus du sofa de leurs parents. Au début, avec les Chinois, on ne se comprenait pas du tout d’ailleurs. Mais au fil du temps, on a eu des retours géniaux, comme avec mon plus petit élève : Yuan Bao [sur la photo en tête de l’article]. Ses parents voulaient absolument l’inscrire, alors qu’il ne savait même pas tenir des ciseaux ! Il est resté quatre ans avec nous. Un jour, son père nous a dit : « Maintenant, dans la rue, il regarde les couleurs des voitures, les formes des poubelles. C’est vous qui lui avait donné cette capacité de regarder autour de lui, de réagir, d’être curieux ! » Quand j’en parle, je suis très émue parce qu’on essayait vraiment de créer des valeurs. Tout cela avait du sens pour moi.
Qu’est-ce qui vous rend le plus amère aujourd’hui ?
Je me suis sentie hyper responsable pour mes employés et puis, j’ai le sentiment qu’on n’a même pas eu le droit d’essayer. On nous a fermé sans aide, sans rien, du genre : « Salut, vous, c’est fini. » Et puis, j’ai été extrêmement en colère contre la façon dont tout cela a été géré. Fin décembre, avec mon compagnon, nous avions lu qu’une nouvelle maladie arrivait, que des médecins avaient été arrêtés par la police après avoir dit « qu’il s’agissait d’un nouveau SRAS ». C’est un pays dans lequel je me sentais déjà en insécurité, mais je ne pensais pas que cela arriverait. Tout s’est écroulé et je me suis retrouvée extrêmement écœurée.
À quoi ressemble la vie à Pékin à l’heure du déconfinement ?
A Pékin aujourd’hui, on est dans une prison à ciel ouvert. Hier, je lisais un papier qui disait : « Notre téléphone, c’est notre bracelet électronique. » C’est exactement ça. Toute la Chine rouvre mais Pékin est sous couvercle. Partout, on doit scanner des trucs. Si tu sors faire un tour dans les montagnes et que tu mets un pied dans le Hebei, tu vas en quarantaine ! Dans les entreprises, il n’y a que 50 % des employés. C’est tournant. Les autres travaillent encore chez eux. Les écoles vont peut-être rouvrir, mais ce n’est pas sûr. Les restaurants doivent fermer à 22h. Il y a une sorte de couvre-feu. Toutes les terrasses sont fermées. A Shanghai, en revanche, tout rouvre. L’une de mes employées pense qu’on ne pourra pas reprendre une vie normale avant la fin de l’année dans la capitale, que nous sommes traités spécifiquement parce que c’est le lieu du pouvoir. La vie qu’on nous propose actuellement à Pékin, c’est : « Tu vas manger dans un mall, tu fais tes courses et le reste du temps, t’es chez toi et tu commandes. » Moi, je n’ai pas envie de vivre ça.
C’est un pays auquel vous étiez pourtant très attachée, non ?
Pour moi, l’idée de partir de Chine a été extrêmement difficile. J’ai aimé la Chine, mais c’était la Chine d’avant ! Quand je suis arrivée en 2006, mon compagnon de l’époque m’avait emmenée à Carrefour. Je voyais le bordel avec les tickets de caisse que les gens s’arrachaient, les cadis partout, les gens sur le parking qui faisaient n’importe quoi et je m’étais dit : « J’adore ce bordel ! » Mais c’est plus du tout le bordel aujourd’hui ! La Chine est en train d’utiliser ce virus comme un prétexte à l’hyper contrôle. Alors que jusqu’ici, je m’étais toujours dit : « Ce n’est pas un régime tout à fait acceptable mais quand même… etc. » Là, ce n’est plus acceptable du tout ! Donc outre le fait que j’ai perdu « Atelier », je ne peux plus, avec les valeurs que j’ai, vivre ici aujourd’hui. Et puis, je n’ai plus confiance. D’autant que je pense qu’en tant qu’étrangers, nous allons devenir les boucs émissaires, comme c’est souvent le cas dès qu’il y a une crise. Donc la décision de partir, c’est aussi la volonté de se libérer de ce qu’est devenu ce pays. Et quelque part, le virus a créé cette ouverture.
Quels sont vos projets futurs en France ? Récréer une école d’art ?
Monter un autre « Atelier », non. Je me suis vraiment épuisée à l’entrepreneuriat. J’ai besoin de ne plus risquer. Et puis, je suis une grande supportrice de l’enseignement artistique public en France. Je sors d’une école d’art public. Quand j’étais petite, j’allais aux ateliers de ma ville d’Aulnay-sous-Bois, et c’est ça qui a fait que je suis devenue cette personne. Donc j’aurais du mal à monter une structure privée. Ce que j’aimerais bien, c’est pouvoir être directrice d’un lieu ou d’une école d’art public. En étant directrice d’école d’art ici, j’ai trouvé ma place. Je pars forte de ça.
Vous avez accouché de votre troisième enfant pendant le confinement. Est-ce que cela n’a pas été trop éprouvant ?
Ma fille est née le 6 mars. Il y a vraiment eu un avant et un après. Avant, on était dans l’attente et puis, elle est arrivée et cela a été très apaisant. Il fallait se réveiller la nuit, l’allaiter, la changer, s’en occuper, la regarder grandir. La où on était complètement perdu dans l’espace et dans le temps, elle nous a imposé son rythme et cela nous a raccrochés. Et puis, ça a rejoué sur les choses importantes. Je ne suis plus en colère depuis que Rose est née. Avec Rose, on s’est mis à célébrer la vie et tout a été plus simple et plus supportable.
Qu’est-ce que vous retenez de tout ça ?
Je ne sais pas si le monde va changer mais je crois que les catastrophes, c’est aussi propice à des opportunités. Je dis toujours, c’est comme une vague. Depuis le début de tout ça, je pense souvent à la vague d’Hokusai, l’un de mes tableaux préférés. Quand tu te fais rouer par une vague, il ne faut pas bouger et attendre que cela te dépose quelque part. C’est ce qui est en train de nous arriver. On se fait rouler et puis on verra où on arrive, mais on arrivera dans un nouvel endroit, c’est sûr. Sur une plage peut-être. Je ne sais pas laquelle.
Propos recueillis par la rédaction d’Asialyst
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