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Documentaire : "American Factory" ou le nouveau "rêve chinois" aux États-Unis

Le miliardaire Cao Dewang, fondateur de Fuyao, accepte l'attribution d'une rue à son nom dans l'Ohio. (Source : Quartz)
Le miliardaire Cao Dewang, fondateur de Fuyao, accepte l'attribution d'une rue à son nom dans l'Ohio. (Source : Quartz)
Son nom ne vous dit rien, et pourtant, une voiture sur quatre au monde est équipée d’un pare-brise fabriqué par cette marque : Fuyao. Son nom et celui de son patron et fondateur, Cao Dewang, sont les deux protagonistes des grands gagnants des Oscars 2020 dans la catégorie du meilleur documentaire, avec le film American Factory.
C’est d’emblée ce qui saute aux yeux. Le mérite de Julia Reichert et Steven Bognar, les deux réalisateurs de ce film passionnant, qui témoigne de leur professionnalisme et de leur ténacité. Si American Factory a pu être diffusé sur Netflix, c’est grâce à l’ancien président américain Barack Obama et son épouse Michelle. Dans la communication autour du film, le couple présidentiel est souvent le premier à être mentionné. Pourtant, il n’est intervenu que vers la fin du tournage pour en acheter les droits de distribution via leur nouvelle société de production, Higher Ground Productions. Soit après trois ans de tournage du film par ce couple de documentaristes originaires de l’Ohio – film produit par eux-mêmes – et peu de temps après la première présentation d’American Factory au Festival de Sundance, en janvier 2019.
L’incontournable acteur du film, Cao Dewang, raconte une anecdote amusante à ce propos dans une interview à Beijing News en août 2019, avant la consécration oscarienne. Lors de son déplacement aux États-Unis au début 2018, le couple de réalisateurs invite Cao à dîner un soir dans le restaurant le plus chic de la ville. Cao est un peu curieux de leur démarche puisqu’il n’a jamais mis le pied dans un restaurant de ce genre depuis qu’il investit sur le territoire – il faut préciser qu’il est milliardaire. Vers la fin de ce repas gastronomique, sachant que le couple n’a pas une vie aisée, Cao s’apprête donc à payer la facture. Mais les deux cinéastes insistent fermement qu’il est leur invité du soir parce que le film a été vendu à une société de production. En revanche, ils ne dévoilent pas le prix de cette transaction ni le nom de l’acheteur malgré la curiosité de Cao, mais ils précisent que cette société est bien solide. C’est après la diffusion du film que Cao apprend comme tout le monde le nom du couple Obama, qui figure au générique, et qui l’a baptisé du titre American Factory. Cao précise qu’il n’a jamais eu l’occasion de rencontrer le couple Obama. « C’est bien ainsi, parce que je ne sais pas de quoi discuter avec les hommes politiques », confie-t-il.

« S’il y a un syndicat dans cette usine, je m’en vais ! »

Rembobinons. Sans le travail acharné de Julia Reichert et Steven Bognar, le film n’aurait pas vu le jour. Il retrace les trois premières années de la société chinoise de production de verres Fuyao Glass (福耀玻璃厂) à Dayton, dans l’Ohio, après la faillite et le départ de General Motors. Ce documentaire suit les pas du grand patron Cao lors de ses déplacements dans cette usine américaine, en allant jusqu’à Xiamen, où se trouve le siège de cette entreprise privée.
Le film commence sur les images d’ouvriers américains licenciés de l’ancienne firme et reconvertis, et qui s’attellent consciencieusement aux tâches quotidiennes. Il montre les écueils rencontrés par des expatriés chinois sur une terre immense et froide au fin fond de l’Amérique, très loin de leur rêve formaté par le cinéma hollywoodien. Au bout d’une demi-heure, le conflit éclate, d’où l’intérêt du film. Quand quelques ouvriers proposent de créer un syndicat, le patron chinois Cao tranche fermement et sans ambage : « S’il y a un syndicat dans cette usine, je m’en vais. » A partir de ce moment, le choc de deux cultures saute aux yeux des spectateurs.
Rembobinons encore. Le couple de réalisateurs Julia Reichert et Steven Bognar maîtrise parfaitement son sujet et manipule la caméra avec une habilité inquisitrice. Car en 2009, ce couple mythique du monde du documentaire sillonne déjà le site de General Motors dans l’Ohio, et sort un film intitulé The Last Truck: Closing of a GM Plant. Ce documentaire de 50 minutes détaille la fabrication de la dernière voiture du site et les déboires des ouvriers locaux : il est déjà pressenti à l’époque comme meilleur documentaire pour l’Oscar. Après avoir vécu l’intensité émotionnelle des derniers jours dans l’usine avant la fermeture, une surprise pour le couple, c’est la réouverture du site six ans plus tard, sous d’autres auspices, grâce au patron chinois Cao Dewang (曹德旺). Ce milliardaire, de petite taille, au visage joufflu, ne parlant pas un mot d’anglais, est le leader chinois de la fabrication des pare-brises.
Devenu familier des ouvriers et habitant près de l’usine, le couple n’a pas hésité à reprendre sa caméra et à en filmer la renaissance. Mais le seul obstacle pour ces deux réalisateurs expérimentés pouvait sans doute être le patron chinois. Alors ils sont allés le voir. La plus grande surprise de leur vie fut la réponse de ce patron peu bavard : « Vous pouvez filmer tout ce que vous voyez et vous pouvez me suivre dans l’usine et pendant les réunions avec votre caméra. Je n’ai rien à vous cacher. »
Cao Dewang, fondateur de Fuyao. (Crédit : DR)
Cao Dewang, fondateur de Fuyao. (Crédit : DR)

