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Malaisie : quand Mahathir ressort ses vieilles ficelles diplomatiques

Le Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad à la tribune de l'ONU durant son discours devant l'Assemblée générale le 28 septembre 2018 à New York. (Source : South China Morning Post)
Le Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad à la tribune de l'ONU durant son discours devant l'Assemblée générale le 28 septembre 2018 à New York. (Source : South China Morning Post)
Rares sont les chefs de gouvernement à revenir à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies plus d’une décennie après leur dernier discours. Encore plus rares sont ceux qui la quittent avec la sulfureuse réputation des autocrates, pour revenir, des années plus tard, auréolés d’une légitimité démocratique. C’est pourtant le cas du Malaisien Mahathir Mohamad. L’ancien Premier ministre (1981 à 2003) a été accusé de dérives autoritaires durant son premier mandat. Aujourd’hui nonagénaire, Mahathir a pris la tête de l’opposition en 2017, avant de battre son ancien protégé Najib Razak, lors des élections générales de mai dernier. Cette victoire marque l’entrée de la Malaisie dans une nouvelle ère : il s’agit de la première alternance dans le pays depuis son indépendance en 1957. Mais la diplomatie malaisienne, elle, ne change pas.
Depuis sa victoire au printemps dernier, la majorité du Pakatan Harapan, s’est attelée aux plus urgent, à savoir régler les problèmes de politique intérieure. En matière de politique étrangère, la coalition au pouvoir, comme elle l’avait promis pendant la campagne, s’est employée à rééquilibrer les relations sino-malaisiennes. La décision de mettre un terme ou de geler plusieurs projets d’infrastructures de Pékin en Malaisie, a depuis été imitée par d’autres pays de la région, fatigués par des prêts et des investissements chinois devenus oppressants pour les économies locales. Mais pour le reste, rien. Aucune indication n’a été donnée, de manière officielle du moins, quant à la conduite internationale que la Malaisie allait adopter.

Discours attendu

Il était donc très attendu ce discours de Mahathir devant l’Assemblée générale de l’ONU. Saifuddin Abdullah, le chef de la diplomatie, avait prévenu fin août : ce serait l’occasion pour le Premier ministre de présenter les orientations de la politique étrangère de la Malaysia Baharu, la « Nouvelle Malaisie », issue des élections de mai. Un mois plus tard, le 28 septembre, Mahathir devait dissiper le flou.
Et on a eu droit à du neuf, effectivement. Mais seulement dans les premières minutes du discours. Mahathir a alors martelé que la Malaisie était entrée dans une nouvelle ère, grâce évidemment à l’élection du Pakatan Harapan. Mais passé cette introduction, la nouveauté s’est rapidement effacé pour revenir aux bases de la politique étrangère ressassées depuis maintenant plus d’une vingtaine d’années. Les journalistes malaisiens ne sy sont d’ailleurs pas trompés. « C’est un Mahathir vintage qui cible l’Occident et Israël dans son discours à l’ONU », a titré le site Free Malaysia Today.
Au fond, Mahathir ne fait que reprendre des thèmes développés lors de son premier mandat. A l’époque, ce dernier s’était donné pour objectif de « remettre la Malaisie sur la carte », pour que le pays puisse redevenir un acteur de poids sur la scène internationale. Il avait alors opté pour des sujets dépassant l’espace régional immédiat du pays, et qui avaient malgré tout une certaine résonance au sein de l’opinion malaisienne. Mahathir s’est fait le porte-parole des pays en développement, accusant l’Occident de brimer leur développement et de s’immiscer dans leurs affaires intérieures.

