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Analyse

Coronavirus : la Malaisie confinée sur fond de crise politique

Officière de sécurité à l'aéroport international de Kuala Lumpur, le 10 mars 2020. (Source : Malay Mail)
Officière de sécurité à l'aéroport international de Kuala Lumpur, le 10 mars 2020. (Source : Malay Mail)
L’éclaircie aura été de courte durée. Début mars, après une semaine de crise politique qui a vu le renversement du gouvernement Mahathir par une coalition malaise conservatrice, le nouveau Premier ministre Muhyiddin pouvait espérer disposer d’un répit pour entériner son « putsch » parlementaire. Les étoiles semblaient s’aligner pour le chef du gouvernement : la convocation du parlement avait été repoussée en mai, éloignant ainsi de quelques mois la menace d’une motion de censure. Mahathir lui-même avait très vite reconnu que cette hypothétique motion n’avait que peu de chance d’aboutir. Mais la Malaisie est entrée dans la spirale d’une nouvelle crise, sanitaire cette fois, faisant du pays l’épicentre de la pandémie de Covid-19 au sein de l’ASEAN, avec 1518 cas détectés et 14 morts ce mardi 24 mars.
Bien que liée à la Chine – 2,9 millions de touristes chinois ayant visité le pays en 2018 – la Malaisie n’a détecté ses premiers cas de Covid-19 que le 25 janvier. Il s’agissait de trois ressortissants chinois en provenance de Singapour. D’autres personnes contaminées, toutes des touristes chinois, ont été détectées dans les jours qui suivent. Le 4 février, un premier Malaisien est testé positif : il revenait d’un voyage à Singapour. Si les cas se sont multipliés, tant chez des touristes chinois que des Malaisiens, ils demeuraient peu nombreux. Le 16 février, leur nombre s’est stabilisé à 22 et n’a pas augmenté pendant deux semaines.
Cette limitation des contaminations peut s’expliquer par la réaction immédiate des autorités sanitaires malaisiennes. Dès la première détection, les hôpitaux ont été mis en alerte, les personnes suspectes surveillées et mises en quarantaine. Dans les aéroports, des détecteurs thermiques ont été installés pour surveiller la température des arrivants. Dans le même temps, le gouvernement a interdit dès le 27 janvier l’arrivée des personnes en provenance de la province du Hubei en Chine, mesure étendue aux provinces du Jiangsu et du Zhejiang le 9 février. En parallèle, les États du Sabah et du Sarawak, au nord de Bornéo, ont imposé des politiques encore plus restrictives : pour le premier, la mise en quarantaine de tous les voyageurs récemment passés par la Chine ; pour le second, la fermeture de ses frontières à tous les ressortissants chinois.

Explosion du nombre de cas

Fin février, c’est un événement passé inaperçu dans le marasme politique malaisien qui déclenche la seconde vague de l’épidémie. Du 27 février au 1er mars, le mouvement islamique Tablighi Jama’at a organisé un rassemblement de 16 000 personnes, dont des milliers d’étrangers, dans une mosquée de Sri Petaling (banlieue de Kuala Lumpur). L’imam qui devait conduire les prières avait refusé de se soumettre à un test de dépistage, préférant s’en remettre à la protection divine. Alertées par le Brunei dont tous les cas positifs sur son territoire se trouvaient être des participants à cet événement, les autorités malaisiennes ont cherché à retrouver et tester toutes personnes ayant un lien avec la mosquée de Sri Petaling, y compris 2 000 réfugiés Rohingyas.
Comme en Corée où ce sont les rassemblements religieux qui ont propagé le nouveau coronavirus, l’événement du Tablighi Jama’at est devenu le principal cluster de Malaisie. D’après le ministère de la Santé, deux tiers des personnes testées positives dans le pays y sont liées. Le second décès dû au Covid-19, survenu le 17 mars, est un homme d’une trentaine d’années qui y avait participé. Au-delà de la Malaisie, tous ses voisins ont été touchés par les retombées du rassemblement de Sri Petaling avec 61 cas au Brunei, 22 au Cambodge, 5 à Singapour et 2 en Thaïlande.
Pour contenir la propagation du virus, le gouvernement malaisien a réagi par à-coups. Dans un premier temps, le ministre des Affaires religieuses a demandé le respect des gestes barrières durant la prière du vendredi, avant d’interdire finalement tous les rassemblements religieux. Le 13 mars, le chef du gouvernement s’est exprimé à la télévision pour annoncer le report ou l’annulation de tous les événements économiques, sportifs ou religieux jusqu’au 30 avril. Dans le même temps, les frontières malaisiennes se sont fermées aux voyageurs en provenance d’Iran, d’Italie et du Danemark.
Le 16 mars, Muhyiddin à nouveau s’est adressé aux Malaisiens. Il a annoncé la mise en place d’un confinement partiel du pays avec la fermeture de tous les commerces non essentiels et de toutes les administrations, à l’exception des banques, des supermarchés, des pharmacies et des transports. À cela, s’est ajoutée une fermeture du pays. Désormais les étrangers ne pourront plus y entrer, les Malaisiens seront contraints d’y rester alors que ceux qui se trouvent à l’étranger pourront y retourner, mais seront soumis à un isolement de 14 jours. Annoncées dans la soirée, ces mesures ont pris effet dès le lendemain 10h jusqu’au 31 mars au moins.
Malgré les appels au calme et à ne pas retourner dans les kampong, les villages de campagne, les habitants des grandes villes se sont précipités dans les gares et les terminaux de bus. TBS, la principale gare routière de Kuala Lumpur, était noire de monde dans la nuit du 16 au 17 mars et ses bus pris d’assaut.
Comme partout ailleurs, les mesures de confinement partiel n’ont pas toujours été parfaitement respectées. La police a dressé dans tout le pays des barrages pour contrôler les véhicules. Le roi de Malaisie a même fait le déplacement, masque sur le visage, pour vérifier que le confinement se déroulait bien. Depuis le 17 mars, les journaux malaisiens multiplient les articles sur des personnes arrêtées pour ne pas avoir respecté les restrictions de circulation. Pour appuyer la police dans cette mission de contrôle, le gouvernement a fait appel à l’armée, déployée depuis le 22 mars pour une durée indéterminée. Cette annonce a fait grincer des dents, notamment du côté de l’opposition qui n’en voit pas l’intérêt.