Un homme et son « rêve chinois »

Rembobine encore plus. Cao Dewang est né en mai 1946 dans la province du Fujian. Son père, raconte-t-il, était un des actionnaires du grand magasin Yong’an (永安百货) à Shanghai. Pour fuir la guerre, toute la famille quitte la ville pour le Sud, vers sa ville d’origine, Fuzhou. Mais le bateau coule et tous les biens familiaux restent au fond des eaux. C’est ainsi que Cao naît dans une famille dépourvue de tout confort. Une origine paysanne qu’il ne se gène pas de rappeler.
Cao Dewang est scolarisé à 9 ans. Et à 14 ans, il quitte le collège définitivement pour travailler et subvenir aux besoins de sa famille. Il a tout fait : la vente de fruits, la contrebande de cigarettes, la cuisine sur les chantiers et la réparation de vélos. A l’âge de 30 ans, il économise grâce à son poste de vendeur dans une petite usine de fabrication de verre à Fuqing (福清), un bourg de la ville de Fuzhou, dont il devient le propriétaire en 1985.
Cao raconte toujours la même histoire aux journalistes sur la transformation de sa petite usine. Lors d’une querelle de rue habituelle, la propriétaire d’une voiture accidentée hurle si fort que les passants peuvent entendre : « Le pare-brise de ma voiture coûte un fortune. » Cao sait que tous les pare-brises sont importés du Japon à l’époque, mais ce qu’il ne sait pas, c’est est que ce morceau de verre est vendu plusieurs milliers de yuans en Chine, alors que le coût de fabrication n’en vaut que quelques centaines. Il comprend aussitôt l’existence d’un marché immense à développer.
Cao transforme son entreprise en Fuyao Glass en 1987, spécialisée dans la production de verre pour l’équipement automobile. Il emprunte les technologies finlandaises et recrute des techniciens partout en Chine. Au bout de quelques mois, il réussit à produire les pare-brises avec un coût d’environ 200 yuans, vendus 2 000 yuans. En 1989, Fuyao atteint un résultat net d’exploitation de 20 millions de yuans. Et les producteurs nippons de pare-brise n’ont désormais plus de part de marché en Chine.
En 1996, Fuyao s’associe avec l’entreprise française Saint-Gobain, de laquelle il apprend beaucoup la gestion d’une entreprise internationale. Trois ans plus tard, Cao rachète les parts des Français dans la co-entreprise et se lance seul dans la cour des grands. Dans les années suivantes, Cao et son entreprise affirment leur position dominante sur le marché intérieur. Cet homme originaire d’un petit bourg du Sud est devenu un géant de l’industrie chinoise. Il se prépare à un assaut au-delà des frontières pour réaliser son « rêve chinois ».
La crise financière de 2008 marque un tournant. Accusant le choc et affaiblie par la la politique de désindustrialisation, General Motors ferme successivement ses sites de production. C’est le sort que connaît en décembre 2008 l’usine de Moraine, dans la banlieue de Dayton.
En 2010, GM et Fuyao signent un accord de partenariat stratégique dans lequel la compagnie chinoise promet de réinvestir avant le 31 décembre 2016. Aujourd’hui, Cao reste assez fier de son acquisition : « En octobre 2014, j’ai choisi le site de Moraine. Pour une superficie de plus de 18 000 m2 d’usine et un terrain à l’extérieur en bonus, j’ai payé seulement 15 millions de dollars. »
Le premier client du site Fuyao Glass America est la marque Hyundai. Avec ses 2 000 ouvriers sur cette chaîne de production et les deux autres sites dans le Michigan et l’Illinois, Fuyao Glass devient la deuxième production mondiale de verre automobile au monde, juste derrière le japonais Asahi Glass.
Le documentaire américain "American Factory" de Steven Bognar et Julia Reichert a reçu l'Oscar du meilleur documentaire en 2020. (Crédit : DR)
Le documentaire américain "American Factory" de Steven Bognar et Julia Reichert a reçu l'Oscar du meilleur documentaire en 2020. (Crédit : DR)