Soutien à la cause palestinienne

On se souvient de ses prises de paroles virulentes, n’hésitant pas à pointer la décadence, l’hypocrisie et l’impérialisme des grandes puissances, ainsi qu’à réclamer une plus grande démocratie dans la gestion des affaires du monde. C’est à cette époque aussi que Mahathir est devenu un défenseur acharné de la cause musulmane, prenant le parti des Palestiniens face à Israël et des Bosniaques face aux Croates et aux Serbes pendant la guerre civile en Yougoslavie.
Les déclarations accompagnant ce positionnement farouchement pro-palestinien, ont suscité de nombreuses polémiques. N’hésitant à prendre quelques raccourcis, Mahathir n’a pas laissé que des bons souvenirs au sein de l’organisation internationale. Son discours à l’assemblée générale de l’ONU en 2003 a marqué les esprits. « Osons l’admettre, déclarait-il alors, la majorité des problèmes auxquels nous faisons face sont dus à l’expropriation arbitraire des Palestiniens de leur terre pour créer l’État d’Israël. » Cette politique étrangère faite de provocations, mais aussi d’accommodements avec l’Occident fut finalement couronnée de succès. Sous Mahathir, la Malaisie est devenue un partenaire crédible sur la scène internationale. Le pays a été élu deux fois au Conseil de Sécurité de l’Onu en dix ans.

Réforme du droit de veto

Quinze ans plus tard, rebelote ! Les thèmes abordés devant l’ONU sont sensiblement les mêmes. La faute aux grandes puissances : pour le Premier ministre malaisien, les pays en développement subiraient toujours le diktat des économies développées. Mahathir ne croit pas au « ruissellement », c’est le moins qu’on puisse écrire. A ses yeux, le libéralisme impose un ordre commercial inégalitaire constitué à la fois d’ouverture quand il s’agit de gagner des parts de marché, mais aussi de protectionnisme afin d’empêcher les pays les plus faibles de rattraper leur retard.
C’est le même Mahathir qui insiste aujourd’hui sur la réforme du droit de veto, seule manière pour lui de parvenir à plus de démocratie au sein du système onusien. Le veto, demande-t-il, doit s’appliquer uniquement lorsque deux membres permanents du Conseil de Sécurité soutenus par trois membres non permanents et l’Assemblée générale le réclament.
Mahathir a surtout repris son bâton de pèlerin de défenseur de la cause musulmane, la confondant avec celle des Palestiniens. Il a ainsi dénoncé la répression des activistes palestiniens sur lesquels « Israël tire à balles réelles alors qu’ils se battent avec des pierres et des catapultes ». Pour le Premier ministre malaisien, l’État hébreux est un État terrorisme qui largue des bombes sur des « innocents ».

Héros et criminels

Et là encore, la conclusion est la même. Le seul moyen de mettre fin au terrorisme, affirme le nouvel homme fort de Malaisie, est de rendre leur terre aux Palestiniens. Reconnaître Jérusalem comme capitale est ainsi selon Mahathir une manière de « récompenser Israël, tout en provocant délibérément les Palestiniens ». Les grandes puissances étant accusées de rester impassibles face aux violations du droit international. Cela vaut d’ailleurs aussi pour les musulmans chassés de l’Arakan en Birmanie. Au plus fort de la crise des Rohingyas, le Premier ministre a appelé la communauté internationale à agir, tout en rappelant que la Malaisie était attachée à la diplomatie de la non-ingérence.
Cependant, malgré ces redites, il serait injuste d’affirmer que ce discours du 28 septembre n’est qu’une resucée de 20 ans de diplomatie malaisienne. Ses deux prédécesseurs Ahmad Badawi (2003-2009) et Najib Razak (2009-2018) plaçaient la modération au cœur de leur diplomatie. Poursuivant sur cette lancée, Mahathir en a aussi profité pour dénoncer un système dans lequel « celui qui tue un homme est un criminel, mais celui qui en tue des millions est un héros ».

Huile de palme

Voilà une autre façon pour Mahathir de dénoncer la supposée emprise des grandes puissances sur le monde. Une emprise qui oblige les pays les plus pauvres à acheter des armes alors qu’ils n’en n’ont pas les moyens. Le discours s’est conclu sur un nouveau thème de politique étrangère malaisienne : la défense de la production d’huile de palme très critiquée par les ONG de l’environnement. Mahathir a promis des exploitations conformes aux normes écologiques « durables » à partir de 2019.
Ces orientations marquent une évolution sensible, mais en aucun cas une rupture. Le discours de Mahathir donne des objectifs précis aux diplomates malaisiens : garantir la stabilité du pays, protéger son économie et mieux l’intégrer au système international. Or, ces trois points constituent la colonne vertébrale de la politique extérieure de la Malaisie depuis les années 1970. Le nouveau gouvernement s’inscrit donc dans la droite ligne de ces prédécesseurs. Toutefois, comme ce fut déjà le cas lors de son premier mandat, le retour de Mahathir au pouvoir marque une radicalisation du discours de politique étrangère.
S’il se fait plus incisif sur certains sujets, il n’en intègre guère de nouveaux. La défense de la Palestine, des musulmans de Birmanie, le rejet du terrorisme et la volonté de rendre le fonctionnement des instances internationales pluz transparent et plus démocratique, sont des thèmes de prédilections de la diplomatie malaisienne depuis des années. Ce qui change, c’est la manière de les articuler autour d’un discours volontairement provocateur accompagné de décisions surprenantes.

