Politique
Analyse

Comprendre la crise politique en Malaisie

Le désormais ex-Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad écoute son successeur, Muhyiddin Yassin, son ancien numéro deux au gouvernement, lors d'une conférence de presse à Petaling Jaya, près de Kuala Lumpur, le 5 avril 2018. (Source : Reuters)
Le désormais ex-Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad écoute son successeur, Muhyiddin Yassin, son ancien numéro deux au gouvernement, lors d'une conférence de presse à Petaling Jaya, près de Kuala Lumpur, le 5 avril 2018. (Source : Reuters)
Quel imbroglio ! En début de semaine, Mahathir Mohamad annonce sa démission avant d’être nommé immédiatement Premier ministre intérimaire par le roi. Puis il annonce un gouvernement d’unité nationale. Anwar Ibrahim, son allié et ancien ennemi déclare, lui, être est prêt, comme convenu, à prendre le relais. Mahathir oubliera-t-il sa promesse ? Ce samedi 29 février, on apprend la nomination de l’ancien ministre malaisien de l’Intérieur Muhyiddin Yassin en remplacement de Mahathir. Muhyiddin Yassin, 72 ans, a prêté serment ce dimanche. Comment comprendre cette semaine de crise politique majeure ?
Le 18 mai 2018, la coalition du Pakatan Harapan (PH ou « Pacte de l’espoir ») affichait son unité dans la victoire. En remportant les treizièmes élections législatives malaisiennes, elle permettait la première alternance politique dans le pays en mettant fin à 61 ans de règne du Barisan Nasional (Front National, BN), au pouvoir depuis l’indépendance. Un an et demi plus tard, dans un imbroglio de déclarations et de réunions, le Pakatan se disloque. Le pays plonge dans une grave et complexe crise politique couronnée par la démission du Premier ministre Mahathir Mohamad.
Fondé en septembre 2015, le PH s’apparente à une coalition de partis hétéroclites réunis autour d’un objectif commun : mettre fin au système « kleptocratique » mis en place par le Barisan Nasional, dont le scandale 1MDB, le détournement de près de 700 millions de dollars d’une banque d’investissement publique par le chef du gouvernement d’alors Najib Razak, était l’exemple le plus flagrant. Les Democratic Action Party (DAP) et Parti Kaedilan Rakyat (Parti de la justice populaire, PKR), des opposants historiques du BN, se sont alliés à une scission du parti islamique malaisien PAS et surtout aux fidèles de l’ancien et populaire Premier ministre Mahathir Mohamad (1981-2003). Ce dernier avait quitté l’United Malay National Organisation (UMNO), le parti dominant en Malaisie et membre fondateur du BN, à la suite de la révélation de l’affaire 1MDB.

Fort de ce soutien de poids, le PH s’est fait élire sur la promesse d’une « Malaysia Baru », une « nouvelle Malaisie » démocratique et exempte de corruption. Pour cela, le Pakatan a fait de Mahathir, 93 ans alors, son candidat provisoire au poste de Premier ministre. Il devait céder sa place à Anwar Ibrahim, ancien dauphin de Mahathir qu’il a fait jeté en prison en 1997 pour crime de sodomie.
Cependant, la succession de Mahathir n’a jamais été clarifiée. Libéré de prison en mai 2018, Anwar a été élu député sans pour autant entrer au gouvernement et aucun calendrier clair n’a jamais été présenté. Depuis la victoire du PH, les déclarations contradictoires sur le passage de relais entre les deux ennemis d’hier se sont multipliées. Toutes s’accordaient sur un point : elle ne devait pas avoir lieu avant que le pays ne se remette des errements du BN, mais dans un délai de deux ans. À mesure que cette échéance se rapprochait, de nombreuses voix à la fois dans l’opposition et au sein du Pakatan encourageaient Mahathir a effectué un mandat complet de cinq ans.
Il y a quelques semaines, Mahathir a quelque peu clarifié la situation en précisant qu’il passerait la main à Anwar après le sommet de l’APEC qui doit se tenir en novembre prochain à Kuala Lumpur. C’est sans doute cette annonce qui a été l’élément déclencheur de la crise politique que traverse le pays depuis le 23 février.