Crise sanitaire, crise politique

Car cette crise sanitaire se déroule dans un contexte particulièrement tendu. Alors que le virus circulait parmi les fidèles de Sri Petaling, la Malaisie se cherchait une majorité. Des membres de la coalition gouvernementale, y compris des ministres et le parti de Mahathir alors chef du gouvernement, se sont alliés avec l’opposition pour prendre le pouvoir. Au terme d’une dizaine de jours de réunions et de déclarations contradictoires, le roi a nommé Muhyiddin, ministre de l’Intérieur du gouvernement sortant et bras droit de Mahathir, Premier ministre.
Alors que l’épidémie avait été jusque-là jugulée, la coalition évincée du pouvoir fustige les hésitations de Muhyiddin. Tout d’abord, elle dénonce l’amateurisme du gouvernement. Le nouveau ministre de la Santé n’a pas hésité sur un plateau de télévision à appeler les Malaisiens à boire de l’eau tout juste bouillie car le virus ne supporterait pas la chaleur, diffusant ainsi une fake news… De plus, l’attentisme du gouvernement face à la découverte du cluster de Sri Petaling est pointé du doigt. Il a fallu au nouveau Premier ministre plus d’une semaine entre l’alerte donnée par Bruneï et les premières mesures fortes.
Mais c’est avant tout l’absence de prise en compte des enjeux économiques qui est le plus durement critiquée. Le confinement décrété le 16 mars touche durement l’économie du pays et de la région. Surtout le secteur de la restauration, très informel, qui fait vivre de nombreuses familles. Face à l’absence annoncée de revenus, le gouvernement envisage une aide de 600 ringgits (environ 125 euros). Le secteur du tourisme est lui aussi atteint. Les frontières désormais fermées, le ministère du Tourisme a annoncé l’annulation de la campagne Visit Malaysia 2020.
L’économie singapourienne est également frappée. La cité-État est dépendante des importations malaisiennes, notamment dans le domaine alimentaire, ainsi que des 300 000 frontaliers qui chaque jour traversent le bras de mer séparant les deux pays pour travailler sur l’île et qui ne peuvent désormais plus s’y rendre. Par ailleurs, le secteur agroalimentaire mondial anticipe une pénurie d’huile de palme, la Malaisie en étant le deuxième producteur et les plantations ne faisant pas partie des secteurs essentiels restés ouverts durant le confinement.
Aussi, l’heure n’est pas à l’union sacrée. Les chefs de l’opposition, derrière leur masque ou depuis leur « auto-quarantaine » comme Mahathir, ne cessent de critiquer la gestion de la crise sanitaire. Cependant, l’ancienne coalition au pouvoir a laissé entendre qu’elle serait prête à laisser Dzulkefly Ahmad, ministre de la Santé jusqu’au changement de majorité, rentrer au gouvernement si d’aventure le Premier ministre voulait remplacer le sien…
Par Victor Germain
A propos de l'auteur
Victor Germain
Spécialiste de la Malaisie, Victor Germain est chargé d'études à l'Institut de recherche stratégique de l’École Militaire (IRSEM). Diplômé de Sciences Po Paris en science politique et relations internationales, il a également étudié à l'Universiti of Malaya à Kuala Lumpur. Il est l'auteur d'un mémoire universitaire à l'IEP de Paris sur le populisme dans la politique étrangère de la Malaisie.