Mahathir « l’iconoclaste »

En 1996, le politiste malaisien Johan Saravanamuttu décrivait Mahathir comme un « iconoclaste » sur la scène internationale. Plutôt que de changer de politique étrangère, il en brise les codes avec des saillies mémorables lors des forums mondiaux. Cette tendance l’a amené à développer un véritable populisme en matière de politique étrangère, cherchant à mobiliser les pays en développement contre les grandes puissances, afin de mieux les intégrer à la communauté internationale.
Le récent discours devant l’Assemblée générale de l’ONU n’a pas été aussi radical. Si Mahathir dénonce les travers du système international, il le fait de manière bien plus policée qu’auparavant. Il suffit de comparer le texte de son allocation devant l’ONU aujourd’hui, à celle prononcée en 2003 dans la même enceinte. Il y a quinze ans, le Premier ministre malaisien vitupérait contre l’impérialisme occidental, forme à peine voilée de la colonisation, disait-il. Aujourd’hui, seul Israël essuie pareille attaque frontale.

Ménager les investisseurs

Cet adoucissement du discours ne fait que suivre l’évolution de l’histoire malaisienne. Lors de son premier mandat, Mahathir était à la tête d’un pays en développement aspirant à être reconnu. Aujourd’hui, ce statut a évolué. La Malaisie devrait atteindre un PIB équivalent aux pays développés en 2020. Avec pour objectif de faire partie du G20 d’ici à 2050. Le discours international populiste aux accents tiers-mondistes s’accommode mal de ce changement de statut. Le gouvernement malaisien entend pérenniser ses perspectives de développement. Un pays trop remuant à l’international pourrait faire peur aux investisseurs, qui pourraient se désengager.
Ce n’est donc pas devant l’ONU, mais en dehors que Mahathir a laissé libre cours à ses piques. Lors de sa visite officielle en Chine, il met ainsi en garde le Premier ministre Li Kepiang : les inégalités de développement peuvent favoriser l’émergence d’un « néo-colonialisme ». Mais c’est surtout après son discours devant les Nations Unies que le chef du gouvernement malaisien a enchaîné les déclarations polémiques. A peine descendu de la tribune, il déclare vouloir « humilier » les cinq membres du Conseil de Sécurité en leur faisant renoncer à leur veto. Quelques jours plus tard, interrogé par la BBC sur les accusations d’antisémitisme à son encontre, Mahathir réaffirme ce qu’il avait écrit en 1970 dans son ouvrage le Dilemme malais : « Tous les juifs ont le nez crochu ».
Le discours de Mahathir devant l’Assemblée générale des Nations Unies vient donc annoncer la relance d’une politique étrangère directement héritée de son premier mandat (1981 à 2003). Une diplomatie qui allie solidarité avec les pays en développement, défense des musulmans et dénonciation de l’Occident. Si l’évolution de la Malaisie et de son environnement international ne lui permettent pas de renouer avec son populisme d’antan, le chef du gouvernement malaisien continue à se montrer belliqueux. Quitte à s’attirer les foudres de l’opinion publique internationale, notamment avec ses sorties antisémites.
Par Victor Germain
A propos de l'auteur
Victor Germain
Spécialiste de la Malaisie, Victor Germain est chargé d'études à l'Institut de recherche stratégique de l’École Militaire (IRSEM). Diplômé de Sciences Po Paris en science politique et relations internationales, il a également étudié à l'Universiti of Malaya à Kuala Lumpur. Il est l'auteur d'un mémoire universitaire à l'IEP de Paris sur le populisme dans la politique étrangère de la Malaisie.