En pleine action sur le site de l’Ohio

« Quelques mois après notre ouverture [en 2015], une personne de la chambre de commerce et d’industrie locale me parle d’un couple de réalisateurs de documentaires qui souhaiterait en faire un sur la réouverture du site. J’ai rencontré ce couple peu de temps après, et je lui ai donné mon accord tout de suite. Mon objectif est simple : montrer comment nous travaillons et permettre de mieux connaître les cultures de nos deux pays. Ce film est le meilleur mode de communication », explique Cao Dewang au journaliste de Beijing News.
En effet, le film montre bien la culture d’entreprise chinoise, même à l’étranger. Comment un entrepreneur chinois se confronte-il au syndicalisme américain, où le grand GM a échoué, selon Cao ? On entre dans le vrai sujet du film : quel peut être le rôle d’un syndicat dans une usine transnationale ?
Pour comprendre l’Amérique, Cao schématise un peu : deux grands partis politiques, les Républicains et les Démocrates. Les premiers représentent les élites, le grand patronat, et les cols blancs. Les seconds sont soutenus par les syndicalistes, les ouvriers et les patrons de petites entreprises. Les conflits entre le patronat et les syndicats sont analogues à ceux de deux partis politiques. Pour une entreprise de production, il faut être forte pour dominer le marché. Une fois que l’usine génère des gains, il faut penser à former les cadres gestionnaires à partir de ses ouvriers. L’usine devient alors le lieu idéal pour promouvoir les compétences personnelles au service de l’entreprise : c’est le devoir d’un patron. Mais dès lors que l’on crée un syndicat au sein de ce lieu, les syndicalistes cherchent à développer leur force et forment leurs adhérents. Dans ce cas, à l’échelle de ce pays, c’est une opposition frontale supplémentaire. Cela entraîne systématiquement une déperdition de compétitivité. C’est la raison pour laquelle Cao, en tant que patron, ne voit aucun moyen pour parvenir à trouver l’équilibre entre l’efficacité productive et les droits de protection des salariés.
Dans le concret du quotidien, l’usine de Fuyao à Dayton paie les soins médicaux des ouvriers et des membres directs de leur famille au lieu de payer l’Obamacare. Une pratique plus avantageuse pour les salariés et « gagnant-gagnant » pour la société. Au niveau du salaire, Fuyao rémunère les ouvriers à partir de 16 dollars l’heure au lieu de 13 en moyenne dans le secteur industriel. Depuis cette année, une grande cantine toute neuve a été ouverte au sein de l’usine où est servi aux ouvriers un déjeuner gratuit tous les jours.
Dans l’interview à Beijing News, Cao critique avec véhémence l’attitude des syndicalistes européens : dans une usine en Europe, un ouvrier syndicalisé vient juste pour le pointage, puis il part pour fumer et déjeuner, et ainsi se termine sa journée. Il ne prévient de son absence que le jour même, et l’organisation syndicale s’oppose à la décision de son licenciement éventuel. Cao précise que ce sont exactement les mêmes scènes qui se passent dans le documentaire.
Cao Dewang conclut sa démonstration sur un point essentiel : tel qu’il existe, le syndicalisme américano-européen a pour but de protéger quelques personnes privilégiées. L’organisation du syndicalisme en Occident est obsolète aux yeux des grands investisseurs étrangers, puisqu’elle est une des causes de faillite. Il n’accepterait pas le syndicalisme américain. Il pourrait le garder s’il en existait un avant l’acquisition – c’est le cas dans son autre usine en Illinois. Mais sa réponse à une création syndicale est la fermeture de l’usine, quitte à perdre tous les investissements.
Selon les chiffres internes publiés depuis 2014, Fuyao investit plus de 900 millions de dollars sur les territoires outre-Atlantique. Son investissement porte ses fruits dès 2017. Le site de l’Ohio fait vivre l’économie locale avec 2 300 salariés et crée 3 800 emplois indirects aux États-Unis.