Les apparences d’un complot

Tout a débuté par une longue réunion du parti de Mahathir dont les échos laissaient entendre qu’il pourrait quitter le Pakatan. Quelques heures plus tard, une dizaine de députés du PKR, dont plusieurs membre du gouvernement, emmenés par le ministre de l’économie Azmin Ali se réunissent et annoncent vouloir rejoindre une nouvelle coalition conduite par Mahathir. Peu après le même jour, tous les partis d’opposition dont l’UMNO et le PAS se déclarent prêts à former un gouvernement dirigé par Mahathir. Dans la soirée, 130 députés, soit suffisamment pour former une nouvelle majorité au parlement, dînent ensemble pour célébrer la formation de cette nouvelle coalition. Durant toutes ces heures, le Premier ministre reste silencieux, laissant ainsi planer le doute sur son rôle dans ce « putsch » parlementaire.
Le 24 février, la situation se complexifie. Alors qu’il ne s’est toujours pas exprimé, Mahathir reçoit dans la matinée tous les leaders du Pakatan, dont Anwar. Quelques heures plus tard, le Premier ministre démissionne et dans la foulée, son parti et les 11 députés frondeurs du PKR annoncent quitter le Pakatan Harapan, marquant la fin de son gouvernement. Tout laisse à penser que Mahathir est à la tête d’un complot visant à empêcher Anwar de prendre les rênes du pays.
C’est alors que deux événements viennent contredire cette théorie. Mahathir annonce quitter la direction de son propre parti. Au même moment, Anwar déclare qu’au terme de son entretien avec le chef du gouvernement, celui-ci n’est pas impliqué dans le complot. S’ensuit une situation étrange. Alors que Mahathir est en chemin pour remettre sa lettre de démission au roi, tous les partis de Malaisie, les membres du Pakatan, de l’opposition et les renégats du PKR ont la même position : le nonagénaire doit rester à la tête du pays ! Conséquence : à peine le roi a-t-il accepté la démission de Mahathir, qu’il le nomme Premier ministre par intérim pour expédier les affaires courantes d’ici à ce que le Parlement se réunisse le 10 mars pour élire un nouveau chef du gouvernement.
A partir de ce moment, la situation s’est quelque peu éclaircie. Mahathir aurait refusé de trahir ses engagements pris durant les élections législatives et de travailler avec l’UMNO. C’est pour marquer son rejet de la décision de son parti qu’il en a quitté la tête. Dans la journée du 25 février, la nouvelle coalition apparue deux jours plus tôt se fracture. En effet, à l’appel du Premier ministre par intérim de former un gouvernement d’unité nationale, le PAS et l’UMNO répondent qu’ils n’y participeront que si le DAP en est exclu. Au cours d’une conférence de presse commune, les dirigeants des deux partis annoncent ne plus soutenir Mahatir et appellent à la convocation de nouvelles élections. De son côté, le Pakatan fait bloc derrière le chef du gouvernement et balaie l’hypothèse de nouvelles législatives puisqu’il serait parvenu à reformer une nouvelle majorité dont les détails seront communiqués plus tard.

L’essouflement de la coalition

Le flou sur la succession de Mahathir n’est pas la seule cause de cette crise politique inédite en Malaisie. Il cache en effet des raisons plus profondes. D’abord la rivalité entre deux hommes : Azmin Ali et Anwar Ibrahim. Tous deux membres du PKR, ils se sont affrontés pour la présidence du parti au cours d’une élection fin 2018 remportée par Anwar. Les suffrages n’ont pas suffi à enterrer la hache de guerre entre eux deux. Azmin a en effet pris dès lors des positions de plus en plus favorables à Mahathir, l’encourageant à effectuer un mandat complet. Le nonagénaire a alors été accusé de prendre le parti de son ministre de l’Économie face à Anwar. Ces tensions ont culminé avec la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo d’ébats entre deux hommes dont l’un d’eux aurait été Azmin. Mahathir a alors pris fait et cause pour ce dernier alors même qu’il avait fait mettre en prison Anwar pour les mêmes raisons.
À cette guerre interne au PKR est venue s’ajouter un essoufflement du Pakatan. Depuis sa victoire en 2018, la coalition a perdu quatre des cinq élections législatives partielles qui ont eu lieu. De même, des tensions entre les composantes du PH sur la ligne politique prise par Mahathir étaient apparues. Alors que son programme promettait l’avènement d’une Malaisie plus égalitaire sur le plan ethnique, le Premier ministre a impulsé des politiques favorables aux Malais, le groupe majoritaire dans le pays (55 %), en rendant notamment obligatoire l’enseignement du jawi, l’écriture de la langue malaise en alphabet arabe, dans toutes les écoles du pays. De plus, Mahathir a participé en novembre dernier au « Congrès de la dignité malaise » mis en place par des organisations nationalistes mais aussi par l’UMNO et le PAS. Le Premier ministre n’a alors pas hésité à s’afficher main dans la main avec les leaders de deux partis d’opposition.
Par ailleurs, la question ethnique a de plus en plus polarisé le débat politique. Le Pakatan Harapan n’a bénéficié que de 25 % des voix de l’électorat malais en mai 2018 et la seule législative partielle qu’il a remportée l’a été dans une circonscription à majorité chinoise. Les Malais votent principalement pour l’UMNO et le PAS qui ont annoncé il y a quelques mois s’allier pour lutter contre le DAP accusé de « racisme » en faveur des Chinois de Malaisie.
Tous ces éléments étaient des facteurs d’instabilité. Figure dominante du paysage politique malaisien depuis le milieu des années 1970, connu pour ses opinions pro-malais, Mahathir a pour lui de fédérer une large partie de la population tout en rassurant la majorité malaise. Or, sa démission en faveur d’Anwar pouvait laisser penser que toute la structure politico-ethnique de la société malaisienne pouvait être remise en cause. Aussi, depuis plusieurs mois, l’UMNO comme le PAS se déclaraient prêt à soutenir Mahathir pour contrer l’arrivée d’Anwar au pouvoir. Tous les ingrédients d’une crise politique majeure étaient réunis de longue date. Celle-ci apparaissait toutefois improbable, Mahathir semblant vouloir honorer ses promesses de campagne. Mais l’action d’Azmin l’a déclenchée.