Réindustrialisation en Amérique et désindustrialisation en Chine

Ce film montre en filigrane la volonté de réindustrialisation des autorités locales américaines. La Chine doit tirer les leçons de l’expérience de ces pays développés et désindustrialisés, parce que sa force sur le marché mondial repose sur sa puissance industrielle. L’industrie chinoise doit être au service des autres secteurs, comme l’agriculture et l’industrie de l’armement. Cao Dewang se dit fier de s’investir uniquement dans l’industrie. Pour prouver sa conviction, il confirme ne jamais tenter de se diversifier dans les autres secteurs juteux comme l’e-commerce et l’immobilier, malgré maintes sollicitations.
Quels sont les atouts de l’investissement transatlantique ? Dans une autre interview filmée, Cao cite les éléments suivants : d’abord le ralentissement industriel chinois depuis une décennie ; puis, les sollicitations insistantes des autorités américaines depuis la fin des années 90, indiquant une volonté affichée de réindustrialisation par les fonds étrangers ; ensuite, la fiscalité avantageuse pour les usines ; les matières énergétiques peu coûteuses ; le prix du foncier quasi-insignifiant ; et enfin, la seule faiblesse : non seulement les cols blancs américains coûtent deux fois plus cher que les Chinois, mais en plus, les ouvriers coûtent huit fois plus cher. Si on additionne tous les coûts de production aux États-Unis, sans le transport et les taxes douanières, il revient donc 40 % moins cher de produire sur place.
Malgré les politiques mises en place par les gouvernements américains depuis Obama et maintenant Trump, ce pays manque terriblement de main-d’oeuvre jeune et qualifiée, résume Cao. Pour ne pas répéter la même erreur en Chine, Cao tire la sonnette d’alarme : le prix de la main-d’oeuvre est trop élevé et le coût de la production augmente trop vite en Chine. La raison de ce phénomène est le déséquilibre entre la demande et l’offre de main-d’oeuvre : trop de demande et peu d’offre. Cela résulte d’un processus très lent de (ré)évaluation constante des dépenses quotidiennes qui pèsent sur la masse salariale. Pour ne pas heurter de front à la politique gouvernementale, Cao Dewang pèse ses mots.
Cao Dewang pointe à plusieurs reprises deux points essentiels devant les médias. Primo, le développement galopant du secteur immobilier augmente significativement avec la croissance du PIB, mais en même temps écrase la population et provoque la délocalisation des entreprises chinoises. Secundo, le plan de sauvetage récurrent d’entreprises privées par l’argent public n’est pas une solution durable. Il faut chercher à savoir qui sont les responsables, quelles sont les difficultés et les défauts de gestion. Sinon cela risque de créer à la fois une dépendance et une irresponsabilité des gestionnaires. En somme, pense Cao, le taux de 6 % de croissance actuel du PIB chinois est un peu trop élevé par rapport à la croissance démographique dans le pays qui se limite à 2 % par an.

Bonus : que dit l’économiste ?

Revenons sur le documentaire et son sujet central : le syndicalisme. Au début de cette année, Paul Krugman a publié Lutte contre les zombies – Ces idées qui détruisent l’Amérique (en français chez Flammarion. Dans une interview à l’Obs, l’économiste américain se dit favorable à une politique pro-syndicaliste et prêt à amener le taux de syndicalisation à 30 % au lieu des 11 % actuels. Krugman prend l’exemple du Danemark, où le taux de salariés syndicalisés s’élève à 60 % : selon lui, ses compatriotes de gauche souhaiteraient avoir une vie semblable à celle des Danois. De ce fait, l’économiste croit qu’une organisation syndicale forte permettrait d’avoir un pouvoir réel de négociation avec le patronat.
Sans doute serait-il intéressant de confronter les deux visions, celles de Cao Dewang et de Paul Krugman. En attendant un futur débat (passionnant sans aucun doute) entre un milliardaire-gestionnaire chinois et un économiste américain nobélisé, regardez ce documentaire Américain Factory. Vous aurez déjà une idée de la réalité dans une usine américaine investie par un Chinois.
Par Tamara Lui, avec l’aide de Patrick Cozette
A propos de l'auteur
Tamara Lui
Originaire de Hongkong, ancienne journaliste pour deux grands médias hongkongais, Tamara s'est reconvertie dans le documentaire. Spécialisée dans les études sur l'immigration chinoise en France, elle mène actuellement des projets d'économie sociale et solidaire.