Le roi, figure politique centrale

Les turbulences que traversent la Malaisie ont mis en lumière plusieurs points. Tout d’abord, la maturité de l’opinion publique malaisienne. Habituée à la domination sans partage du Barisan Nasional, les Malaisiens ont longtemps eu tendance à accepter les grands coups politiques, parfois peu démocratiques, sans trop les contester. La tentative de putsch parlementaire a au contraire susciter une levée de boucliers des citoyens rejetant ce changement de majorité. Une manifestation spontanée s’est déroulée le 25 février à Kuala Lumpur pour dénoncer « les politicards [qui] tuent la démocratie en Malaisie ».
De même, désormais Mahathir n’apparait plus comme la figure incontestée de la scène politique. Si tous les partis se sont unis un temps derrière lui, cette union sacrée a été de courte durée. L’opposition lui a retiré son soutien et après l’avoir remercié de son action, les membres du Pakatan ont fini par proposé Anwar comme futur Premier ministre. De plus, la proposition de Mahathir de constituer un gouvernement d’union nationale transpartisan fondé sur le mérite et non sur la couleur politique a été rejetée tant par l’opposition que par le Pakatan qui y voit la mise en place d’un gouvernement personnel du Premier ministre. Seuls le parti de Mahathir, quelques groupements minoritaires et les milieux économiques ont accueilli avec enthousiasme cette proposition au nom de la stabilité du pays.
Enfin, le roi de Malaisie est pour la première fois la figure centrale du jeu politique malaisien. Arrivé sur le trône en janvier 2019, le sultan Abdullah a reçu individuellement l’intégralité des 222 députés du pays afin de déterminer si une majorité se dégageait et ainsi nommé un Premier ministre. De plus, déjà très populaire, il a renforcé son capital sympathie en faisant distribuer le 24 février des repas aux journalistes massés devant les grilles de son palais puis, le lendemain, en allant lui-même apporter des burgers et des frites aux médias.
Même si les réunions s’enchaînent moins et que les déclarations contradictoires ont cessé, la crise semble loin d’être terminée. Pour l’instant, aucune majorité ne se dessine. 64 députés ont déclaré soutenir Mahathir comme candidat au poste de Premier ministre, les 92 du Pakatan soutiennent Anwar et les 60 représentants du BN et du PAS appellent à des élections anticipées. Le PH a annoncé disposer d’assez de voix pour constituer un gouvernement, mais il a été rappelé à l’ordre par l’agence malaisienne de lutte contre la corruption qui a exhorter à ne pas intoxiquer l’opinion publique avec de faux chiffres. Désormais, la résolution de la crise repose uniquement sur le roi de Malaisie.
Par Victor Germain
A propos de l'auteur
Victor Germain
Spécialiste de la Malaisie, Victor Germain est chargé d'études à l'Institut de recherche stratégique de l’École Militaire (IRSEM). Diplômé de Sciences Po Paris en science politique et relations internationales, il a également étudié à l'Universiti of Malaya à Kuala Lumpur. Il est l'auteur d'un mémoire universitaire à l'IEP de Paris sur le populisme dans la politique étrangère de la Malaisie.